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ALBERT THIBAUDET
TRENTE ANS DE VIE FRANÇAISE
LES IDÉES DE
CHARLES MAURRAS
S^ édition
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PARIS
Librairie Gallimarci
BD1TI0IN8 DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
43, rue de Beaune (vu**)
LES IDÉES DE
CHARLES MAURRAS
^^1 .
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ŒUVRES DE ALBERT THIBAUDET
TRENTE ANS DE VIE FRANÇAISE
4 VOLUMES
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS .. .. .. .. I
LA VIE DE MAURIŒ BARILS II
LE BERGSONISME III
UNE GÉNÉRATION IV
ALBERT THIBAUDET
TRENTE ANS DE VIE FRANÇAISE
\/o\.\
LES IDEES DE
CHARLES MAURRAS
ht*itiè*nc étUMon
PARIS
Librairie Gallimard
EDITIONS DK LA. NOUVELLE REVUE PRANÇAISK
43, rue de Beaune (vu*)
IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE, APRES IMPOSITIONS SPECIALES, CENT
VINGT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGE PUR FIL
LAFUMA DE VOIRON, AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE,
DONT HUIT HORS COMMERCE, MARQUES DE A A H, CENT EXEMPLAIRES
RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉ-
ROTÉS DE I A C, DOUZE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE CI A CXII, ET NEUF
CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES IN-HUIT GRAND jÉSUS, SUR PAPIER VÉLIN
pur fil lafuma de voiron, dont dix exemplaires- hors commerce
marqués de a a j, huit cents exemplaires réservés aux amis de
l'Édition originale, numérotés de 1 a 800, trente exemplaires
d'auteur hors commerce, numérotés de 801 A 830, ET CENT DIX
EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 831 A 940, CE TIRAGE CONSTITUANT PRO-
PREMENT ET AUTHENTIQUEMENT l'ÉDITION ORIGINALE.
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TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RESERVES POUR
TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLI-
MARD, 1919,
AVERTISSEMENT POUR « TRENTE ANS
DE PENSÉE FRANÇAISE (1890-1920)»
Cet ouvrage en quatre parties, dont les trois premières et des mor-
ceaux de la dernière sont écrites, étudiera les courants principaux qui
ont donné son modelé à un ensemble de nature française : les trente ans
qui vont environ de 1890 à 1920 et qui forment, pour des raisons qui
seront mises en lumière dans la dernière partie, un mortalis œvi spatium
aussi circonscrit et Taire dune génération aussi définie que la
continuité indivisible du temps le rend possible.
Les trois premiers volumes traiteront des trois influences capitales,
des trois idées les plus vivantes qui aient agi sur ces trente années.
Cela ne signifie pas nécessairement qu'il s'agisse là des trois plus
grands écrivains d'aujourd'hui, ni que dans cinquante ans ces trois
Pyramides et non pas d'autres marqueront notre temps sur l'horizon
de nos successeurs. L'influence de Lamennais fut par exemple aussi
grande sur son temps que celle de M. Maurras, celle de Michelet
dépassa sans doute celle de M. Barrés, et vers 1890 les jeunes gens
demandaient à Guyau le sentiment raisonné de la vie que propose
aujourd'hui la philosophie bergsonienne. Aujourd'hui ces noms
n'apparaissent plus dans les mêmes perspectives. Mais d'autre part
sur la génération 1870-1890 les deux pylônes Taine et Renan subsistent
à peu près. Il n'est donc pas défendu de chercher, même dans cet
ordre, à fournir quelques pressentiments vraisemblables.
La dernière partie reprendra la question d'un point de vue critique
et avec une mise en place dans la durée que ne comportaient pas
les trois monographies. Elle étudiera les autres influences, les
autres courants qui se sont mêlés aux trois premiers. Elle s'attachera
à concevoir sous l'aspect d'une unité vivante ce morceau compact,
bien ordonné par un destin artiste, composé comme un paysage, de
AVERTISSEMENT
trente années où se concentrèrent, de foyers divers, sur les grandes
idées françaises, sur les thèmes originels ou les Mères d'une nation,
tant de puissantes et vivantes clartés.
Les trois quarts de Touvrage ont été rédigés en campagne, de 1915
à 1918, dans les loisirs que m*ont laissés la vie de tranchées, les occupa-
tions inattendues et variées du territorial au front, et, la dernière
année, un coin de table sédentaire. Ecrits en guerre, il était naturel
qu'ils respirassent la paix. Des puissances pélasgiques, rudes, bien-
veillantes en somme, m'ont paru sculpter, aménager un rocher de
l'Acropole où les deux divinités intérieures, la Minerve et le Neptune
qui se disputent au sein d'un peuple, fussent acceptées dans leur lutte,
héroïsées dans leur attitude guerrière, sollicitées Tune et l'autre pour
des bienfaits parallèles, — une aire lumineuse où l'esprit ne se sentît
pas permis de haïr ceux-ci, d'exclure ceux-là, de découper dans une
continuité nationale ces morceaux arbitraires et durs qui servent de
projectiles dans la bataille des idées. Des trois figures qui sont étudiées
dans les trois premiers volumes, la dernière seule vit dans l'atmo"
sphère pure de la pensée ; les deux autres habitent dans cet air un peu
inférieur sujet aux éclats, aux disputes, aux tempêtes, que les anciens
avaient, au-dessous de Jupiter, personnifié en Junon, divinité de tem-
pérament parfois injurieux, mais, ne l'oublions pas, gardienne du foyer
et des saintes lois de la cité. Quels que soient ces conflits célestes entre
l'éther et la région des orages, observons que nous avons là peut-être
un ménage véritable et un groupe harmonieux disposé dans le cercle
d'une seule idée, celle de la continuité : continuité française serrée par
M. Maurras autour de la personne vivante du roi ; continuité d'un
développement humain, décrite authentiquement par M. Barres en
une grande courbe, d'une profondeur à un sommet, d'une racine à des
branches, d'un individu volontaire à une discipline nationale ; conti-
nuité du monde intérieur et de l'univers, épousés de leur coeur vivant
par la pensée bergsonienne, identifiés avec un nouvel absolu, celui de
la durée. La continuité que nous trouverons dans ces trente années de
vie, d'intelligence et de réflexion françaises, elle apparaîtra par un
certain côté comme le reflet même et la conséquence de l'idée de
continuité dont ces trois {pensées et d'autres encore s'efforcent de
reconnaître la source, de peser la vérité et les services.
Si on accepte et si on énonce le terme d*Idée dans sa plénitude vivante,
n reconnaîtra facilement qaune tête classique chez nous vit de trois
dées : trois Idées qui se répondent et s accordent comme les Parques
du Parthenon, les Grâces de Raphaël ou les Nymphes de Jean Goujon,
Uune est de Grèce, une autre de Rome, et la dernière de France, Quon
vive de se conformer à elles ou de lutter contre elles, de les aimer ou de
les haïr, des trois manières on entre également comme le grain voltigeant de
poussière dans leur faisceau de rayons lumineux. Et cest un grand bienfait
que de les sentir et de les savoir toutes trois agiles, éclatantes, perdurahles,
présences intelligentes de nos demeures, tantôt habillant de leur chair ou de
leur marbre nos abstractions, et tantôt conduisant à la courbe simple
du général, comme Veau à V amphore, comme V amphore à la tête calme
4ui la supporte, le multiple et F insaisissable
Ceux qui vivent avec conscience sur un tel plan savent gré à M. Mourras
iavoir établi, après d* autres, en union avec le plus pur génie de notre
Occident, une pensée à triple visage au milieu de cette aire solide, —
d* avoir apporté à Vépiphanie jamais terminée du génie classique à la fois
un sang vivant et des formules idéales, — d'avoir posé sous une nouvelle
figure les problèmes étemels dont on ne se lasse pas plus que du pain, de
la lumière et des fleurs. Je ne parlerai de lui que pour parler d'elles. Peut-
être y a-t-il autant de plaisir à les voir du dehors enchaîner dans une
belle nature et dans un rayonnement public leur chœur plastique quà
écouter en soi-même leur source filtrer et leur musqué s établir.
Un philosophe écossais cité par Stuart Mill, rêvant sur la contingence
des mathématiques et sur les origines empiriques de leurs notions, suppose
comme possible quen un autre monde, lorsque deux quantités s'ajoutent,
leur addition même réalise une nouvelle quantité qui se joindrait à elles
pour former leur somme, comme le pli dans certains jeux de cartes : pour
ce monde, dit-il, un et un feraient trois. Vidée grecque. Vidée romaine.
Vidée française, lorsque nom réalisons ou lorsque la nature et Vhistoire
1
PRÉFACE
l ont réalisé leur sommes cette somme a pris visage et a porté un nom. Et
leur somme, cest peu dire : leur amitié à toutes trois s appelle la Provence.
\ Lamartine, qui trouvait déjà un visage grec aux collines pierreuses et
vineuses de son Maçonnais, voyait dans Mireille lorsquil la baptisa
en son Jourdain oratoire une île helléniqucy une Delos flottante venue,
une belle nuit, toute vivante et tiède, s annexer à la terre du Midi. La
Provence allonge le pont romain de pierre dorée qui mena vers les terres
du Nord les grands passages de la civilisation latine. Elle développe
pareillement ce qui conduit la France à sa Méditerranée maternelle. Elle
associe les trois métaux dans son métal corinthien. Un miroir bienveillant,
saisissant des trois idées un portrait composite, en construit pour Vunir à
elles une idée provençale.^
Lumière de VAttique, qui se mêle à la rosée pour former à la cigale sa
nourriture éthérée, — air de Provence qui instille à Vâme des Alpilles
aromatiques la salinité de la mer, — pierre de Rome qui laisse dans
; tous ses pores s'accomplir le mélange de la double durée, substance
terrestre et clarté d'en haut, — terre de France dont chaque courbe décèle
comme un beau corps un mystère d'amour et deux puissances ennemies
hier, équilibrées aujourd'hui, — toutes quatre se sont fondues déjà et se
fondront encore pour susciter sur l'élite humaine des visages intelligents
ou passionnés. L'un de ces visages les révèle aujourd'hui non dans une
cour d'amour ou sous les platanes de la pensée pure, mais sur la place
publique. Dans une poussière intermittente de bataille, elles demeurent
reconnaissables. Poussière qu'il appartient à l'âme, comme à la rosée de
la nuit, de faire tomber un moment pour que se discernent les Idées dans
la flexibilité de leur ligne immobile ou leur scintillement d'étoiles fixes.
LIVRE I
LUMIÈRE D'ATTIQUE
SUR L'ACROPOLE
Même n'en usant qu'à titre d'hypothèse commode, la critique
trouve une aide dans l'habitude de se référer aux idées-mères, aux
natures simples qui, parmi la ruine dont elles ne subissent point
l'atteinte, durent sur l'Acropole, Quand M. Maurras fit là-haut son
voyage, une petite fille, nous raconte-t-il, au premier jour lui
montra d'un doigt tendu son chemin. Et, dans son œuvre, Anthinea
nous conseille, pour la situer et pour le situer lui-même, par un geste
pareil vers la même direction. Ce sont des idées athéniennes qui nous
donnent dès l'abord sa formule spirituelle, et suscitent le Chien cons-
tellation céleste au-dessus du chien de garde, animal aboyant.
« La femme, dit l'auteur du Romantisme féminin^ a découvert, dès
les origines, l'esthétique du Caractère à laquelle fut opposée plus tard
cette esthétique de l'Harmonie, que les Grecs inventèrent et portèrent
à la perfection, parce que l'intelligence mâle dominait parmi eux. Les
Grecs firent du sens général et national du beau le principe de toute
leur civilisation que Rome et Paris prolongèrent. Les autres peuples,
d'Orient ou d'Occident, c'est-à-dire tous les barbares, se sont tenus
au principe du Caractère, tel que le sentiment féminin l'avait révélé ^. »
De ces termes d'harmonie et de caractère retenons ici l'idée d'une
opposition. Opposition entre une sensibilité et une intelligence, entre
un tourbillon passionnel et un ordre de pensée, qui donnent à la
nature littéraire de M. Maurras son rythme et son ton. De M. Maurras
et de bien d'autres, chez qui les éléments d'abord en lutte sont les
mêmes. Des Amants de Venise^ tragédie qu'il a transposée dans une
histoire extérieure, mais dont il s'est déclaré le théâtre et le sujet, à
l'idée catholique et positiviste de l'ordre qui se rencontre dans la
Politique Religieuse, on distingue facilement le sens de la courbe. Et
plus anciennement le Chemin de Paradis... Les créateurs de l'Acropole
voyaient en cette confrontation d'un ordre masculin et d*uj> ordre
1. U Avenir de llntelligerKe» p. 239.
n
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
féminin, en leur conflit et en leur harmonie sous les apparences du
Jorique et de l'ionique, la loi et le sens de la beauté qu'ils installèrent
sur leur rocher. Pour qu'elle fût vivante et pour qu'elle engendrât,
ils lui donnèrent une nature sexuée. Ici comme dans la vie sociale,
l'élément primitif fut non l'individu, mais le couple. Celui qui cons-
truit selon des règles athéniennes son Acropole intérieure y retrouve
ou y reproduit les éléments dont se meubla le rocher de Cecrops i
le grand temple dorique, aire d'intelligence et de lumière au fronton
duquel les premiers rayons du soleil suscitent toujours la naissance
de Pallas ; le temple ionique, paré de toutes les élégances amoureuses,
qui garde les anciennes racines et les vieux cultes, et de l'un à l'autre
le regard des Cariatides ioniques qui pensent le Parthenon qu'elles
contemplent, qui par la patience et le feu doux d'une intelligence en
acte incorporent tout le dorique dans les lignes de leur attitude et dans
les cannelures de leur robe. Cariatides placées là pour que les Idées
de lumière se réalisent comme des images de marbre et les images
de marbre comme des personnes de chair.
II
LES DEUX ORDRES
« Rarement les idées m*apparaissent plus belles qu'en ce gracieux
état naissant, à la minute où elles se dégagent des choses, quand leurs
membres subtils écartent ou soulèvent un voile d'écorce ou d'écaillé,
et, dryade ou naïade, se laissent voir dans la vérité de leur mouvement.
Alors leur signification ne prête pas au doute ; alors nulle équivoque,
nulle confusion n'est commise. La généralité n'est pas encore séparée
des idées ou des faits qui l'engendrent et l'éclaircissent ; les éléments
qui l'ont créée lui prodiguent vie et lumière, commentaire et explica-
tion. Elle n'a pas perdu ce poids, cette vigueur et ces contours solides
qui ne peuvent tromper sur la nature des rapports qu'elle soutient
avec le monde d'où elle sort \ »
1. Quand les Français ne s'aimaient pas, p. XXI.
12
LES DEUJ( ORDRES
J'îmagîne que M. Maurras distinguerait le moment où les idées
lui apparaissent belles et le moment où frappées d'une effigie royale
il leur est permis de circuler comme vraies. Pourtant n'écrit-il pas
dans Anthinea : « Aucune origine n'est belle. La beauté véritable est
au terme des choses^ ? » C^ui qui verrait dans cette différence des
termes une contradiction réelle connaîtrait mal ce qu'est le mouve- ;
ment de la pensée, et que sa vie totale comme le fronton du Parthenon
entre les chevaux du soleil et le char de la lune comporte bien des
groupes sous des vêtements de différente lumière. M. Maurras a
dit en doux mots les matins de la pensée, les heures de brume qu'ar-
rête Corot. Mais lorsqu'il veut la concevoir réalisée dans son être, j
c'est dans son midi, dans sa plénitude qu'il la figure. Les idées qu'il
a mises en circulation sont claires, carrées, robustes et pleines d'être :
elles se sont imposées à lui, comme à un scolastique, en raison de l'être
qu'elles contenaient, qui les amenait à se produire et à produire :
idée de l'ordre, idée du tout catholique, idée de la France, idée du
roi, — idées du goût classique, de la discipline romaine, de la tradition
politique française : « En esthétique, en politique, j'ai connu la joie
de saisir dans leur haute évidence, des idées-mères ; en philosophie
pure, non ^. » S'il est pourtant permis d'accoucher l'idée philosophique
que contient la vigoureuse pensée de M. Maurras, on a le droit d'y
voir une philosophie des solides, de l'être concret, achevé et plastique,
un réalisme, — une philosophie de Méridional et de Latin qui porte
tout accent sur le substantiel et le massif. « On pourrait, dit-il, définir
la libre pensée philosophique ou théologique le désir de venger vague^^
ment, et tous ceux qui savent ce que c'est que penser savent aussi
que c est la bonne façon de ne point penser. Un libre-penseur est un
homme dont la pensée demande à vagabonder, à flotter. Sa haine du
catholicisme s'explique par les mêmes causes et les mêmes raisons
qui attachent ou inclient au catholicisme toutes les intelligences pré-
cises, fussent-elles incroyantes : le catholicisme se dresse sur l'aire
du vagabondage et du flottement intellectuel comme une haute et
dure enceinte fortifiée. La philosophie catholique soumet les idées à
un débat de filtration et d'épuration. Elle les serre et les enchaîne ce
manière à former une connaissance aussi ferme que possible. Au
contraire de la science, les prétendus libres-penseurs ne retiennent
1. /în'Amea, p. 218.
2. U Action Française et la Religion Catholique, p. 67.
13
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS^
pas ce que cette science sait, ce qu'elle dit, ce qu'elle ensmgne de
certain : la Science ce n'est pour eux qu'un point de départ d'hypo-
thèses F^us ou moins gratuites, romanesques et poétiques ^, » Ce qu'il
admire dans la théologie catholique, c'est Tobligation où se trouve le
raisonnement, si délié et si vigoureux soit-il, de dégager du précis et
de construire du solide. Le royalisme, qui veut une personne, un
intérêt- àe chair et d'os, d'esprit prévoyant et agissant derrière le
concept absirait de l'Etat, le royalisme de M. Maurras est un réalisme.
ReXyTes,
Tei^est l'ordre dorique, mâle, de M. Maurras, tel est son Parthenon,
et le pavé de marbre qui porte sur sa blancheur le culte de VOdyssée
homérique et Famour de cette Divine Comédie qu'écrivit un « docteur
de l'Etre »./L'œuvre dernière qu'il^rêverait au delà des plus matérielles
besognes politi<q|j*es, ce ser^t aussi peut-être quelque Paradiso fait
de lumièi^, identifié à un de Monarchia sous une Idée du Pape et
du Roi... Mais à côté de son orcke dorique est son ordre ionique,
à côté de son-p€arthenon son Erecliteion. Erechteion où YEtang de
Serre place le vieil oliWer de Provence et d^thènes, où le Roman-'
ft'sme^emmm met les sinuosités du serpent chthonien. «Certes, un
enchaînement logique de vérités bien dêSnies, mises à leur place céleste,
déveloj^pe au regard un ordre harmonieux plus satisfaisant pour
l'esprit, et le rêve de l'homme est sans conteste de pouvoir s'en
composer un jour Fexacte et entière synthèse. Mais cela veut du
temps et la vie est très courte. Notre faiblesse humaine souffre du feu
supérieur qui l'éblouit, mais qui *l'égare. L'esprit est plus sensible à la
douce lumière d'une raison demi-m^ée aux réalités naturelles qu'elle
if^tttvresplendir en les traversant^. » Cet ordre dorique auquel après
d^s^Mnëes de résistance il a fini par incorporer le sérieux et le poids
romains, il éta^t son primat, mais il l'aime vu d'une nature
humanisée, un peu féminisée, — de la Tribune aux Cariatides. La
grappe sous la. rosée du matin, un mouvement gracieux qui sans
'le savoir*^rpudiquement porte la raison comme une tige une fleur,
Racine,-^I^nard...
« Rafy^elez-vous ces extraordinaires dessins de Léonard de Vinci,
dans lesquels la courbe vivante, chef-d'œuvre d'un art souverain,
effleure et 4ente par endroit la courbe régulière, mais tout autrement
1. La Politique Rdigieme, p. 32.
2. Quand les Français ne s aimaient pas, p. XXI.
14
LES DEUX ORDRES
régulière, qui est propre aux dessins de géométrie. Les formes cir-
conscrites sont déjà idées, et leur concret touche à labstrait, en sorte
que nous nous demandons, avec un peu d'angoisse, si la vierge ou
la nymphe ne vont pas éclater en un schématisme éternel. Auguste
Comte éveille la même impression, mais en sens inverse : c'est la
pensée méthodique, sévère et dure qui tend à la vie ; elle y aspire,
elle en approche, comme approche de l'infini le plus ambitieux ou
le plus agile des nombres, ou, du cercle, le plus emporté des myria-
gones. Quelque chose manque toujours à ces deux efforts héroïques.
Mais, pour tonifier la vertu, pour donner au courage l'aile de la Vic-
toire, rien n'égale le spectacle d'un tel effort ^. »
Voilà des lignes qui pénètrent au foyer même de l'intelligence de
Comte, et qui méritent que nous reconnaissions à celle d'où elles
émanent un foyer pareil. Voilà les voix alternées que l'on retrouve,
toujours reconnaissables, en toute belle pensée d'Occident, celles qui
composaient dans les îles d'Ionie, sur les terres de Grande-Grèce et
de Sicile, le chœur des anciens philosophes, celles auxquelles la tra-
gédie et le dialogue apportèrent des musiques nouvelles, — celles
qu'après tant d'autres dans la spéculation, la plastique ou la musique
Flaubert stylise par le dialogue du Sphinx et de la Chimère. Le mou-
vement est l'espérance éternelle de l'ordre et l'ordre le schème étemel
du mouvement. Comme l'Acropole d'Athènes, chaque intelligence
complète se dédouble en deux styles et vit, se meut, s'éclaire sous ce
régime du couple. Aucune de ses démarches ne la satisfait, même si
elle le croit un instant et le proclame très haut. Ses lignes vivantes
tendent à la géométrie des axiomes étemels, et le cristal géométrique
de ses axiomes veut s'infléchir selon les courbes de la chair. L'analyse
démêle ces deux motifs profonds, ces deux racines. Mais des racines,
groupes de consonnes, ne se vocalisent pas, elles ne peuvent être par-
lées, elles n'existent que virtuelles et groupent les sons de la voix
vers des directions possibles. Ainsi les deux styles de l'humanité
idéale ne se révèlent à nous que trempés l'un de l'autre, et, couple
indissoluble, que consonants l'un avec l'autre ou vocalises l'un par
l'autre. Quelque chose, certes, manque toujours à l'effort par lequel
chacun d'eux vise à atteindre et à s'incorporer l'autre, mais l'Amour
étant fils de Penia ce manque est compris dans tout amour, qui ne
chercherait pas ce qui lui fait défaut, s'il ne l'avait trouvé. Le dorique
i* U Avenir de t Intelligence, p. 152.
15
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
et Tionique figurent des fonctions. Au dorique, seul, du Parthenon
manquerait ce qui fait partie de sa définition, la présence de l'ionique,
et à l'ionique, seul, de l'Erechtheion ferait défaut ce qui rentre dans
son concept, la présence du dorique. Mais les jeunes filles de la Tri-
bune sont là qui pensent l'un par l'autre, traduisent l'un dans l'autre,
établissent de l'un à l'autre l'ordre de la vie, de la production dans
la beauté, et ce que M. Maurras, l'appliquant à un fût des Propylées,
appelle « la claire raison de l'homme couronnée du plus tendre des
sourires de la fortune. »
m
LE ROMANTISME FÉMININ
C'est peut-être sur cette Acropole supérieure, entrevue par instants
dans toute sa plénitude, que M. Maurras, en des temps plus heureux
et plus harmonieux, eût figuré les scènes de sa tragédie intérieure.
Peut-être ? Qui sait ? N'était-il pas dans sa destinée de lutter contre
son siècle, quel qu'il fût ? et d'en remonter le courant pour s'éprouver,
avec plus d'intensité, vivant? En tout cas, s'il a gardé dans la vie quo-
tidienne de la pensée le schème de ce dualisme héroique, il l'accom-
mode généralement à des réalités plus mêlées, plus proches de l'huma-
nité ordinaire. Il n'a fait qu'indiquer — lui qui aurait pu la construire
— une doctrine du classicisme. Il ne s'est point étendu, en des voyages
par la terre, les musées et les livres, sur l'esthétique de l'Harmonie
et du Giractère. Mais il a cru discerner dans les formes diverses du
désordre intellectuel, moral et politique décrites et combattues par
lui une sorte de transgression où déborde la nature féminine. Aper-
cevant sous la nature humaine un élément passif qui nous mène à
céder, à sentir, à rêver, un élément actif qui nous conduit à agir, à
vouloir, à penser, il a constaté que nos régressions étaient faites des
gains du premier et des pertes du second. Dans V Avenir de rintelli-
gencey recueil d'articles où règne une saisissante unité, à la suite de
t Ordre positif d* après Comte il a placé cette sorte de tableau du désordre
16
LE ROMANTISME FÉMININ
et du négatif modernes qu'est le Romantisme Féminin. II n a pas écrit
contre le génie féminin et son œuvre n a rien de misogyne mais
contre les forces tumultueuses ou les divagations qui le déplacent
hors de son rang.
D'une femme de lettres qu'il connut : « Qui fut mieux destinée à
la forêt des myrtes que cette âme, qui fut brûlée toute sa vie par le
même poison ? La mort même ne lui ôtera aucune inquiétude, car,
plus folle que Phèdre, que Procné, qu'Evadné, qu'Eriphyle et que
toutes les anciennes victimes d'amour, ce n'est pas seulement sa vie
particulière qu'elle a voulu suspendre à l'autel du fragile dieu, c'est
la vie même des cités, des nations, des sociétés. Il n'y a pas d'erreur
plus fausse. Il n'y en a pas de moins belle. Cependant elle est d'un
grand cœur ^. »
Ce ne fut point l'erreur particulière de Paule Mink, ce ne fut point
au XiX^ siècle l'erreur particulière des femmes. Et la pente inévitable
de leur nature, tout ce qui leur fait ce grand cœur,
L'enthousiasme pur dans une voix suave,
cela peut-il s'appeler leur erreur ? Ce fut l'erreur générale de ceux-là
qui, élus pour les guides de l'intelligence, trahirent leur mandat et
leur sexe même. Des quatre Sirènes étudiées avec de si beaux fonds
et de si profondes résonances dans le Romantisme Féminin^ M. Maurras
parle en analyste amusé, curieux, peut-être même passionné. Mais les
hommes ! L'imagination de Hugo fut féminine « en ce qu'elle se
réduisit à une impressionnabilité infinie. Elle sentit, elle reçut plus
qu'elle ne créa... Chateaubriand difïéra-t-il d'une prodigieuse coquette ?
Musset, d'une étourdie vainement folle de son cœur ? Baudelaire,
Verlaine ressemblaient a de vieilles coureuses de sabbat ; Lamartine,
Michelet, Quinet furent des prêtresses plus ou moins brûlées de leur
Dieu ^. » On se rappelle ici en lisant M. Maurras ces lignes des Mémoires
d'Outre-Tombe : « Si j'avais pétri mon limon, peut-être me serais-je
créé femme. » Ces hommes usurpèrent sur le génie féminin, et « depuis
qu'il retombe en quenouille, le romantisme est rendu à ses ayants
droits. »
Discernant autour de lui ce règne de l'individu libre, de la facilité,
1. Quand les Français ne s'aimaient pas^ p. 169.
2, L'Avenir de rintelligence, p. 236.
17
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
du sepliment, et de Tamour non pas seulement principe, mais base
de sable mobile et but emporté par un tourbillon perpétuel, aperce-
vant dans cet empoisonnement des sources de l'âme et du rythme le
germe des maladies dont une société périt, M. Maurras a demandé
à l'ordre mâle, dorique et classique, romain et catholique, français et
politique les normes qui remettront et maintiendront un juste équilibre
entre des fonctions bien distribuées et bien remplies. Un grand mal,
toutes les formes du désordre. Donc un seul bien, toute la somme de
l'ordre.
La spontané^t*^, ^''"r'^.iilgence féminine de chacun envers son propre
génie, toute licence sauf contre l'amour, c'est-à-dire toute licence
sauf contre une licence la plus grande, tout cela conduit fatalement et
rapidement le long des pentes d'anarchie et de barbarie : « S'il faut
de longs âges, un effort méthodique et persévérant, des inventions
presque divines pour bâtir une ville, élever un Etat, constituer une
civilisation, il n'y a rien de plus aisé ijuc de défaire ces délicates com-
positions. Quelques tonnes de poudre vile renversent une moitié du
Parthenon ; une colonie de microbes décime le peuple d'Athènes ;
trois ou quatre basses idées systématisées par des sots n'ont point
mal réussi depuis un siècle à rendre vains mille ans d'histoire de
France ^. » Cette croyance en la force des idées malfaisantes est balancée
chez M. Maurras par une foi vérifiée en la puissance des idées^bien-
faitrices, assez pour que ces idées mènent à l'action, — pas assez pour
empêcher qu'un certain pessimisme entretienne aux racines et trans-
porte au sommet de cette action la nudité saine et tragique d'un style
mâle.
Que là sensibilité substitue le sens et le goût des séries harmonieuses
et liées à l'amour des paroxysmes ! Des hommes d'aujourd'hui, de
cette sensibilité souveraine contre laquelle il lutte, et contre laquelle
le goût même du beau style ordonne de lutter pour la pourvoir de
son frein d'or, M. Maurras écrit : « Il leur pèse de durer dans leurs
propres résolutions, car ils redoutent d'être esclaves, et c'est l'être
en quelque façon que d'obéir à soi, d'exécuter d'anciens projets,
d'être fidèles à de vieux rêves. Ils se sont affranchis presque de la
constance et l'univers entier les subjugue chaque matin ^. » Dans le
règne esthétique, qui fut pour lui le premier et qui contribua à lui
1. Quand les Français ne s aimaient pas. p. 153.
2. /cf., p. 127,
18
LE ROMANTISME FÉMININ
fournir une méthode de pensée, M. Maurras n'a jamais couronné
que les puissances de l'ordre soit au moment où l'ordre va s'établir,
soit au moment où l'ordre est créé : « Sans l'ordre qui donne figure,
un livre, un poème *une strophe n'ont rien que des semences et des
éléments de beauté ^. » Un amour, une vie, de même.
Que l'intelligence substitue la connaissance raisonnée de la vérité
impersonnelle au goût romantique et inorganique, au pailleté des opi-
nions individuelles qui se succèdent ou s'accumulent ! « L'intéressant,
le capital, ici, ce n'est pas ce qui est pensé par vous, ou par moi, ou
par nos voisins différents, mais bien plutôt ce qu'il convient que tout
le monde pense, en d'autres termes ce qui doit être pensé... J'accepte
pour maîtresse et déterminatrice la puissance d'une vérité évidente ;
mais la cohue et même le concert de vos opinions, leurs moyennes,
leurs totaux et leurs différences m'intéressent à peine et ne me con-
duisent à rien ^. » Même loi dans votre pensée, pour vous-même,
que hors de votre pensée, pour autrui : la souveraineté d'une idée
générale et vraie qui dure, qui rayonne, qui .engendre avec ordre et
lumière ses conséquences, qui comporte comme une maison florissante
une postérité indéfinie
Que l'action de l'individu ne s'oriente pas vers la satisfaction et la
domination de l'individu, mais, pour saisir quelque bonheur, vers
ce qui lui est étranger, et, pour réaliser par delà lui-même le meilleur
de lui, vers ce qui le dépasse et le comprend ! « Je n'avais qu'un désir,
c'était d'atteindre l'individualisme. Et, le prenant de front, je voulais
tenter de montrer que cette doctrine superficielle, fondée sur une vue
incomplète de l'homme, ne manque rien tant que son but, à savoir
le bonheur de l'individu ^. » Eternelle découverte, sans cesse recom-
mencée, de toute expérience individuelle et de toute philosophie
morale, depuis Platon jusqu'à Stuart Mill. Les puissances du style
grec sont tendues sous une vie qui résiste comme un marbre au ciseau,
ft « le frein, l'obstacle, la difficulté et l'autorité sont parfois de grands
é ements de bonheur *. »
1. L* Avenir de Flntelligencet p. 213.
2. Quand les Français ne s'aimaient pas, p. 23,
3. L'Action Française et la Religion Catholique, p. 83.
4. /J., p. 84.
19
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
IV
LE POINT
Style grec, style mâle qui refuse beaucoup — en quantité — pour
affirmer un peu — en qualité — et dont l'acte est le choix, le fruit îa
perfection. Platon compare le désir vulgaire du bonheur à celui des
enfants au marché, qui veulent tout à la fois. A mesure que l'homme
s'éloigne de la mentalité de l'enfant — en passant par celle de la
femme — il observe le principe logique de l'exclusion des contraires,
il veut moins et choisit mieux. L'Acropole parut à M. Maurras une
école de choix raisonné, et le génie athénien la formule de ce choix.
Qui sait ? Lé peuple d'Athènes, remarque-t-il, n'admit pas qu'Aristide
cultivât sans mesure la justice et Socrate l'ironie : peut-être M. Maurras
a-t-il mêlé à ce plaisir du choix et à ce dogme de la restriction volon-
taire quelque pareille intempérance.
Certes il faut le louer de ce que pour lui « l'art même et la vie des
Grecs ne sont pas d'immobiles objets, ayant été une fois, puis ense-
velis. Il faut les concevoir dans leur suite perpétuelle, à travers la
mémoire et le culte du genre humain... Perlant de Sophocle Racine
se borne pourh:oute louange à le mettre parmi les imitateurs d'Ho-
mère ^. » Mais la petite philosophie du monde grec qu'il a esquissée
au livre I à.*Anthinea, comme elle les rétrécit, le cercle ou la lignée
des imitateurs d'Homère ! M. Maurras n'admet pas la France, mais...
du vieux Ranc. Quelle Grèce, mais... chez cet adorateur des colonnes
propyléennes ! Le Voyage d^Athènes marque le plus absolu dédain
pour l'archaïsme mycénien et pour la sculpture du VI ^ siècle. Pareille-
ment, aux propos qu'il tient sur toute la culture hellénisante et alexan-
drine, j'imagine qu'elle lui apparaît comme le mal romantique de la
Grèce « Epuisée de guerres intérieures, la Grèce éteint sa flamme
quand l'Asie d'Alexandre communiqué à ses conquérants, non le
Anthinea» p. 5,
20
LE POINT
type d'un nouvel art, mais un état d'inquiétude, de fièvre et de mol-
icsse qu'entretinrent les religions de l'Orient ^. » Ne lui dites pas que
c'est la Grèce orientalisée et l'Orient hellénisé, la Grèce romanisée
et Rome hellénésée, l'action et la réaction des vaincus et des vainqueurs
les uns sur les autres, qui nous ont fait notre culture méditerranéenne,
non évidemment telle que l'on peut en Uchronie la rêver, mais telle
qu'elle est, telle qu'elle constitue déjà le plus singulier miracle de
perpétuité : « A la bonne époque classique, le caractère dominant de
tout l'art grec, c'est seulement l'intellectualité ou l'humanité. Les
merveilles qui ont mûri sur l'Acropole sont par là devenues propriété,
modèle et aliments communs ; le classique, l'attique est plus universel
à proportion qu'il est plus sévèrement athénien, athénien d'une
époque et d'un goût mieux purgés de toute influence étrangère. Au
bel instant où elle n'a été qu'elle-même, l'Attique fut le genre hu-
main ^ ». Admettons, admirons ce goût sévère et dépouillé, cette pas-
sion du parfait et du pur où l'on peut trouver la plus haute discipline
spirituelle. Mais si choisir , marque le bel art de la culture humaine,
si l'acceptation passive de tout se confond avec une sentimentalité
grégaire, M. Maurras, ici et ailleurs — mais ici à l'état cristallin et
typique — ne témcigne-t-il pas d'une hyperesthésie de la faculté de
choix ? Ainsi Comte faisait commencer la décadence politique avec
la fin du moyen âge. L'histoire et l'art ne nous présenteraient que de
courts moments de perfection bientôt corrompus et brisés. Certes ni
Comte ni M. Maurras n'en tirent un pessimisme décoratif à la Cha-
teaubriand, mais bien un Laboremus que fait de plus de prix la diffi-
culté de son but : un « empirisme organisateur », une « science de la
bonne fortune » sont là pour rechercher les lois qui gouvernent l'éclo-
sion de ces moments dans le passé et, peut-être, leur résurrection dans
l'avenir. Et comme, pour classer, il faut un point suprême de maturité
idéale au-dessous duquel tout le reste s 'étage et s'appi"écie, cette con-
ception permet ou commande une hiérarchie : « Choisir n'est pas
exclure, ni préférer sacrifier ^. »
Conversant ici avec mon auteur à l'ombre de statues grecques, je
n'irai point lui crier que la Grèce est un « bloc » et qu'il en faut tout
admirer avec une dévotion également aveugle. Une matière brute
1 . Anthinea, p. 44.
2. Id., p. 56.
3. Id., p. IV.
21
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
seule se présente sous cet aspect inorganique, et, bien qu'il ait parfois
une tendance à faire de la monarchie française un bloc, de la contre-
révolution un bloc, j'imagine que dans ce système cycîopéen des
blocs M. Maurras doit voir comme dans le non anti-romain une
manière de philosophie barbare. Ne disons point un bloc, mais
disons un tout, un corps vivant. A l'esprit qui vit dans le foyer
hellénique et qui se meut dans le rayonnement de la Grèce, la
culture grecque apparaît comme une ligne unique, comme une
f orn c plastique qui réunit par une beauté plus excellente que cha-
cune d'elles, fût-ce la plus haute, des beautés inégales en lumières,
des temps forts et des temps faibles alternés ici comme le sont les vers.
Le chef-d'œuvre d'Athènes ce n'est point l'Acropole, c'est Athènes,
et le chef-d'œuvre de la Grèce ce n'est point Athènes, c'est la Grèce.
Comme le disait à peu près le vieux capoulié Félix Gras, il y a quelque
chose de plus aimable que Martigues, la Provence, et de plus aimable
que la Provence, — la France. Il semblerait que pour M. Maurras
la statuaire, signe et symbole de l'hellénisme entier, sitôt en fleur ait
hâte de décliner ; pour un peu, il l'y pousserait : « Le premier déclin
de la statuaire hellénique fut sublime, après tout, puisque notre Vénus
du Louvre y a brillé, dit-on ^. » Ces petits mots entre virgules indiquent
un peu de mauvaise humeur à reconnaître l'évidence, mais enfin on
s'y rend. Si ce déclin fut sublime, pourquoi l'appeler déclin ? De la
stèle d'Hégéso à celle de Pamphile et Démétria, comme de la nef au
chœur d'Amiens, un œil exercé apercevra d'un regard la ligne qui
pernhît de laisser tomber dans une pleine idée claire ce mot de déclin.
Mais des Parques du British Muséum à la Vénus du Louvre ? De
Phidias à Scopas ?... Et puis ce n'est pas dans ce « déclin » que notre
Milienne a exactement « brillé » ; aucun témoignage de l'antiquité ne
nous indique qu'entre les centaines de chefs-d'œuvre qui peuplèrent
l'art du IV® siècle elle ait été plus particulièrement distinguée. Son
destin, comme celui du Dormeur de Wells, était de briller après vingt-
trois siècles, de briller mutilée plus qu'elle n'avait éclaté intacte.
Alors c'est précisément que sa mutilation, obole du Styx, tribut
qu'elle a payé à la durée, l'incorpore à cette durée, — et l'enceinte
de temple où elle a figuré jadis la soutenait, la présentait, l'humanisait
moins que cette classification de musée, cet ordre chronologique
intelligent, composé comme un discours, dont elle forme une phrase
I. /J., p. 60.
22
LE POINT
solide et un chaînon vigoureux. Si elle vint des ateliers d'Athènes,
elle est moins athénienne que grecque, et, passée d'Orient en Occident,
moins grecque qu'humaine. « Au bel instant où elle n'a été qu'elle-
même l'Attique fut le genre humain. » Ne forçons pas une pensée
juste. Celui qui tient les yeux ouverts sur l'histoire comme Renan sur
l'Acropole sourira de l'idée d'un genre humain limité par une vue
de l'esprit à la suprême qualité attique. Le genre humain ou simple-
ment l'Occident comporte un composé plus riche, un plus complexe
métal. L'Attique ne fut pas le genre humain, mais le génie de l'Attique
a fourni la logique, les moyens termes, les liaisons par lesquelles
l'humanité nous apparaît dans l'espace ce genre vivant et dans la
durée cette suite ordonnée. L'idée du point, de la perfection qu'il n'y
a plus qu'à répéter en la mûrissant et en la raffinant, je ne lui conteste
pas sa place et son rôle bienfaiteur ; mais l'idée de la ligne dans sa
souplesse et sa perpétuité, l'idée de la chaîne et de la suite est la seule
qui donne à l'histoire humaine une durée intérieure telle que celle
de l'humanité dont parle Pascal, pareille à un homme qui apprend, se
souvient continuellement, et garde dans la succession de sa conscience
l'unité d'une œuvre d'art.
« Que Racine a raison ! Gloire aux seuls Homérides ! Ils ont surpris
le grand secret qui n'est que d'être naturel en devenant parfait. Tout
art est là, tant que les hommes seront hommes ^. » M. Maurras déclare
se rattacher à la Grèce en peplos des archéologues, des hommes de
goût et des poètes d'autrefois. Devant son « onde jeune et limpide »
je songe à la beauté grecque telle que la concevait Winckelmann,
celle qui « comme l'eau pure » n'avait pas de goût. Cette suite perpé-
tuelle des imitateurs d'Homère, M. Maurras l'imagine dans l'atmos-
phère de V Apothéose d'Ingres. Il la somme comme un groupe, comme
un chœur bien plus que comme un mouvement et une série. Il la
raréfie comme un éther, la cristallise comme une épure, la ramasse
toute entière en ce qui ne pèse que comme une fleur à la main. Pour
ce monarchiste platonicien et scolastique l'excellent est un, l'excellent
c'est l'un.
On retrouvera dans des débats de ce genre la vieille opposition de
deux familles spirituelles. Des esprits sont portés à réaliser des en-
sembles stables, à subordonner toute dynamique à une statique ;
d'autres sont inclinés à se mouvoir sur des séries, à éprouver de l'inté-
î, Anthinea^ p. V«
23
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
rieur une durée, à voir dans toute statique la coupe provisoire et
conventionnelle d'une dynamique. Comte fournirait un bon type des
premiers, Montaigne des seconds. Toute la pensée de M. Maurras
est construite sur le premier modèle et tout ce qui appartient à l'autre
type est étiqueté par lui sous des termes ingénieusement variés et fré-
quemment injurieux. M. Bergson ayant exprimé et poussé à son inten-
s^ité la plus forte le second mode de penser, M. Maurras a coutume
de ne point prononcer son nom sans l'accompagner d'épithètes, qui
ne sauraient atteindre un philosophe, mais qui scandalisent parfois
des amis de M. Bergson et des amis de M. Maurras, et peut-être davan-
tage ceux-ci. De petits esprits les expliquent par une mauvaise humeur
à l'égard d'une autre influence. Elles dérivent simplement de l'heureuse
incompréhension d'une pensée opposée. Je prononçais tout à l'heure
au sujet de M. Maurras le nom d'un grand peintre, grand méridional
et grand classique. Les propos de M. Maurras à l'égard d'un rival
rappellent à la fois par leur épaisseur, par leur origine et par leur
destinataire ceux d'Ingres à l'égard de Delacroix. Le génie d'Ingres,
fait de la plus magnifique hyperbole classique, ne pouvait comprendre
ni tolérer celui de Delacroix, et la gloire de celui-ci lui paraissait un
scandale. Le romantique, d'intelligence plus large et de m^ni^res
plus courtoises que le classique, ne parlait au contraire d'Ingres
qu*avec un respect sincère et une politesse élégante. Aujourd'hui le
temps a fait son œuvre, la réflexion critique a accompli son travail,
et celui qui mépriserait les fresques de Saint-Sulpice serait taxé de la
même barbarie que celui qui méconnaîtrait la Source
V
UN NATIONALISME ATHÉNIEN
Ce que M. Maurras a demandé à l'Acropole ce n*est pas une statue
pour décorer sa maison, c*est une pierre pour bâtir son église. « Les
théories philosophiques et esthétiques d^Anthinea forment le fonde-
24
UN NATIONALISME ATHÉNIEN
ment même de ma politique ^. « Dans l'ordre logique. Mais sans doiîte
dans l'ordre du temps ces théories sont-elles survenues pour confirmer
et décorer une attitude politique déjà imposée par des influences
plus proches et une raison plus nue. « Mon ami Maurice Barres s'est
publiquement étonné que j'eusse rapporté d'Athènes une haine aussi
vive de la démocratie. Si la France moderne ne m'avait pas persuadé
de ce sentiment, je l'aurais reçu de l'Athènes antique ^. » Evidemment
M. Maurras envoyé à Athènes par le directeur de la Gazette de France
qui, nous dit la dédicace d^Anthinea^ « vit aller et revenir le visage
d'ui homme heureux », a rapporté en cette matière l'essentiel de ce
qu il atait emporté, et le bon M. Janicot vit aussi aller et revenir la
pensée d'un royaliste. C'aurait été mettre beaucoup de fantaisie en
ses opinions politiques que de les laisser modeler ou modifier par
des formes de rocher, des présences de temples, des dieux de musée,
et de revenir à son journal comme, après son voyage de Rome, le
moine Luther à son couvent. On ne doit pas partager l'étonnement
de M. Barrés. Il y a plusieurs raisons pour que l'on puisse aimer
M. Maurras, et les principales sont des raisons françaises. Mais d'autres
sont raisons à figure singulièrement athénienne. Comparant dans la
petite ville corse, française et grecque de Cargèse le curé de rite latin et
le pappa de rite grec, M. Maurras estime que « les prêtres de notre rite
font une assez triste figure, avec leur joue rasée, la douillette étriquée, la
chasuble façon tailleur. Ne les comparons pas au majestueux héritier
du manteau et de la barbe philosophique^. » Est-ce de cela, est-ce
a autre chose, que certains prêtres de notre rite, si j'en crois V Action
Française et la Religion Catholique, lui ont gardé ce que la mule du
pape d'Avignon garda dix ans à Tistet Védène ? Je ne sais trop. Mais
j'ai toujours considéré en M. Maurras un authentique héritier des
attributs philosophiques qui parurent d'abord aux jardins d'Athènes
et que Julien, ce Maurras antique, transporta dans Lutèce et sur le
trône impérial. Son éristique, et ce que l'on appelle sa sophistique,
et cette passion forte, lumineuse, ardente d'argumenter, de harceler,
de railler et de convaincre me rappellent le mode de penser et de vivre
qui s'établit avec Socrate et se maintint si longtemps, comme le goût
du terroir dans les écoles philosophiques d'Athènes. L'idée fixe de
L U Action Française et la Religion CatholiquCt p. 139.
2. Anthînea, p. VI.
•3. Anthinea, p. 111.
25
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
sa réforme politique ressemble à l'idée fixe de la réforme socratique,
et V Enquête sur la Monarchie est une excellente forme rajeunie de
dialogue platonicien. Il n'avait pas besoin d'avoir fait le voyage d'Athè-
nés pour que certains pussent se figurer raisonnablement l'y avoir
rencontré. Si un Athénien endormi au IV® siècle se réveillait aujour-
d'hui, il ne lui faudrait pas un quart d'heure pour être mis au courant
des disputes agitées par M. Maurras et pour y prendre part, sur les
principes s'entend.
Nous avons là des espèces d'un fait général : l'attitude de l'esprit
critique dans une démocratie, devant la démocratie. Laissez de côté
les différences profondes entre une cité antique et un Etat moderne,
entre un royaliste français appuyé sur une tradition ancienne et un
Athénien qui doit créer lui-même ses raisons de douter, ses méthodes
de penser et ses moyens de construire. Ne gardez que trois analogies ;
celle du fait démocratique dans ses traits élémentaires, — celle d'intel-
ligences, grecque ou provençale, qui suivent des pentes analogues, — ■
celle des milieux, Athènes et Paris, échange rapide, sur un espace
restreint, des pensées ici par les conversations publiques et là par les
dialogues quotidiens qu'implique la profession du journaliste. Et,
comme il est naturel, M. Maurras se plaint que le cercle d'action
soit, aujourd'hui et ici, beaucoup moins étendu et moins efficace
qu'il ne l'était dans la cité grecque : « Les données du problème se
sont simplifiées au point de se réduire au conflit de l'organisation et
de l'anarchie, des civilisés et des barbares, du bien et du mal. Tout
le monde en serait d'accord si nous vivions dans une des petites bour-
gades d'Attique ou d'Ionie que l'histoire décore du nom de cités et
d'Etats : on se serait déjà rassemblé sur la place et Philippe de France
serait unanimement rappelé pour nous sauver du Philippe macédo-
nien. (Est-ce bien sûr ? Il y aurait eu, à Athènes comme chez nous,
de beaux discours pour et de beaux discours contre.) Mais la France
est si grande ! Les Français si nombreux ! Et leurs intérêts si divers !
L'ensemble leur échappe et doit leur échapper... Cet immense public
ne peut se rendre à des lumières qui ne lui arrivent pas ^. » Ajoutons,
bien entendu, que cette grandeur de la France, ce nombre des Français
et cette diversité des intérêts rendent non seulement la propagande,
mais surtout le problème lui-même infiniment plus complexe qu'il
ne l'était dans ces bourgades.
], Kid et Tanger, p,3(^.
26
UN NATIONALISME ATHÉNIEN
Les Athéniens n'avaient pas de maison royale et n'avaient plus
d'aristocratie véritable, seuls moyens, estime M. Maurras, qui leur
eussent, au temps de Démosthène, permis de prévoir et de prévenir
les coups du Philippe Macédonien au lieu de les attendre pour cher-
cher à les parer. M. Maurras a écrit, en 1902, vers le moment où
parut Anthinea, un curieux article sur Un Nationaliste Athénien qui
est Démosthène. La courbe d'histoire athénienne que j'e voulais rap-
peler au sujet de M. Maurras va de Socrate à Démosthène. Mais,
laissant l'ordre des temps, je retiens d'abord cet article, (reproduit
dans Quand les Français ne s'aimaient pas), qui me fournit, au seuil
de cette étude, un belvédère commode.
Il paraphrase et commente un autre article, très plein et très vif,
de M. Maurice Croiset, paru dans Minerva. Et comme M. Maurice
Croiset semble y faire sous le nom de Démosthène le portrait de
M. Maurras et comme il énonce en termes transparents un compen-
dium de ses idées (ou plutôt comme les extraits de M. Maurras en
retiennent ce compendium), on peut dire que M. Maurras n'a fait
que reprendre un bien qu'il lui était si honorable de céder.
La discussion de M. Croiset porte sur le côté politique de ce beau
problème que nous avons entrevu tout à l'heure, le débat entre l'atti-
cisme strict et l'hellénisme large. Opposant la politique nationaliste
de Démosthène au philippisme panhellénique d'Isocrate, il écrit :
« La conception hellénique était chez les Grecs du V^ et du IV® siècle
trop faible, trop intermittente, trop flottante et trop détendue en
quelque sorte, pour produire régulièrement tous les effets du vrai
patriotisme. Il eût été par suite extrêmement fâcheux que l'idée de
la petite patrie se fondît trop vite dans celle de la grande sous l'in-
fluence d'un mouvement intellectuel d'origine restreinte. Une grande
force morale eût été détruite sans être remplacée par une autre. » Et
M. Maurras ajoute : « C'est ce qui se produisit malheureusement. Le
panhellénisme était un thème de rhétorique, l'intérêt athénien une
réalité : Isocrate et ses amis lâchaient la proie pour une ombre ^. »
Ne discutons pas trop ici. Evidemment le panhellénisme fut un
thème de rhétorique avant de devenir une réalité. Mais il devint cette
réalité, qui achemina le génie d'Athènes à la consolidation romaine.
Qu'Athènes y ait perdu ou même y ait péri, c'est l'une
Des faiblesses auxquelles nous devons la clarté.
k
1 . Quand les Français ne s'aimaient pas, p. 333.
27
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
La controverse qui peut s'installer ici sur Démosthène et Isocrate,
sur le nationalisme et le philippisme à Athènes, elle se retrouve pareille
au grand tournant de l'histoire romaine, lors de la lutte des républi-
cains contre César et ses héritiers. Mommsen, dans sa forte histoire,
si résolument césarienne, a écrit des pages pleines de verve sur les
courtes vues de Caton et de Pompée, et sur l'heureuse nécessité qui
menait Rome et l'humanité avec elle dans la voie impériale. A quoi
Boissier, dans notre vieux Cicéron et ses amisy fait des objections pleines
de sens, et du même ordre que celles de M. Maurice Croiset et de
M. Maurras. Il est pour Pompée comme ils sont pour Démosthène...
En Allemagne la thèse de Mommsen devint classique, et le césarisme
s'incorpora à la dogmatique pangermaniste. De là même encre, les
derniers, volumineux et érudits travaux germaniques sur Isocrate font
de son panhellénisme décoratif et de son philippisme des analyses
oui révèlent ou tout au moins cherchent en lui le grand homme d'Etat
de son temps. Et Droysen... Car tout, grand état militaire ou autori-
taire, Macédoine ou Empire romain, représenta pour l'Allemagie
prussienne un prédécesseur ou un précédent.
C'est donc d'elles-mêmes que ces figures de la vie politique ancienne
figurent, pour un esprit complaisant et aigu, de la politique actL el e.
L'article de M. Maurice Croiset, commenté par M. Maurras, les r o : s
de Démosthène et d'Isocrate qui y sont mêlés et leur caractèrequi y
est discuté, fournissent pareillement une heureuse occasion de rappeler
que dans la mesure où l'idée du Roi, centre de la pensée de M. Maum s,
est un produit de la réflexion et une construction de la raison, nous la
retrouvons, analogue par ses traits généraux à ce qu'elle est chez lui,
dans la république d'Athènes, au siècle et comme l'œuvre de l'esprit
philosophique. Dans l'Athènes du V^ et du IV^ siècle^ il n'existe pas
de dynastie nationale,^ ni même l'amorce d'un fondement sur lequel
une imagination quelconque puisse asseoir l'idée d'une monarchie
athénienne possible. L'esprit n'en est que plus libre pour construire
l'idée du Roi, et cela de deux sources qui rappellent bien celles où
s'alimente la pensée de M. Maurras.
C'est d'abord l'idée socratique que la politique constitue un métier,
qu'elle doit être, comme les autres, exercée par l'homme compétent.
Le Socrate des Mémorables figure souvent ce mélange de Sarcey, de
Sancho Pança et de la Palisse dont M. Maurras se fait gloire de sus-
citer parfois l'image. Evidemment Socrate n'est pas royaliste : il ne
lui aurait manqué que cela ! Il veut la bonne République, comme
28
UN NATIONALISME ATHÉNIEN
M. Piou, et il achève sa vie ainsi que cet homme politique en des
désillusions. Mais, par l'analyse de cette idée de compétence, les socra-
tiques arrivent à l'idée d'hérédité, à l'idée du roi. Le Xénophon de la
Cyropédie, le Platon du Politique et des Lois^ en font preuve.
C'est ensuite la réflexion sur les causes de la supériorité dont témoi-
gnent dans leur lutte contre Athènes les états étrangers, l'exemple
de Sparte, de la Perse, de la Macédoine. Les orateurs, les professeurs,
les publicistes athéniens prononcent, écrivent par fragments, pendant
soixante ans, leur Kiel et Tanger. Dans la politique de Sparte ils
admirent la continuité de vues, analogue a celle du cabinet de Saint-
James, continuité assurée par l'oligarchie des éphores et l'artifice
constitutiornel de la monarchie divisée, équilibre savant qui permet
à Sparte de neutraliser chez ses rois un Pausanias du même fonds
dont elle utilise un Agesilas. — Les rois de Perse, bien qu'ils repré-
sentent pour un Grec l'ennemi héréditaire, le Barbare vaincu sur les
cliamps de bataille, un candidat à la qualité de Grec comme l'Allemand
est pour M. Maurras un « candidat à la qualité de Français », et bien
que leur nullité personnelle, après Darius, ne soit un mystère pour
aucun Grec intelligent, les rois de Perse sont respectés et redoutés
comme les chefs d'une diplomatie artificieuse et savante, qui sait
réparer par la ruse patiente et par la force de l'institution monarchique
les désastres subis à la guerre : de sorte que les destinées des répu-
bliques grecques finissent par se régler à Suse, et que, peu après la
retraite des Dix Mille et l'expédition d'Agésilas, le traité d'Antalcidas,
établissant la paix du Grand Roi, apporte à la Perse, un triomphe
analogue à celui de l'Autriche de 1815. — Enfin les discours de Démos-
thène nous montrent à l'état nu, dans la lutte contre la Macédoine,
le contraste entre la faiblesse, la discontinuité démocratiques et la
décision, la concentration, la persévérance d'un roi.
Mais il est piquant que bien mieux que dans Démosthène nous
retrouvions l'essence rationnelle des idées de M. Maurras dans Isocrate
lui-même. Et s'il est exact que, comme je le crois, Isocrate ne conçut
jamais une idée personnelle, ne fut que l'écho sonore et le rhéteur
périodique des opinions qui passaient devant la porte de son- école,
si ces idées étaient déjà de son temps des lieux communs de rhéto-
rique, la rencontre n'en devient que plus intéressante. Lisez les quatre
paragraphes V à VIII du discours qu'il place dans la bouche de Nico-
clès, vous y verrez tous les arguments essentiels de V Enquête sur la
Monarchie,
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
1^ Le principe des monarchies est de juger et de placer les hommes
selon leur valeur (Le Culte de l Incompétence...)
IP Les rhagistrats temporaires n'ont pas le temps d'acquérir de
l'expérience alors que ce temps peut au contraire tenir lieu, au mo-
narque, même de talent naturel (Kiel et Tanger.)
3° Les magistrats temporaires se reposent du soin des affaires les
uns sur les autres ( ... Et V horreur des responsabilités.)
4° Ils s'envient les uns les autres, alors que le roi n'a personne à
envier, ils sont absorbés par des discussions particulières' alors que le
roi n'a qu'à penser au bien général (Moiy moi...)
5^ Ils sont intéressés à ce que leurs prédécesseurs et leurs succes-
seurs gouvernent mal, afin d'acquérir plus de prestige ; au contraire
le roi, gardant le pouvoir toute sa vie, n'est pas exposé à ce sentiment
f'w Un conseil d'anciens ministres des affaires étrangères ! Vous ny pensez
pas ! Ils ne songeraient quà se jouer des tours les uns aux autres. » (Sem'
bat.)
6° Surtout (to |i.£yt.a-Tov !) les affaires publiques sont pour les
monarques des affaires particulières, pour les autres des affaires
étrangères (Le métier de roi.)
7° Dans une république démocratique, l'influence est aux bavards,
aux parleurs ,* dans une monarchie aux hommes d'affaires et de sens
(U avocat -roi.)
8^ Dans la guerre l'unité du commandement donne la victoire aux
Etats monarchiques, ou tout au. moins aux armées où règne l'unité
du commandement (1914-1918.)
9^ L'idée monarchique est un bon sens naturel à l'esprit humain
qui réalise selon elle le monde de la divinité (Non M. Maurras, monar-
chiste comtiste en froid avec lé monothéisme. Mais V auteur de l Apologie
pour le Syllabus réalise selon Vidée monarchique pure Vêtre de VEglise.)
10° Nicoclès établit que ce sont ses pères qui ont fait l'Etat et sauvé
la patrie (Les quarante rois qui ont fait la France.)
11° Il montre que lui-même est digne de régner (Philippe VIII
sera un roi dans le genre de Henri IV.)
Ces raisons, qui contiennent toute la topique du monarchisme,
comportent avec des arguments déjà anciens (qu'on se reporte au
discours de Gobryas dans Hérodote !), des éléments empruntés à
l'expérience politique d'alors, mais témoignent avant tout, théorie élé-
gante et solide, du génie architectonique et idéologique d'Athènes.
Dans la mesure où cette théorie pouvait se respirer avec l'atmosphère
30
UN NATIONALISME ATHÉNIEN
athénienne, on peut lui reconnaître autour de T Acropole sinon trois
origines, au moins trois affinités.
D'abord l'esprit critique, si vif à Athènes, Athènes fut le pays de
la démocratie, mais aussi celui où l'on ridiculisa le bonhomme Demos.
Socrate fut condamné comme adversaire des démocrates, comme
tournant en dérision la constitution démocratique, et en somme toutes
les coutumes sur lesquelles reposait la forme de l'Etat athénien ;
mais avant de boire la cigûe à soixante-dix ans, il avait été laissé pen-
dant quarante ans parfaitement libre en ses propos. Cette fois il fut
accusé par un père de famille de corrompre la jeunesse, entendez de
lui inspirer, comme la lecture du « sophiste » Maurras (bon pour la
Haute-Cour) l'a fait à des fils de parlementaires, le mépris de la cons-
titution démocratique. Et précisément il semble que la démocratie
ait été plutôt, a Athènes, l'opinion des vieillards, des hommes mûrs
et modérés, et l'oligocratie une doctrine des jeunes gens. La démo-
cratie se confond tellement avec tout le passé d'Athènes qu'elle a
toute la force d'une opinion conservatrice .(Et Tocqueville a montré
que la démocratie est au fond parfaitement conservatrice. Gouverne-
ment d'exploitation, non de construction, dit à son tour M. Maurras).
Le fils de Phllocleon (ami du démagogue) est dans les Guêpes un Bde-
lycleon (l'ennemi de Cleon). Il y eut à Athènes tout un mouvement
critique où nous retrouvons non seulement ce que M. Maurras a de
plus fort, mais ce que Tocqueville a de plus fin. Ainsi Platon montrant
clans le Politique que ce qui caractérise la démocratie c'est la faiblesse ;
« elle n'est capable ni d'un grand bien ni d'un grand mal, parce que
les pouvoirs y sont divisés par parcelles entre beaucoup », — et con-
cluant que dès lors la démocratie anarchique est le meilleur des mau-
vais gouvernements, la démocratie réglée le pire des bons gouverne-
ments.
Ensuite, la disposition de l'esprit athénien à réaliser des idées géné-
rales. La notion du roi idéal n'a aucune racine politique dans l'Athènes
démocratique. Les sophistes et les rhéteurs d'Athènes, et le Xénophon
de la CyropédiCy et l'Isocrate des discours, vont chercher à l'étranger
leur type monarchique, de même qu'au XVIII® siècle les philosophes
du despotisme éclairé, qui ne trouvent pas chez eux leur sage légis-
lateur, le saluent en Frédéric II, en Joseph II, en Catherine II. La
comparaison de Voltaire chez Frédéric et de Platon chez Denys a
été faite souvent. Mais en même temps la notion humaine du roi se
forme chez Platon par un procès anaîog;ue à la notion dialectique du
31
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
général et à la notion ontologique de l'Idée. Ajoutons-y enfin l'instinct
plastique, les souvenirs de l'épopée et du théâtre. Depuis les rois
homériques jusqu'au Darius d'Eschyle, à l'Œdipe de Sophocle, au
Ihésée d'Euripide, la poésie dramatique athénienne a réalisé des
types de rois aussi beaux que ceux de Corneille et de Racine.
Enfin, peut-être fallait-il, pour que cette notion politique idéale
pût éclore, qu'elle se détachât non sur une réalité à laquelle elle se
fût trouvée mêlée, mais sur une absence, sur un vide, pareil au fond
bleu des métopes du Parthenon, d'où elle fût repoussée presque vio-
lemment et saillît dans sa pureté logique. M, Maurras, en la « Médi-
tation » qui termine le beau morceau d*Anthinea : la Naissance de la
Fiaisorij indique lui-même une origine analogue au culte athénien de
Pdllas : « Qu'un tel peuple, le plus sensible ,1e plus léger, le plus inquiet,
le plus vivant, le plus misérable de tous les peuples, ait été précisé-
ment celui qui vit naître Pallas et opéra l'antique découverte de la
Raison, cela est naturel, mais n'en est pas moins admirable. On com-
prend comme, à force d'éprouver toute vie et toute passion, les Athé-
niens ont dû en chercher la mesure autre part que dans la vie et dans
la passion. Le sentiment agitait toute leur conduite, et c'est la raison
qu'ils mirent sur leur autel ^. » Mais qu'était-ce que cette vie et cette
passion, dans leur forme la plus pure et la plus capricieuse, sinon
l'état de 1' « homme démocratique » que décrit la République ? Et de
cet « homme démocratique » n'était-il pas naturel que jaillît, sur un
pian analogue à celui qu'idéalisent au centre d'Athènes ces lignes de
M. Maurras, une raison royale ? Athènes, fondée par le « synœkisme »
de son roi, Thésée, qui en rassemblant des bourgades réalise en minia-
ture sur le sol attique l'œuvre française des Capétiens rassembleurs de
terre, retrouve, à son déclin, dans l'ordre de l'intelligence devenu
malgré elle de plus en plus sa raison d'être, avec les philosophes
socratiques tels que Platon, les rhéteurs socratiques tels que Xéno-
phon et qu'Isocrate, la monarchie comme une essence, comme un
discours, comme une réalité spirituelle aussi claire et aussi générale
que le Thésée qui au fronton du Parthenon s'éveille devant le soleil
levant.
Et peut-être en est-il de même de toute idée royale, de tout tem-
pérament royal : « Le caractère des Français, disait la Bruyère, veut
du sérieux dans le souverain. » Le Français cherche dans le souverain
1. Anihinea» p. 84.
J
UN NATIONALISME ATHÉNIEN
ce qui lui manque, dans la mesure même où cela lui manque. Ce qui
est vrai d un Etat peut bien l'être de Thomme. M. Maurras démen-
tira-t-il bien fort celui qui hasarderait que si un peu d'anarchie éloigne
du roi, beaucoup d'anarchie, formant par sa masse un air irrespirable,
y ramène ? En des souvenirs qu'il a livrés en lambeaux avares G espère
que ce n'est que partie remise : il nous doit des Mémoires), M. Maurras
assure que l'anarchisme de son enfance remontait jusqu'à nier la
géométrie : on n'y va jamais de main-morte dans le Midi. « Notre
génération donnait certainement le fruit parfait de tout ce que devait
produire l'anarchie du XIX^ siècle, et nos jeunes gens du XX^ se feraient
difficilement une idée de son état d'insurrection, de dénégation capi-
tale. Un mot abrégera : il s'agissait pour nous de dire non k tout. Il
s'agissait de contester toutes les évidences et d'opposer à celles qui
s'imposaient (y compris les mathématiques) la rébellion de la fantaisie,
au besoin, de la paresse et de l'ignorance... Un à quoi bon ? réglait le
compte universel des personnes, des choses et des idées ^. » Il appartînt
à Mgr Penon — qui a bien mérité pour cela l'évêché de Moulins —
de mettre un frein à ce petit sauvage. M. Maurras fut peut-être trans-
porté en un seul mouvement, comme il est naturel et nécessaire (la
psychologie de Saint-Paul est éternelle) de l'anarchie intégrale à la
monarchie intégrale. — Après l'aventure de Port-Tarascon, on ne
disait plus, à Tarascon : « Hier on était au moins trente mille aux
Arènes » mais « Hier si l'on était une douzaine aux Arènes, c'était
tout le bout du monde. » Et Daudet termine : « De l'exagération
tout de même... »
Revenons à Athènes (parler de M. Maurras était-ce donc vraiment
en sortir ?) La démocratie athénienne portait à sa cime exactement
ce que le gibelin Dante place dans le fond atroce de son enfer, deux
tyrannicides : la fête d'Harmodius et d'Aristogiton était la fête politique
de la cité, son 14 juillet. L'un et l'autre idéalisaient le caractère tumul-
tueux d'une démocratie. Et une démocratie se manifeste en effet
sous une figure double, celle d'un désordre qu'elle implique, celle
d'un ordre qu'elle fait désirer. La monarchie n'échappe pas à la loi
inverse, c'est-à-dire pareille. La République -était belle sous l'Empire
par les mêmes traits qui — joints au génie de M. Maurras — font la
monarchie si belle sous la République. Il a fallu la monarchie des
/ Empereurs pour que les Pompée, les Giton, les Brutus et les Cassius
1 » U Etang de Bcrre, p. 247.
33 *
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
fissent, idéalisés eux aussi, une si longue fortune. Créées par un dieu
artiste, les choses ne sont pas simples, mais la souplesse et la subtilité
de leurs tours et de leurs retours font plus vivantes sans qu'elles
soient moins intelligibles les destinées qu'elles décrivent.
L'étude de M. Maurice Croiset sur un Nationaliste Athénien, écrite
au moment de l'afïaire Dreyfus, appartient à ce genre de la politique
rétrospective, du xTYi[Aa sç àd par lequel les professeurs d'his-
toire aiment à prendre contact avec les réalités contemporaines.
(C'est de même encre que M. Alfred Croiset écrivit, mais dans la
direction opposée, les Démocraties Antiques. Effet de la politique de
M. Maurras sur une famille d'universitaires et d'hellénistes jusqu'alors
unie ! Hermès symbolique des frères français pendant l'Affaire !)
Grec, Romain et Français, nationaliste intégral pourvu de trois belles
patries comme les heureux citoyens cargésiens, M. Maurras tire de
même source ses trois nationalismes. On pourrait les grouper en une
chaîne continue dont en effet Isocrate représenterait la tête. Pour le
comprendre, ne descendons pas d'Isocrate, mais remontons à Isocrate.
Dans une visite au Musée d'Athènes, un buste, dit M. Maurras,
« manqua de me faire sourire. Il représentait un pauvre homme d'em-
pereur, le vieil Hadrien, épanoui dans son atticisme d'école. Je le
jugeai fort à sa place, et le saluai en rêvant. Hélas ! tout compte fait,
le monde romain s'acquitta mal auprès de la Grèce. A quoi pensaient-
ils donc ces administrateurs modèles, qui ne sauvèrent pas leur édu-
catrice des pièges que lui tendait son intelligence et son ouverture
d'esprit ? Ce furent de mauvais tuteurs. Non seulement ils ne suient
point la guérir des lèpres sémites, mais tout le mal qu'Alexandre
avait pu faire au monde grec, Rome, on peut le dire, le fit. Il est vrai
que Rome, à son tour, périt du même mal, en entraînant son lot
d'hellénisme et d'humanité \ »
Des catholiques ennemis de M. Maurras ont trouvé qu'il reprochait
aux empereurs de n'avoir pas assez persécuté les chrétiens ; M. Maurras
s'en est défendu, il est permis de croire qu'en parlant de « lèpres
sémites » il n'a pas pensé expressément au christianisme. Mais enfin
ce dont il accuse Athènes et Rome c'est de n'avoir pas défendu leur
nationalité plus jalousement que ne l'a fait contre des ennemis ana-
logues la France républicaine. Les Césars ont été en cette matière
les disciples d'Isocrate, du rhéteur qui appelait Grecs ceux qui
1. Anthinea, p. 61.
34
UN NATIONALISME ATHÉNIEN
participaient à la même culture plutôt que ceux qui appartenaient à
une même origine, — tout ce que Rome redit en plus belles phrases
encore dans le discours de Cerialis. Et après tout, en cherchant bien,
ne retrouverions-nous pas dans la cité antique, la minant ou Télargis-
sant, les quatre Etats confédérés que dénonce M. Mfiurras, — juif,
protestant, maçon, métèque ? — Le juif, ou plus généralement le
Sémite, a commencé ses infiltrations en Grèce de bonne heure puisque
bien avant Alexandrie et saint Paul il lui a apporté des dieux, et d'abord
Vénus Astarté ; même, d'après Strabon et les arguments irréfutables
de M. Victor Bérard, VOdyssée divine, fille de l'onde amère, fait ruis-
seler encore en tordant ses cheveux des fragments reconnaissables des
vieux périples phéniciens. La haine et les échanges entre Grecs et Sémites
entretinrent dans tout le monde antique la vie même de la Méditer-
ranée, et, bien qu'Alexandre, destructeur de Tyr, n'ait conquis le monde
que pour qu'on en parlât à Athènes, le foyer intellectuel d'Alexandrie,
en supplantant Athènes, installa les tentes de Sem sur une Grèce
desséchée, cataloguée, classée, utilisée et conquise. — La place occupée
par les protestants dans le monde moderne fut tenue à peu près dans
la cité antique par les philosophes, par cette souveraineté de l'examen
qui prit naissance à Athènes, qui correspondit d'abord, avec Socrate,
à une idée plus exacte et plus intérieure de la religion, mais qui, ainsi
que l'avaient parfaitement discerné les accusateurs de 399, engendrait
plus sûrement encore la dissolution de l'état politique et religieux et
cette souveraineté de l'individu, dogme commun de toutes les sectes
cynique, épicurienne, stoïcienne et académicienne au lll® siècle. Quand
la philosophie maîtresse du monde réalisa avec l'avènement de Marc-
Aurèle le rêve de Platon, le résultat ne fut pas sans analogie avec
l'intronisation de Tesprit de la Réforme au XVIII® siècle. — La maçon-
nerie étant une société secrète, pour reconnaître à Athènes l'état-
maçon, il faut en regarder l'histoire moins au soleil des généralités
qu'à la loupe analyste des textes. Or on expliquerait avec vraisem-
blance l'histoire intérieure d'Athènes au IV® siècle par l'influence,
l'action, les luttes acharnées des sociétés secrètes, des « hétairies »
que signalent Thucydide etXénophon. Elles sont à l'origine des gou-
vernements des Trente et des Quatre-Cents, elles nationalisent, laco-
nisent ou philippisent, — et les procès de la mutilation des Hermès
et de la parodie des Mystères, principal rayon qui nous permette de
les reconnaître, nous les montrent solidarisées par des cérémonies
. bizarres analogues à celles que pratiquent dans la lumière du troisième
35
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
appartement les Enfants de la Veuve. — Quant aux Métèques, ce
n*est évidemment pas moi qui transporterais du moderne dans l'an-
tique, c'est M. Maurras qui introduit le grec dans le contemporain.
Les métèques sont une chose d'Athènes : tantôt un avantage et tantôt
un danger pour Athènes, en tout cas une pépinière de citoyens
nouveaux. Tout ce qui répand Athènes à l'extérieur, tout ce qui la
tire de la plaine vers la Paralie et du terrestre vers le maritime, tout
ce qui la fait être moins une cité passe par les métèques. Les vieux
Athéniens se plaignent (voir la Constitution attribuée à Xénophon)
non seulement de leur trop grande place, mais de la place envahis-
sante des esclaves eux-mêmes.
Le nationalisme de M. Maurras s'installe ainsi dans la conception
la plus inflexiblement étroite de la cité antique pour la défendre contre
ce qui la dissout et la répand au dehors. Ce n'est pas un simple natio-
nalisme français, c'est un nationalisme général qui s'étend à toutes les
patries de son intelligence. Très bien ; mais enfin ses trois nationa-
lismes athénien, romain et français se contredisent quelque peu. Parce
qu'Athènes et Rome n'ont pas été des cités et des civilisations de la
« porte étroite », elles se sont incorporé le monde barbare, elles ont
permis une France. A quelqu'un qui lui demandait aigrement ce qu'il
serait sans la Révolution, un plébéien ami de M. Maurras répondit
sans sourciller : « Fermier général ! » Sans la voie large où s'engagèrent
Athènes et Rome, sans la xolvy] de la civilisation grecque, ou si
vous voulez gréco-sémite (contamination qui remonte, nous l'avons
vu, à VOdyssée)y sans ces Gaulois que leur vainqueur « le divin Jules »
fit entrer dans son Sénat et dans ses armées, un Martegal qui ne
serait pas devenu Français ne serait devenu non plus ni archonte
eponyme, ni consul — pas même de Cassis. M. Maurras se
déclare Romain « parce que Rome, dès le consul Marius et le
divin Jules jusqu'à Théodose mourant, ébaucha la première con-
figuration de sa France ^. » Français donc parce que Romain, et
Romain parce que Français, mais non Romain parce que Romain.
Ce que M. Maurras ne peut nier de la civilisation matérielle de Rome,
il le nie de la civilisation intellectuelle d'Athènes. Toutes deux pour-
tant n'en font qu'une. Toutes deux ont civilisé en élargissant leurs
murailles. Et après tout nous trouvons ici le cas que nous présentent
à l'état nu la dualité primitive des tribus endogamiques et exogamiques.
\, La Politique Religieuse, p. 395.
36
I
UN NATIONALISME ATHÉNIEN
Les premières, celles aux mariages intérieurs, ont végété, n'ont pas
duré, parce que les unions consanguines les ont abâtardies et parce
qu'elles présentaient aux autres des proies faciles. Les secondes, qui
enlevaient les femmes de leurs voisines, qui mêlaient leur sang à
celui des autres tribus, ont lutté, ont prospéré plus ou moins — ont
essaimé — ont vécu. L'endogamisme est à la limite du nationalisme,
— et il y a un exogamisme propre à une civilisation maritime et que
nous déploient par exemple les histoires de marins depuis VOdyssée
jusqu'au Mariage de Loti, qui est à la limite du cosmopolitisme. Je sais
bien d'abord qu'un Etat fort et sain constitue une moyenne entre ces
deux extrêmes et ensuite que M. Maurras ne confond pas porte ouverte
et assimilation prudente et réglée, qu'il juge de toute différente façon
les mariages des rois de France, la carrière des Mazarin et des Broglie,
— et les mariages juifs de la noblesse française, la carrière de M. Joseph
Reinach, de M. Maurice Paléologue et de Gabriel Monod. La vérité
est sans doute que nos nations sont des réalités très complexes, et
que le nationalisme, hors de principes simples comme la théorie de
la monarchie, est lui-même quelque chose de plus complexe encore,
où les affinités et les répulsions instinctives, les amitiés ou les haines
originelles et acquises tiennent la place principale.
Après ces pages sur un Nationaliste Athénien, après d'autres pages
sur des nationalistes et sur un nationalisme français, après cette rec-
titude précautionneuse, tendue, cette restriction vers un atticisme
décharné et jaloux, j'ai plaisir à me réciter la grande tirade de Panurge
sur ses dettes. Pantagruel, homme sérieux, voudrait le voir hors de
dettes et lui offre de payer ses créanciers. Panurge remercie, mais fait
la grimace... Sans dettes, que deviendrait le monde ? Ce soleil refu-
serait de prêter sa lumière à la terre, — tout vit de prêts, tout vit de
dettes, et Panurge ébauche ici de son point de vue de débiteur impé-
nitent le grand lyrisme du Satyre. Ainsi il serait beau de ramener
une nation à elle-même et à elle seule, mais elle aussi vit de dettes,
— et la belle place qu'auraient, (après le soleil, la lune et les étoiles,)
Athènes, Rome et Paris dans l'énumération de Panurge !
M. Maurras, fidèle à son principe de tout considérer en fonction
de l'intérêt français, ne regarde que du point de vue du nationalisme
français les nationalismes étrangers, — anglais, italien ou allemand.
Ses opinions historiques sur l'unité italienne par exemple seront tout
opposées selon qu'il verra triplicienne ou ententiste l'Italie unifiée.
Arnica historia, sed magis arnica Gallia. L'idée d'envisager des Questions
37
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
politiques allemandes en se plaçant au point de vue de l'intérêt alle-
mand, il la repousserait bien entendu, et cela se comprend, avec
horreur, M. Maurras, comme tout patriote intégral, ne saurait
admettre dans sa pensée aucune coexistence de nationalismes dans
îlespace, dans le simultané, oii évidemment ils s'excluent. Mais
rta même nécessité logique n apparaît pas aussi impérieuse sur la ligne
,de la durée que dans le plan de Tespace. Le langage même situe
Idans l'espace le compossible ; mais la durée, comme l'indique dans
le Phédon l'argument des contraires, admet pour un même sujet les
contraires successifs. L'esprit, qui répugne à loger dans l'espace
des contraires simultanés, ne répugne donc pas à loger dans la
durée des contraires successifs ; dans les sciences expérimentales
on voit clairement quand ces contraires successifs sont des contra-
dictoires et quand ils ne le sont pas : la santé et la maladie sont
des contradictoires dans le cas de maladies incurables et n'en sont
pas dans le cas de maladies curables. Mais l'histoire développant une
série de faits uniques, il est pratiquement impossible de savoir si les
contraires étaient contradictoires ou s'ils ne l'étaient pas. L'ordre
de l'Ancien Régime, puis le désordre de la Révolution, puis l'ordre
■^u Consulat, figurent bien (dans la mesure où l'idée peu scienti-
fique, et en somme provisoire et commode, de « contraires » peut
leur être appliquée,) des contraires successifs non contradictoires,
puisqu'en fait ils se sont réellement succédé. Mais deux contraires,
idéalement et non réellement successifs, c'est-à-dire l'un réel et
et l'autre simplement possible, dans le passé, étaient-ils contradic-
toires ? Nous ne pouvons le savoir. La disgrâce de Richelieu en 162)
et le maintien de ce qui nous paraît évidemment l'œuvre de Richelieu,
à savoir l'établissement de la monarchie absolue, peuvent être dits des
contraires : il est probable, mais il n'est pas sûr qu'ils aient été contra-
dictoires, c'est-à-dire que, Richelieu disgracié, la monarchie absolue
ne se serait pas établie tout de même, puisqu'à défaut de la cause
principale réelle il restait d'autres causes possibles, et certaines mêmes
causes réelles, comme la carence de l'aristocratie et les nécessités de
}a défense extérieure. Mais il est des cas où le caractère contradictoire
des contraires apparaît comme presque certain. Il semble bien que le
procès de fusion et d'unification que fut la fin de la cité antique et
l'établissement de la romanité, événement dont la France moderne
ist, avec beaucoup d'autres réalités morales et politiques, sortie,
impliquait nécessairement que la cité antique, sous sa forme particu-
38
UN NATIONALISME ATHÉNIEN
lariste et nationaliste, ne durât pas. M. Maurras, qui voit la difficulté
de concilier ici ses deux nationalismes, tranche hardiment le nœud
gordien, et affirme : « Le classique, l'attique est plus universel à pro-
portion qu'il est plus sévèrement athénien, athénien d'une époque
et d'un goût mieux purgés de toute influence étrangère. Au bel instant
où elle n'a été qu'elle-même, l'Attique fut le genre humain ^. » Mais
tous les éléments de ce classique, de cet attique, sont ioniens ou
doriens, sont venus à Athènes d'ailleurs, y ont pris leur point de per-
fection, puis, ce qu'un printemps avait apporté à l'été, l'été l'a rendu à
l'automne, qui l'a transmis à des saisons nouvelles. L'attique est plein
d'influences étrangères, l'Acropole en est peuplée. L'art athénien de
Phidias lui vient des statuaires peloponnésiens et ioniens, comme l'art
romain de la Renaissance vient de Florence et d'Ombrie, et il redescend
de l'Acropole vers l'Ionie, et le Péloponnèse, et la mer et l'avenir, nno
moins fécond que fécondé. Ce qui est vrai de l'art de la cité l'est de la
cité. Ce qui s'est concentré dans Athènes se diiïuse hors d'Athènes, et
son rayonnement dont nous vivons nous intéresse plus que sa con-
centration, sa cristallisation, image idéale de laquelle nous ne savons
même pas s'il était possible qu'elle vécût.
1 . Anthinea, p. 56.
39
LIVRE II
AIR DE PROVENCE
UN RÉALISME
Nous sommes, je crois, plusieurs dans notre génération qui subirent
avec force vers leur dix-huitième année Tenchantement de Villiers
de l'Isle-Adam, et cet opium dans des pierreries qu'est Axel. Il en est
qui savent par cœur la phrase finale de Souvenirs Occultes. Contant
l'aventure d'un de ses ancêtres bretons, découvreur de trésors dans
les Indes, Villiers termine ainsi : « J'ai hérité, moi le Gaël, des seuls
éblouissements, hélas ! du soldat sublime et de ses espoirs. — J'habite
ici, dans l'Occident, cette vieille ville fortifiée où m'enchaîne la mélan-
colie. Indifférent aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie,
aux forfaits passagers de ceux qui les représentent, je m'attarde quand
les soirs du solennel automne enflamment la cime rouillée des envi-
ronnantes forêts. — Parmi les resplendissements de la forêt, je marche,
seul, sous les voûtes des noires allées, comme l'Aïeul marchait sous
les cryptes de l'étincelant obituaire ! D'instinct, aussi, j'évite, je ne
sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches
humaines. Oui, je les évite quand je marche ainsi, avec mes rêves !,..
— Car je sens, alors, que je porte dans mon âme le reflet des richesses
stériles d'un grand nombre de rois oubliés. »
Michelet, dans son Tableau de la France, dispose comme deux
pôles sur deux mers la Bretagne et la Provence, et je songe à cette
opposition des deux terres dures en lisant ces lignes de M. Maurras :
« Mon père était percepteur ; mon grand-père était percepteur ; mon
arrière -grand-père était percepteur, lui-même fils d'un collecteur de
taxes sous l'ancien régime, et si mon grand frère et moi ne sommes
pas percepteurs, ce n'est pas faute d'avoir entendu dire, dès le berceau,
qu'un de ces enfants devait être percepteur comme leur père. Ce trait
I d'ambition maternelle forme, je pense, un cas de cette hérédité pro-
fessionnelle ^... »
I C'est bien exactement le contraire des richesses stériles de rois
I I* Cité par le P. Descoqs : A travers F œuvre de Charles Maurras,
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
oubliés qu a trouvé dans sa mémoire héréditaire ce fils des percep-
teurs provençaux. Toute une richesse utile, un passé mobilisé en
monnaie d'or, en louis fleurdelysés, une pensée active et ingénieuse
qui a pour fin de percevoir sur les idées la part de l'Etat, de les peser
dans les balances du salut public. Il y a des sous-préfets qui font des
vers, des percepteurs dont l'âme rit aux aventures et se réjouit des
belles images ; nriais un percepteur ne mêle pas son imagination à ses
chiffres. Un percepteur est, de son métier, un réaliste, et, dans le
domaine de ses perceptions, il se manifeste, ainsi que saint Thomas
et Dante, comme un docteur de j'être. Si la fée Esterelle a recueilli
le vœu de madame Maurras, elle a employé des détours ingénieux
pour donner à son fils la ligne intérieure et le destin idéalisé des per-
cepteurs ancestraux. Et si la phrase du breton Villiers contient, comme
un flacon précieux, l'essence d'un romantisme à la Chateaubriand,
M. Maurras a été transporté à l'extrémité contraire par le génie même
des oppositions balancées.
M. Maurras, qui aime à présenter son intelligence comme un bon
sens naturel et simple à la Sarcey, contribua à ramener à la réalité ou
si l'on veut au réalisme, au positivisme, à des mots et a des monnaies
substantiels et de poids, tout un métal d'échange intellectuel que le
romantisme, l'enfermant dans le trésor souterrain d'Axel^ avait frappé
à la seule effigie du rêve. Lorsqu'il écrira ses Mémoires il nous dira
sans doute quelle place eut dans sa form.ation intellectuelle l'amitié
de Frédéric Âmouretti. D'après une anecdote qui commence à devenir
connue, Amouretti pendant de longues années s'occupa, dans les cafés
de province où le hasard l'obligeait de s'arrêter, à lire le Bottin des
départements^ Ce disciple de Fustel y aurait pris une vue complète
et très réaliste de la France provinciale. C'est d'un ordre réaliste
analogue que le fils des percepteurs provençaux, portant dans son
hérédité un sentiment de l'intérêt public à la Louis XI et à la Colbert,
arrivait dans l'ordre idéologique a. « l'idée du Roi conçu comme l'incar-
nation de notre intérêt national ^ ». On le distinguera nettement d'un
grand bourgeois matériel, d'un duc et pair intellectuel comme M. Mau-
rice Barrés. Les fonds décoratifs à la Chateaubriand ne suffisent pas
tout à fait au sentiment national de l'auteur des Amitiés Françaises,
mais ils en forment évidemment la partie essentielle. Or celui-ci avait
écrit dès 1899 : « Il n'y a aucune possibilité de restauration de la chose
1 . Lm Politique Religieuse, p. 86,
44
i
UN RÉALISME
publique sans une doctrine. » M. Maurras, réaliste positiviste, et
plus fervent lecteur de la Synthèse Subjective que du Génie du Chris-
tianisme, aurait volontiers ajouté « mais pas de doctrine possible sans
une réalité ». Cette réalité M. Barres la voyait en la Terre et les Morts.
(Le sous-titre d'une conférence ainsi dénommée était : Sur quelles
réalités fonder la conscience nationale.) Chaque Français était invité
à imiter selon ses moyens l'Homme Libre, à retrouver et à sentir sa
Lorraine, à monter sur sa colline de Slon et à se discipliner dans les
cimetières. Cette voie individualiste n'est point celle de M. Maurras.
La réalité sur laquelle peut se fonder une conscience nationale est
pour lui une réalité aussi matérielle que le Bottin des départements,
et d'un ordre analogue, à savoir l'intérêt national. Tout le monde
peut figurer dans le Bottin, mais pour le savoir lire il n'était pas inutile
à Amourettl d'avoir passé par Fustel de Coulanges. Ainsi l'intérêt
national implique non pas d'abord une conscience nationale, ce qui
peut être une abstraction métaphysique, un terme tout personnel
dont on étiquette une nation, — mais bien une personne nationale,
un « chef historique, capable de représenter dans le temps et dans
l'espace l'unité durable et cohérente de la nation "^ ».
— Hum ! Et vous appelez cela du réalisme, et vous compromettez
dans cette Idéologie les fonctionnaires des finances ? Que M. Maurras
n'a-t-11 suivi Amourettl à Cannes chez Fustel de Coulanges ! Que
n'a-t-il pris la suite des Institutions Politiques de U Ancienne France et
porté comme une lampe pieuse son zèle monarchique dans une histoire
de notre formation nationale ! La réalité, la monnaie métallique, c'est
la monarchie du passé. La chimère, l'inconvertible assignat c'est la
monarchie de demain. Le Philippe du Jardin devenu le Sturel des
Déracinés fondait sa construction de la conscience nationale sur cela
que Descartes prend pour fondement de la connaissance philosophique,
à savoir lui-même. Le culte du Moi, voilà un Cogito fort présentable,
et tout un nationalisme complet peut sortir des méditations de Jersey
et d'Haroué, comme une ontologie et une physique sont sorties du
poêle cartésien. Cet hippodrome suburbain dont il se propose, aux
dernières pages du Jardin, de demander la concession, Philippe l'a
trouvé dans la Lorraine, dans la France, et nul aujourd'hui ne figure
I à plus juste titre que lui dans la tribune des propriétaires. Mais tout
n'indique-t-il pas que leâ espérances de M. Maurras, pelousard Ingé-
l.M. p.85.
45
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
nieux et malchanceux, sont destinées à demeurer, comme on dit,
dans les choux ? Je crois bien que c'est dans le premier numéro de
la fameuse Cocarde barrésienne que Tristan Bernard, après diverses
hypothèses sur l'origine du singulier chiffre 8 dont le prétendant
fait suivre son prénom de Philippe, s'arrêtait finalement à celle-ci ;
ce chiffre indique comme celui du betting les chances qu'a le prince de
ne pas parvenir au trône, il croît d'une unité à chaque génération, c'est-
à-dire à chaque échec, depuis le premier de la famille dénommé, dans
le langage de la cote, Philippe-Egalité. M. Barrés, qui a déjà été mal-
heureux avec le cheval entier dont Renan, au début du Jardin, parlait
à Chincholle, a perdu le goût d'aventurer sur des outsiders les destinées
du nationalisme français.
— Pardon ; le vrai réalisme, qui se fonde sur la solidité d'un roc
intérieur, le vrai système inspiré du Cogito, n'est-il pas précisément
celui de M. Maurras ? Prendre pour base de l'adhésion à un système
politique ce qui motive le pari pour un cheval de courses, à savoir
ses chances, n'est-ce pas la faire dépendre de ce qu'il y a de plus
fragile, de plus misérable, et en somme de plus extérieur à soi-même,
à savoir l'assentiment d'un public, l'approbation de l'incompétence ?
Le réalisme consiste à apercevoir clairement la vérité, une fois saisie
à l'éclaircir, à l'ordonner, une fois claire et ordonnée à la propager,
à la faire passer dans le réel et le pratique. Des gens « croient faire
l'union en répétant : Unissons-nous, — sans prendre garde qu'on
ne s'unit pas en l'air et que la volonté de s'unir ne suffit pas à réaliser
l'union : cette union qu'ils célèbrent suppose l'adoption d'un pro-
gramme d'idées communes ; mais, ce programme, quel qu'il soit et
quel qu'il puisse être, sera toujours, de sa nature, par ce qu'il contiendra
et ne contiendra pas, l'élément diviseur, irritant et débilitant par
excellence, — à moins que, par sa simplicité, par sa force, il ne tende
uniquement à rendre impossible la division, — c'est-à-dire à moins
qu'il ne pose d'abord, comme un principe indiscuté, la réalisation
préalable du facteur matériel de notre unité, et, donc, qu'il ne commence
par stipuler l'établissement de la Monarchie ^ ». Démonstration élé-
gante et dont le nerf est celui de la preuve ontologique. L'argument
consiste à tirer par voie d'analyse et par conversion d'identités le réel
du logique, — démontrer que l'idée dé Dieu se convertit automati-
quement en l'être de Dieu, — la réalisation de l'union nationale en
1 . La Politique Religieuse, p. 1 73.
46
LÏTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D*ARISTARCHÈ
la réalisation de son facteur matériel qui est le Roi. Tel est l'acte de
naissance de tout réalisme originel, idée consciente, consolidée,
démarche qui s'évade de l'individuel et du relatif, ou plutôt qui sans
sortir d'elle-même les arrête, de l'intelligence et de l'être. Les théologiens
ne s'y trompent pas, qui aiment à retrouver chez M. Maurras la forme
scolastique de leur argumentation ordinaire, leur tendance à convertir
immédiatement les idées en choses. Mais cette nature de son esprit
se communique mieux lorsqu'il l'exprime en élégants symboles.
II
L^ÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS
D'ARISTARCHÈ
M. Maurras nous garde sans doute pour des Mémoires de la soixan-
taine, comme Mistral, les images héréditaires de sa maison. Mais il
s'est plu à mettre dans son œuvre, comme des reposoirs de fleurs,
les images de son pays et de sa province. Il les a ployées, pour y asso-
cier son génie, en des mythes ingénieux, parmi lesquels VEtang de
Marthe et les Hauteurs d'Aristarchè me fait souvenir du mythe de
l'ancienne Attique que Platon ébauche dans le Critias inachevé.
C'est pour moi, dans l'œuvre de M. Maurras, le bois sacré et le point
central a la fois, sa colline de Sion-Vaudémont et sa tour de Constance
sur les marais d'Aigues-Mortes. La construction décorative du natio-
nalisme français s'est accordée, chez le Lorrain et le Provençal, sur
des symboles analogues.
Symbole si ductile et si transparent, qu'il semble que M. Maurras
ait été mis au monde pour réaliser les harmonies et les Idées qui sont
en puissance dans le nom, l'histoire et le paysage de Martigues. Il
parle quelque part du « naïf albigisme de Michelet et de sa théorie
du combat entre la liberté et la fatalité dans l'histoire '^ ». M. Maurras
— qui relève, comme M. Barrés, du Tableau de la France, — ne m©
1 » Trois Idées Politiques, p. 76.
47
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
paraît point pur de tout albigisme, puisque l'histoire est en somme
pour lui une lutte de l'ordre et du désordre, de l'organisation et
ds la Révolution, de ce qui est enchaîné, au sens heureux de
l'art oratoire, et de ce qui est déchaîné comme le gorille féroce
et lubrique de Taine. Le mythe qu'il a édifié sur Martigues porte
tous les traits des vieux mythes grecs sur le combat de l'ombre et de
la lumière. Python et Apollon, le marais et le rocher.
Martigues s'appelle ainsi de la sorcière syrienne Marthe qui suivit
Marius dans sa campagne contre les Cimbres et les Teutons, se fit
craindre et vénérer par le général romain et son armée, et rendit pro-
bablement ses oracles vers ces marais de l'Etang de Berre qui gar-
dèrent son nom, et ne gardèrent jamais de syrien que ce nom : « Ainsi
le nom général de toutes nos provinces, la France, ne désigne pas le
caractère gallo-romain qu'elles ont en commun, mais la petite horde
franke qui leur a donné quelques rois ^ ». Pour la petite comme pour
la grande patrie de M. Maurras, nomina numinay mais leurs numina
malfaisants.
La sorcière de Marius, à laquelle M. Maurras ne veut nul bien,
symbolise tout ce qui par la Méditerranée nous est venu de juif, et
même tout ce qui y descend aujourd'hui de juif. « Marthe avait de
grands dons, l'impudence, l'entêtement, la solennité de l'affirmation
religieuse, et beaucoup de souplesse. Cela est juif ^. » Et Marthe
se confondit pour le peuple avec une autre Juive, venue au siècle
suivant avec Lazare et Maximin, l'une aujourd'hui des Santo segnou-
resso qui accueillirent Mireille dans leur paradis- Même celle-là,
M. Maurras qui désirerait aveugler en son littoral provençal toute
porte de l'Orient, la regarde d'un œil sévère. Et pourtant n'est-ce
point de sainte Marthe que le bon Tourangeau Jules Lemaître
voulut faire dans un conte délicieux en Marge de lEvangile, la
patronne de la Patrie FrançaisCy la douant avant tout de mesure et
de finesse, et admirant qu'une sainte d'esprit si modéré soit devenue,
par une ironie du sort, la sainte des Méridionaux ? Mais M. Maurras
trouva toujours la Patrie Française plus ingénue qu'ingénieuse, et il
estime que le Midi eut toujours de la modération à en revendre aa
Nord. La vraie Marthe demeure pour lui la sorcière des marais :
[. Anthinea, p. 241.
2. M., p. 238.
48
L'ÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D'ARISTARCHÈ
« Eji un endroit que le navigateur Pytheas aurait comparé au visqueux
élément du poumon marin, près d'un étang, entre une eau épaissie
de bourbe et le sol toujours détrempé, sur deslits d'une algue confuse
et pestilentielle, cette femme syrienne affola tout ce que le pays con
tenait de rustres et de goujats ^... »
M, Maurras déplore que cette Syrienne ait été conduite et honorée
par un Romain qui est dans Anthinea « le plus grossier des soldats »,
mais qui dans Barbares et Romains « fut le premier à ébaucher la pre-
mière configuration de la France ! » Que Rome n'a-t-elle défendu
plus durement avec les armes de son pouvoir Fhellénisme contre le
sémitisme, distingué « THellène pur de l'Hellène contaminé par
l'Asie ^ ! » Mais les puissances d'hellénisme et d'ordre ont déposé
sur le rivage de Martigues leur juste figure par l'image d'Aristarchè.
C'est un petit marbre trouvé dans une petite île des Martigues.
Un texte de Strabon, d'une concordance parfaite avec tous les détails
de l'image, permet d'affirmer qu'elle représente une dame d'Ephèse,
qui sur la foi d'un songe suivit les Phocéens fondateurs de Marseille
et fut dans la nouvelle colonie la première prêtresse de Diane. Elle se
nommait Aristarchè « nom bienheureux pour cette fondatrice de
colorkie » et le bas relief la représente au moment où elle s'embarque,
avec la statue de la déesse, pour la nouvelle lonie destinée en Provence
aux Phocéens. « Si nous voulons entendre battre le cœur de l'homme
antique, l'occasion nous en est proposée dans ce petit marbre. Depuis
le sol éphésien, près d'un arbre sans feuillage, jusqu'à l'élégante nef
de Phocée, ce qui passe, ce qui franchit le feston de la mer, sur cette
planche oblique, c'est autre chose qu'une sainte femme exaltée, c'est
le corps, c'est l'âme vivante de la religion, et dans ce corps, et dans
cet âme, une tradition, une politique, une patrie, une intelligence,
des mœurs. La ville de demain est comprise dans la déesse. Elle charge
l'épaule déKcate d'Aristarchè. La mer, les vents, le ciel, la destinée
n'ont plus qu'à se faire propices : moyennant quelque sourire des
conjonctures, Marseille lèvera des semences mystiques enfermées dans
dans cette poitrine et sous ce beau front ^. »
Les divinités intelligentes qui ont mené à Martigues le marbre
d'Aristarchè préfiguraient sans doute par ce beau nom et cette belle
1. Anthinea, p, 239.
2. W., p. 237.
3. Jd., p. 229.
49
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
légende V Enquête sur la Monarchie et V Avenir de F Intelligence. Arls-
tarchè a conduit M. Maurras vers les justes lois de la cité, vers le
cœur plein et pur de la raison politique. Une petite étincelle, perdue
et fragile, sommaire et simple de la statuaire grecque était venue
éclater et s'obscurcir sur le rivage. M. Maurras a fait briller de lumière
spirituelle Téclat de marbre, la lampe de Psyché que Tlonie, dans
une île de pêcheurs, transmet silencieusement à la Provence. Et, de
même que Marthe « dut plutôt se îîxer sur le bord de nos marécages
et dans le lieu le plus stagnant de la contrée » il a placé, comme tout
ly sollicitait, l'image d'Âristarchè sur les hauteurs qui bordent la
mer, parmi les rochers aux courbes harmonieuses et aux formes stables
où l'esprit de la sculpture, déjà reconnaissable, sommeille. « Le genre
humain est le principal bénéficiaire de la divine économie qui distribua
les hauts lieux. De quelque façon que l'on^ nomme ce génie, celui qui
tailla et mesura leur stature, disposa leurs précipices et leurs gradins,
sera loué des hommes auxquels il façonna le vrai socle de leur pensée.
Personne n'eût pensé dans le tourbillon d'une matière qui se décom-
pose à vue d'œil. Il y faut la solidité, la durée, la constance ^. » C'est
dans cette constance que s'installe naturellement Aristarchè. M. Maurras
la confond avec les leçons mêmes que lui inspirent les collines de son
pays, dont les grands corps allongés, déclinant à la mer lui ont « rappelé
parfois cette déesse que Phidias avait couchée à l'angle d'un de ses
frontons ». — Solidité, durée, constance, désirs éternels et sans cesse
déçus de notre nature mobile, le nom prédestiné d'Aristarchè nous
indique délicatement que nous les retrouverons (après la sculpture.
Heu de leurs épures et de leurs idées) seulement dans ces grands corps
politiques, chefs-d'œuvre de la fortune et de l'homme, qu'il appartient
aux âmes les plus hautes de créer, de m.aintenir ou de relever. N'est-ce,
dans la préface de i' Avenir de l'Intelligence, Aristarchè qui parle ?
« Je comprends qu'un être isolé, n'ayant qu'un cerveau et qu'un
cœur, qui s'épuisent avec une misérable vitesse, se décourage, et, tôt
ou tard, désespère du îende/iiain. Mais une race, une nation sont des
substances sensiblement immortelles ! Elles disposent d'une réserve
inépuisable de pensées, de cœurs et de corps. Une espérance collective
ne peut donc pas être domptée. Chaque touffe tranchée reverdit plus
forte et plus belle. Tout désespoir en politique est une sottise absolue ^ »
Î./J.,p.224.
2. L'Avenir de Ilntelligence, p. 18.
50
CÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D*ARISTARCHÈ
Une race, une nation, ces substances sensiblement immortelhs,
voilà ce qui commence avec ces rochers de Provence, et ce qui va
s'étendre jusqu'à l'autre mer comme le lieu de l'intelligence et de
l'eflort.
M. Maurras n'a point daté 1 Etang de Marthe et les Hauteurs d'Aris-
tarckêy qui fût écrit sans doute entre 1890 et 1900. C'était le temps
oii le Pauvre Pêcheur retenait au Luxembourg les foules qui s'amassent
aujourd'hui autour des Rodin, et les fonds emblématiques de Puvis,
le marais de VAve Picardia, parurent avec une intéressante obstination
dans les décors psychologiques et littéraires de ce temps. Rencontres
qui ne sont pas de pur hasard. Des marais comme ceux de la Syrienne,
nés de dépôts pareils sous un même soleil, servirent alors à M. Barres
pour installer Bérénice et pour disposer autour de Petite-Secousse
les fonds d'ennui et de fièvre où se meut assez naturellement une cam-
pagne électorale : « Il y a un siècle et demi, la tour Saint-Louis mar-
quait l'embouchure ; cette tour se trouve maintenant en pleine cam-
pagne. Entre elle et le rivage s'étend un immense pays. Chaque année,
le limon maçonné et consolidé allonge une pointe nouvelle au-dessus
d'un fleuve de fange. Ainsi naissent autour de la première épave,
dépourvus de toute fondation de rocher, les pâtés de vase liquidî'
qui émergent avec lenteur ^. » Est-ce Aiguës -Mortes ou bien Mae •
tigues ? Est-ce du Maurras, est-ce du Barrés ? Identiques comme l^s
deux paysages marécageux, identiques comme la construction de tous
ces dépôts méditerranéens, les deux styles eux-mêmes se confondent,
et l'oreille la plus délicate, habituée à l'un et à l'autre, ne saurait avec
sûreté attribuer les phrases à l'un ou à l'autre.
Vers le même temps M. André Gide écrivait Paludes. Plus délicat
et musical, plus transparent et fragile que M. Barrés et M. Maurras,
il rejoignait le motif intérieur du marais psychologique à la grâce et
à la gracilité de l'églogue virgilienne. Il se souvenait que le marais
est né à la vie de l'âme lorsque Virgile sentit sous le coup qui lui arra-
chait son champ paternel les fibres qui le liaient à l'horizon palustre.
Il allégorisait comme le Pêcheur de Puvis Tityre et Mélibée. Il gardai;
)urs et nus auprès de lui, dans le cadre de la fenêtre d'une chambre,
l'ennui qu'il disposait en spectacle curieux, la cendre qu'il faisait
m souriant le geste de modeler. Il suivait sur de singuliers atlas
fil des rivages où sans sortir de ses marais Urien trouva 1er
1. i4n</imea. p. 218.
51
LES IDÉES DE CHARLES xMAURRAS
K poumon marin )>, la neige blanche, et puis cette bulle impondérable,
— rien.
Voilà, à leur origine, les trois plus fines sensibilités, les trois meilleurs
créateurs de phrases extérieures et de rythmes intérieurs qui nous
aient raffiné la vie. Origines, — et dépourvus encore « de toute
fondation de rocher, les pâtés de vase liquide qui émergent avec
lenteur.
« Aucune origine n*est belle. La beauté véritable est au terme des
choses. Elevées de quelques lignes au-dessus de l'eau et creusées de
larges cuvettes où l'infiltration de la mer se mélange à celle du fleuve,
ces îles ont peut-être une sorte de charme triste. La terre est grise,
crevassée, la flaque du milieu y luit malignement comme une prunelle
fiévreuse...
« Sable mou, petits arbres maritimes, herbage salin, rompu et
couché par le vent, ô l'inqualifi.able et mélancolique étendue ! Cela
n'ondule presque pas. Tout ce vaste lieu vide est occupé des venls
contraires de l'immensité déchirée, accrue du son gémissant des
vagues voisines. Saturés de sel et de miasmes, de fièvre lourde et de
liberté surhumaine, la lande née d'hier nous apprend tout ce qu'on
peut enseigner de la Mort, car elle nous confronte, en métamorphose
£6 crête, avec le va-et-vient continu de ses éléments. Ce sont des
nouveau-nés et déjà moribonds. Rien de fixe, tout naît et tout périt
sans cesse. Nulle vie vraie ne se dégage qu'après dix mille eflorts
manques. Une incertitude infinie. Des débris coquilliers demi-engagés
dans le sable aux vols de goélands qui ne font que tourner en cercle
inutile, des galets blancs pris et rendus, repris encore, aux ibis migra-
teurs, dont la rose dépouille flotte avec le soleil sur le plat moiré des
étangs, il n'y a rien qui n'avertisse le sage promeneur des menaces
de son destin.
« Il est tout seul avec lui-même. Il y est sans amis, ou les amis qu'il
a disparaissent de toutes les sphères du souvenir ; réduit au pauvre
centre de son indidivu, il se répète à chaque pas qu'il fait, pour seule
parole : « Moi et moi, nous mourrons ; Moi, celui qui me parle, moi celui
qui mUcoute, nous allons mourir tout entiers. » Les choses provisoires,
instables, fugitives qu'il a devant les yeux imposent en lui leur chaos.
Il voit, il sent, il expérimente ses propres ruines. Et, dissolu, dans
l'antique force de ce beau terme, reconnaissant que sa fertile illusion
s'est brisée, il ne découvre aucun objet d'assez humain, d'assez flat-
teur, d'assez spécieux, d'assez faux peur lui cacher la douceur sacrée
32
I
L'ÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D'ARISTARCIHÈ
cie l'abîme. Le néant et la mort ont soulevé enfin pour lui leur voile,
et il les voit tout nus.
« Celui qui ne meurt point de cette vue en tire une nourriture très
forte. Il ne craint plus le mal, il ne le connaît même plus. Le paysage
pisithanate procure à celui qui le subit et s'y conserva la force néces-
saire pour vaincre toute vie, et, conséquemment, pour la vivre. Commt
Ulysse et Enée, il est descendu aux Enfers. Son cœur mortifié s'est
endurci et peut rejoindre au commun cercle ies actions mesurées et
systématiques des hommes. »
De ce sentiment et de cette méditation, qui leur furent communs,
sont sortis par trois routes différentes M. Maurras, M. Barres, M. Gide.
Et, les trois, comme trois parties équilibrées et logiques d'un grand
paysage. Ce n'est pas un moment négligeable qu'a vécu avec eux
notre génération. Si la France est, pour le géographe et l'historien,
un pays de vérités, je pense à la naissance de cette France et de ces
routes, de ces vallées fluviales, qui d'abord furent marécages, repous-
sèrent l'habitat humain, et que de longues générations laborieuses
durent rudement aménager. Je pense aux grands drames de la
pensée, les plus beaux des drames terrestres — au conflit préso-
cratique de l'écoulement ionien et de l'Etre éléate, à ce que nous
ont rendu dans nos écoles des oppositions comme celle de Bergson et
d'Hamelin.
« Réduit au pauvre centre de son individu. » Il faut y rester ou en
sortir. Si tout notre mal vient de ne pouvoir rester dans une chambre,
aménageons au moins cette chambre. Si notre mal vient de rester
dans une chambre, allons, et marchons pendant que nous avons de
la lumière. M. Gide promettait, comme suite à Paludes, Polders. Il
a brûlé cette étape, annoncé comme sortie de Paludes les Nourritures
Terrestres. Il a écrit là son chef-d'œuvre, mais est-il sorti ? Est-il
sorti de lui-même ? A-t-il refnplacé Moi par autre chose que : Moi
et moi ? Il donnait pour épigraphe, en 1914, aux Caves du Vatican,
une phrase, qu'il prenait pour son compte, de M. Palante : « Pour
ma part, mon choix est fait. J'ai opté pour l'athéisme social. Cet
athéisme, je l'ai exprimé depuis une quinzaine d'années, dans une
série d'ouvrages. » _
Pendant ce temps, M. Barres et M. Maurras écrivaient au moins
autant d'ouvrages pour établir le réalisme social, pour lui édifier des
assises. Terre et Morts, intérêt national et Roi. Comme ils nouis
l'apprennent eux-mêmes le premier fut « un fameux individualiste »
53
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
et l'autre, d*aborcî, « un petit anarchiste » d*où sortit un grand monar-
chiste. De ces trois individualistes, M. Gide garde aujourd'hui la
gauche, M. Barres occupe le centre, et M. Maurras constitue la droite :
l'éventail est harmonieux et complet. M. Maurras remarquerait peut-
être que, si tous trois sont des incroyants, tous trois appartiennent
par leur culture à trois formations religieuses d'où leur sensibilité et
leur pensée paraissent sortir naturellement : M. Gide au protestan-
tisme libéral, M. Barres au christianisme décoratif de Chateaubriand,
M. Maurras au catholicisme positiviste qu'ont dégagé de Maistre et
Comte. Le chemin de l'étang de Marthe à la hauteur d'Aristarchè,
de la prairie lorraine à la colline de Sion, du marais où Tityre mange
des vers de vase aux palmiers où Nathanaël va cueillir les Nourritures
des Mille et une Nuits, suit des voies logiques et décrit des courbes
déjà connues de Virgile.
M. Maurras devient dès lors une sorte de préposé à la logique,
et l'auteur de V Enquête joue parmi nous un rôle analogue à celui de
l'Athénien Socrate parmi ses compatriotes. A M. Barres il fait voir
la doctrine carrée, nette, organique, qui est au bout du nationalisme
et qui le fonde seul en raison et en réalité. De son côté, M. Gide se
trouve complexe et bizarre d'être « né en Normandie d un père lan-
guedocien et d'une mère neustrienne » et il somme le « sophiste Maur-
ras » de lui dir t ses véritables racines et son authentique petite patrie.
A quoi M. Maurras en des pages de YEtang de Serre dorées et légères
comme l'huile de Berre elle-même (une autre Berre, mais qu'im-
porte 1) s'exclame en souriant : C'est précisément mon cas ! Lui aussi
a une petite patrie paternelle, dans le vallon de l'Huveaune, et une
petite patrie familiale à Martigues. Et presque tous nous en sommes
ià. Gardons-les toutes, mais choisissons-en une comme on se choisit
une femme. En pareille occurrence M. Barrés choisit la Lorraine et
ne se voulut point Auvergnat. Le Jour des Morts ne lui parle plein
et pur qu'au pays des mirabelliers. M. Maurras a proposé à M. André
Gide une solution analogue au mot du général de Castelnau : « Et
vous, colonel, où vouliez-vous mourir ? » « L'illumination annuelle
à la nuit qui précède le Jour des Morts, un certain plain-chant que je
connais bien aux cérémonies mortuaires, des rites, tels et tels, dont le
manque m'affligerait, divers signes, d'autres encore, qu'il est importun
de noter, me déclarent où il convient que soit fixé mon lit funèbre :
non, il est vrai, par élection délibérée, mais par une nécessité dérivant
de lensemble de tout ce que j'aime et je suis. M. André Gide a-t-il
54
L'ÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D'ARISTARCHÈ
fait un choix de la place où il dormira ? Cette élection de sépulture
pourra le renseigner sur sa véritable patrie ^. »
« Aucune origine n'est belle. La beauté véritable est au terme des
choses. » Au terme des choses, au moment où achevées dans leur Idée,
elles vont laisser tomber leurs lambeaux d'être inachevé, passionné
et mobile, apparaître comme le rocher au delà du marais, comme la
ligne de pierre et le contour éternel qui ne changeront plus. Beauté
lumineuse et forte, mais à laquelle l'âme ne s'arrête pas sans avoir
traversé une grande lande d'amertume. Et beauté qui peut-être n'existe
et ne s'éprouve que comme un belvédère d'où les yeux contemplent
les tendres vapeurs des mondes qui commencent, les nébuleuses du
ciel et les déesses de la mer. M. Maurras ne récrira-t-il point à soixante
ans, dans une manière plus profonde et plus nuancée, ses Deux Tes-
taments de SimpUce, idéologie de sa vingtième année ? Deux Testa-
ments qui se succèdent, ou, mieux, un dialogue intérieur où les voix
alternées prennent tour à tour le dessus. Toute âme complexe com-
porte ce rythme de l'ïambe, ce couple élémentaire du temps faible
et du temps fort qui se perçoivent dans les premiers vagissements
humains. Toute humanité d'élite a deux patries entre lesquelles elle
s'oriente. Tune qui frissonne à son berceau, l'autre qui dessine sur
sa tombe la stèle idéalisée, — l'une qui naît dans les esprits de la
musique et l'autre qui s'achève sous le génie de la sculpture. Un acte
de volonté, les clartés réfléchies de l'intelligence, l'interprétation des
signes par lesquels nous avertissent autour de nous de secrètes amitiés,
— cela peut les équilibrer en un balancement harmonieux ou mettre de
l'une à l'autre une suite, une logique, l'ordre : « La plus ancienne Grèce
a connu avant nous cette molle et funeste écume de l'Asie. Elle aurait
pu la dissoudre et la rejeter ; son vif esprit jugea préférable de l'em-
ployer dans le concept sublime de sa Vénus marine et ainsi de tirer
de tous les principes des tempêtes de l'âme une divinité rayonnante
qui les apaise. La lumière qui brille sur le front des héros ne vient que
des luttes antiques accrues du sentiment du triomphe définitif... De
nos bas-fonds déserts, de ces platitudes fiévreuses où l'enfance du
monde se recommence à Tinfini, il ne faut pas marcher longtemps
pour gagner les hauteurs où l'ordre se construit et se continue ; tout
le temps du trajet, le ciel, le vent, les astres sont des guides et des
amis ^.
1. U Etang de Berre, p. 115.
2. Anthinea, p. 243.
55
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
II
LA DIGUE DE MARTIGUES
Entre I étang de Marthe et les hauteurs d*Aristarchè, M. Maurras
a ainsi cultivé le jardin de sa petite patrie pour qu'il fleurît en idées,
en oppositions sagement balancées. Dans la ville des pêcheurs, miracle
de la multiplication des poissons et des pains I Comme sous les yeux
et sur la palette de ses peintres, tout foisonne, étincelle, s'équilibre,
se trempe des lumières spirituelles. Le mistral avec sa violence fait
de la clarté : « Ce puissant fleuve d air fera régner au ciel une extrême
limpidité. De beaux brasiers couleur de pourpre s'élèvent, s'amon-
cellent, se déplacent au souffle ardent parmi toute la ligne occidentale
des nuages ; à l'autre bout du ciel les cornes de la lune s'affinent aux
arêtes tranchantes des collines. Aussitôt tout fléchit et se courbe avec
des sanglots, mais la clarté du soir se répand et circule avec égalité
dans cette douleur. C'est bien ici qu'il conviendrait de situer quelque
vieux drame de haine ou d'amour conscients. Pourquoi Stendhal
n'a-t-il pas mieux connu ce pays-ci ? Je doute que son Italie lui ait
fourni un emblème plus exact de la perfection de l'intelligence dans
le désordre des passions ^. »
Emblèmes de la perfection de l'intelligence : voilà ce que son zèle
a^jf^herché avec le plus d'amour parmi les visages de la terre. Dante,
q\ji' selon une belle légende féliWéenne aurait trouvé dans le paysage
de« Baux le motif des « poches » infernales, le savait, l'avait vu, qu'il
faut en Provence, pour donner au ciel son entière pureté, le souffle
du mange-fange, le grand balai de la passion et de la haine sous lequel
comme au dernier vers d'un Cantique s'élargissent les étoiles. Ne
supposons point le Paradis sans VEnfer. N'imaginons point les belles
amitiés de M. Maurras sans ses vivaces haines. Ne rêvons point l'écla-
I. U Etang de Serre, p. X.
56
LA DIGUE DE MARTIGUES
tante Provence sans ses trois fiéaux. L'intelligence ramasse sous les
passions qui la flagellent sa substance solide.
Martigues cependant, en la fécondité de sa mer poissonneuse (où
l'on trouve même, dans le poisson de saint Pierre, de quoi payer le
percepteur), ne lui suggère qu'élargissement de ses trente beautés,
et que complaisance pour le hasard de ses visages nouveaux. On a
mis dans son paysage des panneaux-réclame, des ponts métalliques,
on a relié les îles, ce qui en fait un « instar » vénitien moins complet,
— et l'on a construit une digue. Peuh ! ce qui est laid, M. Maurras
ne le verra pas ; « pour une beauté de perdue deux renaîtront, et,
quand il n'y en aura plus, l'ample nature saura bien s'arranger pour
qu'il y en ait encore ^ ». Reste la digue, — car on a fait en bordure du
nouveau canal une digue de plusieurs lieues, qui fait crier presque
autant que celle du Mont-Saint-Michel. Eh bien, cette digue : « Pa-
tience ! l'écume et l'embrun auront vite fait de déteindre et d'harmo-
niser. Même ce déplorable effet total s'évanouira tout entier le jour
où quelque promeneur curieux, s 'étant avisé de monter en barque et
de faire force de rames vers la digue, se dira que la nouveauté qu
n'est pas bonne à voir dans le pays est peut-être un très bon endroit!
pour le voir et pour l'admirer : en effet, qui abordera pour la première
fois croira sans doute inaugurer de ce belvédère choisi les délices de
l'incomparable reflet nuancé et moiré de nos toits et de nos églises
au liquide miroir qui tremble toujours ; on accourra s'asseoir en foule
au même lieu, les chevalets des peintres n'y feront qu'un saut, et l'on
y sentira une douceur dite nouvelle, car elle aura été à peine entrevue
de nos grands -parents... Les moyens de gâter cette vieille planète sont
extrêmement limités, et nous n'excellons guère qu'à nous gâter l'es-
prit **^- -> . . .
L'admirable philosophie, la sagesse nuancée comme les eaux de
l'étang de Berre au crépuscule, la santé et l'indulgence que respire
M. Maurras au long de son chemin de Paradis ! Quand il ouvre les
yeux à sa lumière natale, son intelligence met comme elle chaque
objet à sa place, et trouve une place pour chaque objet. Et la digue,
dernière venue, ouvrière de la onzième heure qui aura plus tard son
histoire et sa patine, il la recueille — et pourquoi pas ? — comme la
trente et unième beauté de Martigues et le belvédère des trente pre-
1. U Etang de Berre, p. 26.
2. /J., p. 28.
57
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
mières. Alors, je me dis que si M. Maurras, moins sommé par les
nécessités du salut public et par les appels de Paris, était resté Mar-
tegal, s'il n'avait point transporté aux alentours des brioches de la
Lune et multiplié par les conques des diurnales la chanson qui lui
vmt en écoutant chanter un si beau rossignol, — si la quatorzième
beaujé de Martigues, tintante et tentante comme la sonnette diabolique
qui fait massacrer au curé du conte de Noël sa messe de minuit (« La
quatorzième beauté, c'est le galbe parisien des vagons de notre chemin
de fer ») ne l'avait de si bonne heure captivé — peut-être il eût trans-
porté a plus ample matière cette philosophie, cette sagesse, cette
indulgence qu'au besoin lui eût confirmées Paul Arène.
M. Maurras a accepté dans son paysage les panneaux-réclame, mais
non le régime parlementaire, — les ponts métalliques, mais non le
romantisme ; — il n'a point admis sur le char de l'Etat le principe
du GjPinot des six capitaines ; — et il n'a rien transféré à la démocratie
de l'indulgence avec laquelle il traitait la digue, pas plus élégante, de
son pays. Si les moyens de gâter cette vieille planète sont extrêmement
limités, ceux de gâter ce vieux morceau de notre planète qui s'appelle
la Fr^mce lui ont paru bien nombreux et bien actifs : c'est pour y
remédier qu'il est allé batailler à Paris et qu'il n'a pas écrit « au flanc
d'une colline couronnée d'un moulin qui a cessé de moudre et qu'on
prendrait de loin pour un vieux château ruiné ^. »
On peut l'en louer, on a peut-être le devoir de l'en louer, — peut-
être aussi le droit de regretter. J'imagine que Mistral eût, mieux que
tout, aimé voir, sur un coin de Provence maritime et grec, onduler
doucement, jumeau du laurier de Maillane, un olivier nombreux de
sagesse provençale. Pour délivrer de la tour la Comtesse, comme à
saint Pierre pour ouvrir le Paradis, il faut les deux clefs.
— A qui le dites-vous ? répondra M. Maurras. C'est la faute de
mon temps. Né au temps de l'ordre j'eusse fait partie de l'ordre, je
l'eusse aimé et loué et dit, avec Bossuet, même cela que vous me feriez
dire aujourd'hui si difficilement : Qtmm pulchra tabernacula tua, Jacob,
et tentoria tua, Israël ! Né au temps du désordre, puis-je faire partie
du désordre, aimer et louer le désordre et transférer au ghetto d'Israël
l'éloge romain de sa cité mystique ? Du même cœur dont j'eusse
autrefois aimé l'ordre, je veux et je dois aujourd'hui le relever. Cela
même est un acte d'ordre, d'établir avant l'ordre les conditions de
l. /(/.. p. VII.
58
LA DIGUE DE MARTIGUES
Tordre. — Si Thomme est un animal politique, le Politique d*ahori
s'impose comme la démarche élémentaire de tout ordre humain.
MOI. — Le Renan de la Réforme^ l'un de vos maîtres, fut le Renan
deCaliban. Je crois bien que lorsque Renan écrivit sous le ciel doux
d'Ischia son supplément lumineux à la Tempête, son esprit dépouillé et
nuancé voyait à la démocratie la laideur et l'utilité de votre digue, et
découvrait au fils informe deSycorax ces mêmes circonstances atté-
nuantes que vous accordez bienveillâmment à l'œuvre de nos ingénieurs.
M. MAURRAS. — Prospero a fini par accepter le gouvernement
de Caliban, oui. Renan a extrait l'or de ce creuset, parce qu'il y avait
déjà de l'or dans le creuset, parce qu'il a supposé Caliban capable
d'éducation. Mais l'éducation de la démocratie, c'est une réclame de
savon pour blanchir les nègres. Ma digue prendra une patine, mûrira
comme un fruit ; mais la démocratie 1 Non, laissez-moi rire ou laissez-
moi pleurer.
MOI. — Soit. Nous sommes encore dans l'île de la Tempête. Nous
ne noi s inquiétons pas des problèmes qui se poseront tout a l'heure,
quand n s'agira de réorganiser notre duché de Milan. Nous demeurons
en ce domaine des idées où la circulation de la pensée dans les intel-
ligences forme une raison suffisante du monde, oii des céatures d'air
et de lumière ondulent autour de Miranda. Le monde des reflets de
Martigues, si vous voulez. Vous y vivez, vous en êtes, comme Sextus
Tarquin se vit lui-même dans le palais des possibles. — Que des
Génies se groupent en un beau lieu élu de l'esprit ! — J'imagine une
terrasse privilégiée, — et sur elle, avant vous, quatre figures dont
vous avez parlé avec un inégal respect, Barrés, Renan, Sainte-Beuve,
Chateaubriand. Ah celui-ci ! Vous avez tiré sur lui comme Tartarin
sur la Mère Grand. (Et si nous sommes en romantisme; il est bien
la mère grand de tout notre peuple romantique.)
Je pense aux générations d'Epigones que Nietzsche décrivait dans
l'une des Inactuelles, Mais nos Epigones à nous offrent un tableau
autrement composé et plein que ceux de la culture germanique. Nous
avons en vous, nous avons en eux exactement une Littérature de
Génies.
Je ne parle pas des génies qui les hantaient, mais des génies qu'ils
réalisèrent. Et les quatre derniers descendent du premier, de Cha-
teaubriand qui a ici tout découvert et tout nommé. Le Génie du Chris-
tianisme est le génie qui se dégage du christianisme, comme sa forme
et son essence purifiées, idéales, comme une âme survivante et un ordre
59
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
esthétique, lorsque, libéré de la matière, de la réalité, de la loi par
laquelle il presse et soumet l'homme, il n'est qu'un édifice qui va
être contemplé du dehors dans son histoire et sa majesté, et non plus
dans sa durée suivie et vécue, mais dans sa durée arrêtée et fixée,
dans l'image définie et définitive qui demeure, s'équilibre et s'ordonne.
Martigues vu de la digue, de la digue neuve, utile et laide. La digue
d'où Chateaubriand a vu le Christianisme asseoir sa blanche stature,
ouvrir ses ailes lumineuses et roses comme votre Martigues dans le
crépuscule, c'est la Révolution. Il fallait qu'il eût la Révolution sous
les pieds, et dans sa chair et dans son sang, et le Christianisme, et la
monarchie et toute la magnificence d'un passé dans un rêve matériel
et dans des prunelles visionnaires. Il fallait que de réalités intérieures
la religion, l'Eglise et le Roi devinssent des réalités décoratives et
plastiques. Vous l'avez pour cela interpellé avec âpreté : « Race de
naufrageurs et de faiseurs d'épaves, oiseau rapace et solitaire, amateur
de charniers. Chateaubriand n'a jamais cherché, dans la mort et dans
le passé, le transmissible, le fécond, l'éternel : mais le passé, comme
passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plaisirs. Loin de
rien conserver, il fit au besoin des dégâts, afin de se donner de plus sûrs
motifs de regrets... Cette idole des modernes conservateurs nous incarne
surtout le génie des Révolutions ^. » Si vous transportez à ce génie
la majuscule du Génie du Christianisme, et la figure de personnification
plastique qui en arrête à un tournant panoramique la définition (vous
souvenez-vous, à la sculpture antique du Louvre, de cette figure assez
médiocre à laquelle les catalogues donnent le beau nom de Génie du
Repos éternel ?) peut-être vous paraîtra-t-il que le Génie des Révo-
lutions se définit loin des Révolutions, sur la digue du conservatisme,
et que la monarchie de Louis-Philippe n'était pas un mauvais belvé-
dère pour que Thiers, Tocqueville, Michelet, Lamartine en arrê-
tassent les contours. Tartarin-Sancho n'existe bien que de la route
où ahanne Tartarin-Quichotte, et Tartarin-Quichotte n'atteint toute
sa réalité que du lit où Tartarin-Sancho savoure son chocolat.
Vos lignes de tout à l'heure caricaturent simplement une figure
nécessaire de tout développement humain supérieur, dans notre Occi-
dent, depuis que la Grèce nous a fourni les moyens et le désir de
l'idéalisation plastique, — un des deux moments du rythme qui
gouverne même tout classicisme. Evidemment le classicisme consiste
I Trois Idées Politiques, p. 14.
6J
LA DIGUE DE MARTIGUES
avant tout à retrouver l'esprit intérieur des modèles grecs pour le
revivre et pour que l'œuvre nouvelle, non extérieure et froide, parti-
cipe aux mêmes étincelles de vie. Mais le classicisme comporte aussi
des fonds de critique et d'histoire : il consiste encore à voir du dehors
la courbe et la suite classique, dans leur ligne et leur beauté, à les idéa-
liser non seulement parce qu'elles sont belles, mais parce qu'elles
sont anciennes et révolues, rton seulement parce qu'elles sont de la
durée, mais parce qu'elles sont du passé. Son horizon s'embellit d'un
temple, et d'une Apothéose d'Homère qui est bien celle d'Ingres»
Et tout le long de son déveloî>pement il a conservé ce caractère. Cet
atelier de Génies où fut sculpté celui de Chateaubriand, il fut ouvert
à Athènes, il est incorporé comme l'atelier de Phidias au cœur et au
corps d'Athènes, et nulle part ailleurs qu'à Athènes ne pouvaient
naître cette lyre de la sensibilité et cette plate -forme de l'intelligence.
N'est-ce du même fonds dont vous haïssez Chateaubriand que vous
mésestimez Isocrate ? Peut-être pas. Mais enfin cet Isocrate dont les
cent ans de vie forment le beau palier incliné par lequel l'Athènes de
l'Acropole descend vers l'Athènes panhellénique, comme les cent ans
du Fontenelle ménagent du siècle chrétien et français à l'autre un
bel escalier du même ordre, Isocrate a écrit dans le Panégyrique
d'Athènes un Génie d'Athènes, a l'idée duquel son panhellénisme se
mêlait assez naturellement. N'oubliez pas que si le Génie du Chris-
tianisme est le premier et l'aïeul parmi les Génies du siècle, il a eu
lui-même pour précurseur emphatique et desséché les Ruines de
Volney, dont la génération de Chateaubriand a su par cœur les pages
où apparaît précisément et parle le Génie des Ruines...
Peut-être voyons-nous maintenant s'énoncer les mesures et se des-
siner la ligne du chœur où se répondent et s'enchaînent nos cinq
Epigones. Pour que naquît le Génie du Christianisme, il fallait que le
christianisme subsistât dans l'âme de Chateaubriand à l'état d'héré-
dité, à l'état de goût, à l'état de beauté, mais qu'il fût en voie de se
détacher, en disposition secrète de s'en aller sur les terrasses sensuelles
et savantes d'où s'attendrir et s'émerveiller. Il fallait un mécontente-
ment et une contradiction intérieures, où même les esprits simplistes
ont vu de la simple dissimulation, de la manière dont Sarcey trouvait
en l'auteur du Culte du Moi un pur fumiste. On demandait à connaître
le confesseur de M. de Chateaubriand (qui répondait en donnant
son adresse) et Courier l'approuvait de marcher au moins son
masque à la main. Aujourd'hui que la critique avisée sait ce que
61
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
c est qu'un Génie, et comment il naît, elle ne parlerait plus ainsi.
Sainte-Beuve, dans son Chateaubriand, ne s'y trompait pas. Il se
trouvait de plain-pied avec son auteur, lui dont la vie fut d'écrire un
Génie du Jansénisme et d'esquisser cent fois un Génie du Classicisme,
Pour écrire Port-Royal, il était nécessaire de voir Port-Royal du dehors
comme Chateaubriand voyait le christiansime, — de tenir sous ses
pieds comme digue de Martigues l'incrédulité épicurienne des tables
d'Helvétius ou de Jérôme, — mais d'avoir en même temps une clef
secrète du dedans et d'ouvrir la porte basse du jardin, entre ces poi-
riers de M. Hamon auxquels Racine avait goûté
Je viens à vous, arbres fertiles.
Poiriers de pompe et de plaisir.
Il fallait être sensible à des pompes décoratives et à un plaisir raffiné,
prêt à goûter, pour en extraire le miel littéraire, le sommet et la fleur
de la grande plante d'amertume. Pour écrire les Lundis, pour composer
du classicisme un Génie ondoyant et divers, toujours indiqué, jamais
arrêté, mais qui ne transgresse pas certain cercle de coteaux modérés,
il fallait avoir traversé le romantisme, s'être appelé Joseph Delorme,
avoir désiré le génie et les femmes de ses amis, avoir fait avant de
passer entre ses parents le reste de son âge le voyage d'Ulysse.
Ainsi le breton Renan élargit en un Génie des Religions, vu d'un
pays et d'une race de pêcheurs, le Génie du Christianisme dont la
vie d'outre-tombe s'ébauche dans la lande de Combourg. Séminaire,
mais laïcisé, — et cathédrale, mais désaffectée. Le même motif s'enri-
chit et s'éclaire. Celui-là a porté plus loin en profondeur cette com-
plexité de Chateaubriand qui vibrait surtout dans l'écorce d'un
métal sonore et l'airain corinthien des mots. Comme le Yann de
Loti, granit enveloppé de brume, entêtement noyé de rêve. Sous
ses pieds voyez-la plus solide encore et plus vraie que sur votre
rivage provençal, votre digue. Digue de tout cela même qui serait du
hloc, de la matière, de tout ce qui excluerait par sa masse les possibi-
lités de musique : érudition, germanisme, même une lourdeur et une
honnêteté sulpiciennes, le rivage d'où la mer déploie le mieux sa
légèreté, ses nuances, ses îles flottantes et ses paradis de saint Brandan.
Ame religieuse pour éprouver le sens intérieur de la religion. Toute
l 'incrédulité critique, assez, pour être personnellement détaché de
cette religion, pour ne l'éprouver que par ce qu'elle a d'insubstantie.l
62
LA DIGUE DE MARTIGUES
parfum. Il lui faut à son couchant le linceul de pourpre où dorment
les dieux morts. Je ne voudrais pas tout à fait lui appliquer ce que
vous dites de Chateaubriand : « Cet artiste mit aux concerts de ses
flûtes funèbres une condition secrète, mais invariable : il exigeait que
sa plainte fût soutenue, sa tristesse nourrie de solides calamités, de
malheurs consommés et définitifs, et de chutes sans espoir de relève-
ment. Sa sympathie, son éloquence se détournaient des infortunes
incomplètes. Il fallait que son sujet fût frappé au cœur. Mais qu'une
des victimes roulées, cousues, chantées par lui dans le linceul de
pourpre fît quelque mouvement, ce n'était plus de jeu ,* ressuscitant,
elles le désobligeaient pour toujours ^. » Mais évidemment Renan se
serait trouvé aussi mal à l'aise dans une religion dominatrice qu'il se
mouvait heureusement et simplement dans une religion finissante,
et, généralement, dans tout ce qui finissait. L'auteur de la Réforme
s'était résigné à penser de la France à peu près ce qu'il pensait de
l'Eglise. « La France se meurt, jeune homme, disait-il à Déroulède :
112 troublez pas son agonie. » Il la vit du point de vue de Sirius, il la
vit du point de vue de Prospero lorsque Caliban l'ayant détrôné, il
s'accommode de Caliban. Le fils des pêcheurs finit par détacher sa
laïque de toute terre réelle, et la Renan des Dialogues, des Drames,
de V Examen de conscience disparut submergé par les Génies qui figu-
raient ses rêves un peu comme le Saûl de Gide sous les démons qui
personnifient ses désirs.
On trouva que Renan manquait de sérieux. La littérature des
Génies fut autour de lui un moment discréditée. M. Desjardins la
rangea dans l'ordre du négatif ; M. de Vogue fit pour s'y soustraire,
et surtout pour y soustraire la jeunesse, des tentatives pleines de mérite,
mais ayant gardé sur sa table l'encrier de Chateaubriand il demeura
toute sa vie, quoiqu'il en eût, envoûté par ce meuble, comme la famille
Schwanthaler, des Contes du Lundi, par la pendule apportée de Paris.
La littérature des génies eût périclité sans M. Maurice Barrés. Le
vicomte de Vogue avait conservé du vicomte breton son encrier.
M. Barrés, lui, hérita de beaucoup de ses biens intérieurs. Mais il y
eut avec lui quelque chose de changé. A la littérature des génies
d'abord il donna une méthode, elle devint plus sèche, elle acquit
plus de trait, elle parut plus ramassée dans son schème essentiel,
élégant et nerveux. El!e était tout entière contenue dans Un Homme
!./(/.. p. 12.
63
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Libre constituée avec sa maxime de sentir le plus possible en analysant
le plus possible. Contradiction évidemment, mais nécessaire pour
fournir le sel ou le goût d'amertume indispensable au genre. — Ensuite
il fallait que l'exemple de ses prédécesseurs le gardât de leur redite.
Cette littérature était devenue cliché. Elle se matérialisait en des for-
mules. Avec Sainte-Beuve, avec Renan, elle se confondait avec la
critique, et la critique ne fournit qu'une vie intérieure, une vie exté-
rieure et même une vie intellectuelle à deux dimensions, comme un
espace sans profondeur. Chateaubriand, Sainte-Beuve, Renan et leurs
confrères des ordres mineurs comme Benjamin Constant pouvaient
servir d'intercesseurs, il fallait les dépasser et être soi. — Enfin il était
bon qu'un autre Génie que le Génie religieux fût produit à la lumière.
Génie du Christianisme, Génie de Port-Royal, Génie de l'histoire
religieuse s'étaient succédé sous ces trois visages, un peu fraternels,
de sensibilité et d'intelligence. Il n'y avait pas eu de Génie de la France
au XIX^ siècle parce qu'on vivait dans la France intérieure et qu'on
la respirait : on n'avait pas à la considérer d'une digue, — pas plus
qu'au XVII® siècle on n'eût cherché le Génie de la religion alors que
la religion était une chose vivante, dramatiquement et intensément
éprouvée. Le nationalisme de' M. Barrés, avec les fonds très riches
qui le rendent la plus délicate des œuvres d'art, constitua un Génie
de la France, vue des plus différentes digues, — non seulement
de la colline de Sion, mais de ce fauteuili de Y Homme Libre hors
duquel on ne peut penser noblement, du musée ethnographique
qu'est le Palais-Bourbon, des nostalgies grecques et de bien
d'autres choses encore, généralement de l'individualisme des Trois
Idéologies.
Vous séparerai-je ici de Barrés ? Non. Le Génie de la France, le
nationalisme français ont en lui et en vous, comme la France elle-
même, leur Nord et leur Midi, leur ionique et leur dorique, leur brève
et leur longue. Vous avez joint au Génie de la France un magnifique
Génie du Catholicisme, et ce sont ces deux belles Idées que ce livre
que j'écris m'aidera à regarder de plus près. Mais la littérature des
Génies, la loi même du genre, exigeait que vous vissiez l'ordre dont
vous êtes les beaux prophètes — ces Prophètes du Passé dont parlait
Barbey — l'un avec les yeux du « fameux individualiste » et l'autre
avec les yeux du « petit anarchiste ».
M. MAURRAS. — Monsieur, un philosophe, M. Palante, a écrit
un livre qui s'appelle Combat pour V individu. A la bonne heure I
64
LA DIGUE DE MARTIGUES
Voilà un titre clair, qui annonce un sens. Toute mon œuvre écrâte, —
mes livres, — toute mon œuvre ve'cae, V Action Françaiscy sont un
combat contre l'individu. Mon Pour un de politique monarchiste est
un Contrun de philosophie sociale. Lisez dans la Politique Religieuse
notre réponse au Correspondant...
MOI. — Parfaitement. En annonçant qu'il luttait pour l'Individu,
M. Palante a suivi le pont aux ânes. L'individualisme qui ne se
nie pas raffine bien peu, et il est incapable d'enfanter des Génies.
Il faut tourner le dos au soleil levant pour être le premier à le voir,
qui dore les crêtes des montagnes. Vos Génies sont plus com-
plexes que ceux de Chateaubriand, mais ils suivent le même schéma.
Il leur fallait ces deux points de vue de la digue et de la ville. C'est
de ia digue que vous voyez le mieux, que vous voyez seulement le
crépuscule du soir et le crépuscule du matin asseoir au- dessus du
marais dont l'haleine à peine les vaporise ces deux parfaits et immo-
biles Génies sur les hauteurs d'Aristarchè.
Et vous obéissez ici simplement aux lois de l'Intelligence, à ce qui
ordonne, définit et abstrait. Félix culpa quœ talem meruit redemptorem...
Aux racines du christianisme de Chateaubriand il fallait pour qu'il
s'épurât en Génie la Révolution. Aux racines de l'ordre et d'Aristarchè,
une vision et aussi une sensation intérieure et importune du vague
et du désordre, du chaos et de la mort. J'aime et j'admire les beaux
courants aériens qui conduisirent au XIX® siècle toute cette pensée
française vers une philosophie des hauts lieux. C'est des derniers
gradins du Jura que Michelet, le grand précurseur, disposait en 1831
son panorama intelligent de la France. Comme vous l'avez dit : « Le
genre humain est le principal bénéficiaire de la divine économie qui
distribua les hauts lieux. De quelque façon que l'on nomme ce génie,
celui qui tailla et mesura leur stature, disposa leurs précipices et leurs
gradins, sera loué des hommes auxquels il façonna le vrai socle de
leur pensée. )>
M. MAURRAS. — D'une pensée qui est de l'action condensée et
qui rayonne en action. Le trait net, l'éclat et la densité appartiennent
à la faucille du moissonneur autant qu'à la lumière du croissant noc-
turne. Ne confondez pas avec le sentimentalisme d'un Chateaubriand
ni même avec l'infinie curiosité humaine d'un Sainte-Beuve le souci
actif et positif de chercher dans la plus grande généralité ce qui est
spécial à tout. Aussi bien pourriez-vous appeler le Cours de philosophie
positive un Génie d^js sciences qui se promènerait dans le cimetière
65 *
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
des sciences, y cherchant comme Chateaubriand de grands spectacles
ou comme M, Barres une discipHne.
MOI, — Ce ne serait point si ridicule... Mais alors nous disputerions
sans fin, à moins de finir par disputer sans raison. Les ombres qui
grandissent du sommet des montagnes nous ramènent au repos.
Retenons si vous voulez bien que vous avez appqrté de l'atmosphère
provençale ou que vous, installez en elle par une harmonie préétablie
le goût et l'usage des idées claires, solides et bien découpées. Ne
scrutons pas leur origine, ne cherchons pas d'où vous les voyez, mais
comment vous les voyez, acceptons-les comme une sculpture grecque
« idée d'une extrême richesse de mouvements, de passion, d'élans et
de forces, mais arrêtés, mais définis étant à leur comble ^ ».
LE STYLE
Pour aller de la sensibilité aux idées d'un auteur, le chemin le
merlleur et le plus agréable c'est la ligne de son style. Le style c'est
l'homme, nous disons nous d'abord pour nous encourager. Mais
ensuite c'est l'homme tout entier que nous arrivons à définir comme
un style.
Aucun style ne se tient, plus que celui de M. Maurras. dans le
sillage de la pensée qui lui donne naissance. Il s'est formé un peu moins
vite que celui de M. Barrés. Sa première œuvre, le Chemin de Paradis^
est écrite dans une forme grêle et tendue, encore en état de croissance
adolescente. Il atteint son point de maturité, de tièdes et riches
couleurs qu'il ne retrouvera pas toujours, dans cette Anthinea qui
occupe chez lui a. peu près la place de Du Sang, de la Volupté et de
la Mort chez M. Barrés. Telle page sur la Corse vue de la mer *
L Quand les Français ne s'aimaient ^pas, p. 355*
2. Anthinea» p, 123.
66
LE STYLE
répond, si Ton veut, à ce feu d'artifice verbal, à ce soir sur la lagune,
dont celui-ci, dans la Mort de Venise, s'est dit content.
Plus tard M. Maurras abdiqua ces fêtes, cet ionisme de style, pour
s'attacher à ce qui dans la langue et dans la phrase est muscle,
vigueur, densité. Qui d'entre nous, écrivant les Amants de Venise^
eût résisté au plaisir facile d'aller sinon les composer, du moins les
retoucher au fil du GrandrCanal ? M. Maurras renonce à ces sen-
sualités, mais, comme il y renonce très volontairement et non par
impuissance, il en obtient avec la victoire remportée sur elles la meil-
leure part.
Dans ce style en pensée et en belle chair méditerranéenne, comme
les bras nus d'une fille de Saint-Remy, vous ne trouverez certes pas
la transparence, les nuances fluides, la nervosité à fleur de visage qui
séduisent dans celui de M. Barrés. Trop robuste pour être visiblement
limé, il demeure insoucieux, ainsi que l'étaient un Malebranche ou
un Bossuet, de ces petites loupes qui troublaient l'irritable féminité
d'un Flaubert.
Comme un cours d'eau suit la yallée qu'il a creusée, le schëme de
sa pensée est celui même de son style : rythme simple et vivant d'une
force qui se dépouille, d'une forme qui se concentre, mûrit, durcit :
« Si le goût de la vérité n'est, à son origine, qu'une passion comme les
autres, cette passion acquiert, en s'exerçant, tous les éléments de sa
règle. Elle sait s'y plier, à condition d'être pure, d'être un vrai désir
de savoir, aussitôt qu'elle observe qu'on ne trouve et qu'on ne transmet
la vérité que sous certaines conditions, dans un certain ordre, et
moyennant certains sacrifices... L'intelligence mue par la passion qui
lui est propre prend garde de ne pas se laisser conduire par son mo-
teur ^. » Et ailleurs : « Le sentiment le plus puissant n'est pas celui
qui multiplie les effusions pour se mettre en vue, c'est celui qui, en
toute chose, conduit à faire aussi bien que possible ce que l'on fait...
Nudité, netteté, justesse, voilà les devoirs stricts, et plus la vérité
ainsi serrée et poursuivie se sera dévoilée toute pure, plus la recherche
aura été œuvre d'amour ^. » Formules de pensée où l'on reconnaît,
transposées intégralement, des règles de style.
Formules de pensée et règles de style auxquelles s'accordent un
certain sentiment et même une certaine sensation de l'être. On sait
1 . Trois Idées Politiques, p. 39.
2, La Politique Religieuse, p. 102.
67
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
quel usage le vocabulaire politique de M. Maurras et des siens, repre-
nant celui d'Aristophane contre les novateurs, fait du terme de Nuées.
Evidemment, s*il amenait les Nuées sur le théâtre, il ne répugnerait
pas à leur -laisser tenir le langage de poésie éclatante qu'elles déploient
chez Aristophane et à les personnifier par les belles Sirènes du Roman-
tisme Féminin. Mais dans le domaine de la Pensée, halte-là ! Néphé-
Iococcygi« est le Beaucaire ennemi du Tarascon maurrasien. Et quelle
étendue de la France la cité adverse ne s'est-e-lle pas annexée ! Il
existe une « immense catégorie de Français » qui « baignent dans la
confuse atmosphère des Nuées juridico-métaphysico-politico-morales
qwe le XVIII® et le XIX® siècle ont accumulées ^ ». Quand M. Maurras
naquit à la vie littéraire, la critique de la Revue des Deux Mondes et
du Temps (particulièrement- au rez-de-chaussée dominical) s'accordait
à signaler sur la France une grande accumulation de brumes norvé-
giennes. M. Maurras est arrivé du Midi avec du soleil et de la netteté.
Tout chez M. Maurras s'explique par un sens plastique de l'Etre,
par une tendance constante à préciser, à définir, à réaliser : « Comme
il ne saurait exister de figure sans le trait qui la cerne ou la ligne qui
la contient, dès que l'Etre commence à s'éloigner de son contraire,
dès que l'Etre est, il a sa forme, il a son ordre, et c'est cela même dont
il est borné qui le constitue ^. » On le comprendra mieux en se souve-
nant de son goût pour ces deux grands génies latins, Auguste Comte
et Dante. Comte, vrai philosophe du Midi français, tête latine et même
romaine, est probablement le seul puissant penseur du XIX® siècle
qui se trouve séparé, par une cloison étanche, de la philosophie alle-
mande, qui n'en ait subi d'aucun côté la moindre influence : on lui
a reproché plusieurs fois d'avoir philosophé comme si Kant n'avait
pas existé. M. Maurras nous apprend que Fustel de Coulanges pres-
sentit en Amouretti son seul vrai disciple possible : je crois bien que si
M. Maurras était devenu — ce qui était peut-être une de ses possibilités
— philosophe de pït)fession, il eût été par la tournure de son esprit le
seul comtiste originel et profond. Le morceau très plein et très fort
qu'il a consacré à Comte dans V Avenir de l Intelligence est remar-
quable ; personne par exemple n'a mieux compris que lui les racines
positivistes, et les analogies philosophiques entre la théorie du Grand*
Etre et les raisons du culte de l'humanité. « Rien d'inorganique, rien
1, L'Action Française et la Religion Catholique^ p. 147.
2. La Politique Religieuse» p. 398.
68
I
LE STYLE
cl*impersonnel ni rien de confus ne peut être souffert dans les pres-
criptions du positivisme. C'est une philosophie extrêmement vivante,
figurée avec la dernière précision ^. »
On comprend aussi que Dante, qui formait d ailleurs la lecture
favorite de Comte, soit devenu son poète. Rencontrant dans un livre
de Symonds ces lignes sur Dante : « Nous trouvons quelque peu
absurde que Dante enferme les gens dans des cellules, isolées et éti-
quetées pour l'éternité. Nous savons que tout ce qui vit est mobile,
souple, changeant. », il répond : « Ce changement irrationnel équivaut
à Tmexistence, et c'est pour exister en toute plénitude .qu'un grand
poète impose des définitions aussi certaines que possible, certes fines
à chacun des objets de son chant ^. » Comme en scolastique, l'existence
implique la définition « Toute raison fixe ». De là une vue aiguë de
l'art et de la pensée de Dante, saisis dans leur affinité avec l'idéal de
M. Maurras : « Le poète s'est appliqué à bien définir, comme à bien
dessiner, pour bien peindre. Il a considéré à chaque catégorie chaque
étage et chaqu eessence d'humanité. Il a eu soin de la distinguer de toutes
les autres par une forte enceinte empruntée au métal de sa volonté
et de sa pensée, solide airain qui n'en réfléchira que mieux les couleurs
et les flammes propres à la passion ^. »
Le classicisme, la probité et la netteté de l'art antique ne sont qu'un
part! de franchise, qui fait que chaque réalité est nommée par son nom,
définie et modelée en lumière. Idéaliser ce n'est pas vaporiser, mais
ramasser et solidifier. La vie antique représente « cette fine et puis-
sante conception de la vie, qui, faisant la vertu plus vertueuse qu'au-
jourd'hui, l'innDcence plus innocente, donnait aux différents plaisirs
de l'esprit ou du corps un caractère de pureté et de perfections * ».
De là sans doute chez M. Maurras l'habitude de maximaliser ce qu'il
aime ou ce qu'il hait, de maçonner dur et de bâtir, comme Cicéron
Branquebalme, des aqueducs romains. C'est sa manière d'exagérer.
C'est ainsi qu'il stylise l'idée de la monarchie, l'idée de la démocratie,
l'idée du Roi, l'idée de l'Eglise, qu'il ramène à la substance solide
où ils pèsent et à la ligne précise qui les cerne les objets de l'ordre
î. L'Avenir de T Intelligence^ p. 133.
2. Préface à la traduction de VEnfer, de M°^® Espinasse-Mongenet,
p. XXIV.
3. Id., p. XXV.
4. Anthinea, p. 234.
69
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
esthétique, de l'ordre politique, de l'ordre religieux, qu'il abstrait
pour les présenter en cet état de concrétion le libre et le vivant.
Trouvant un jour ces mots sous sa plume, il remarque : « M. Fer--
dinand Brunetière ne nianquerait pas d'écrire ces deux termes, libre
et vivant, entre deux paires de guillemets : tels quels et employés
ainsi à contre-sens ils me paraissent d'un ridicule si éloquent que nul
artifice typographique ne peut Taggraver. La vie, la liberté distinguées
de la perfection qui est la limite de la vie, l'apogée de la liberté-
Hérésies qui sont des sottises ^. » M. Maurras peut se fâcher et em-
ployer des mots acerbes : les idées générales, les directions sur les-
quelles vit la pensée n'en demeurent pas moins, et je ne vois pas
qu'une pensée critique puisse éliminer aux dépens l'une de l'autre
soit l'idée de mouvement, de progrès, de liberté qui n'est que le sen-
timent aigu et la présence intense de la vie, soit l'idée d'achèvement,
de perfection, de réalité qui s'est d^nie et qui demeure. Le dialogue
du Sphinx et de la Chimère, dans Flaubert, stylise tout un ordre
musical mêlé à la chair même de l'humanité et aux pierres de la cité.
Deux directions entre lesquelles l'esprit peut choisir, mais que plus
généralement il préfère composer et classer. M. Maurras, lui, tout en
composant et classant, a choisi l'une, a parié pour elle. Intelligence
méridionale éprise du lumineux, du découpé et du net, volonté
d'achever encore, d'épurer et de cristalliser cette intelligence, de
manière à l'arrêter, elle et ses idées, en leur perfection. Je n'en trouve
nulle part mieux les racines que dans ces trois fortes conclusions sur
l'amour qui sont aux dernières pages des Amants de Venise.
D'abord l'amour ne saurait se suffire. « Il agite l'univers et le per-
pétue, mais, mouvant le soleil et les autres étoiles, il n'est point en
état de les détruire et de les rétablir à lui seul, même en la solitude de
deux cœurs enivrés. L'homme y reste le vieil animal politique, occupé
de la société, et ne cessant jamais de l'occuper de lui-même ^. » Ce
sont les lois éternelles du Banquet, l'œuvre philosophique où cette
antithèse de la perfection et du mouvement est aperçue, suivie et
scrutée avec l'analyse la plus aiguë et la plus pénétrante poésie. La
fin de l'amour n'est point l'amour, elle n'est même point la beauté,
elle est la production dans la beauté. Plus que dans l'ordre du corps
et que dans l'ordre du plaisir elle l'est dans l'ordre de l'intelligence :
t. Quand les Français ne s* aimaient pas, p. 351.
2. Les Amants de Venise, p. 265.
70
LE STYLE
production de Tœuvre d'art comme celle inspirée par Béatrice ou
Laure, de l'œuvre de pensée comme celle que Comte place sous l'invo-
cation de Clotilde de Vaux, de l'œuvre politique qui convient à l'animal
politique et que M. Maurras a symbolisée dans Mademoiselle Monk..
Ensuite « l'amour naturel cherche le bonheur. Il est donc inquiétude,
impalleiict:, désir et poursuite de tout autre que lui. Il se rue hors
fie lui. Quelles que soient ses passions et ses énergies, c'est à leur
propre fin, c'est à un calme heureux, à un traité de paix et d'accord
internel qu'aspirent toutes ces guerres intérieures. Elles seraient moins
vives sans la volonté d'y échapper et de les finir ». Le contraire de
ïamabam amare. Ne prenez pas ces lignes pour la formule de tout
amour. Maïs sentez toujours le même rythme qui chez M. Maurras
porte la durée au durable, le musical au plastique, le fait à l'insti-
tution.
Enfin « pour bien aimer il ne faut pas aimer l'amour. Il est même
important de sentir pour lui quelque haine ». Les joies supérieures
K»nt celles de « l'âme noble qui se règle et s'appartient ». Et « qu'est-ce
qu'un amour qui ne fait que se rechercher et se reposer en lui-même
au lieu de se fuir ? Est-ce l'amour ? Ont-ils aimé ? » Hoc se quisque
modo jugity écrit M. Maurras au seuil de cette Anthinea où les pages
courbent la ligne d'une passion qui se dépouille et se dénude, belle
et secrète Psyché nuptiale, en intelligence.
Ainsi M. Maurras avoue l' « amour pour principe », mais dans le
sens chronologique du mot principe, commencement et non com-
mandement. Et dans le triple système comtiste de l'amour, de l'ordre
et du progrès, l'accent chez lui reste obstinément fixé sur l'ordre.
<' Romain par tout le positif » de son être, il se veut constructeur.
Réponriant à un voyageur de profession « fier d'avoir aperçu un grand
nombre de pagodes » et qui lui reproche d'avoir « une tête rétrécie
par l'édwcalion classique », il répond : « Admettons que, de nous, ce
soit moi qui fasse l'erreur. Mais l'erreur est précieuse si elle me met
en état de comprendre et de ressentir ce que l'histoire intellectuelle
de l'univers nous présente de mémorable. Elle me procure une foule
d'explications lucides de ce qui nous touche le plus. Au contraire,
si l'on admet que vous ayez la vérité, que contient-elle de pratique,
de nourricier et d'assimilable pour vous ? Un principe de curiosité
infinie... N'ayant rien choisi, ne préférant rien, végétant dans une
indifférente inertie, vous affectez une mobilité extrême : elle est, au
fond, un simple mode de cette condition des cailloux que l'on roule,
71
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
des bûches qu'on charrie, et de toutes les créatures dispensées et
délivrées de l'activité. C'est un bonheur peut-être. Qu'il soit silencieux
et n'insulte pas à la vie ^. » Réponse de la plus pure orthodoxie posi-
tiviste : erreur possible, mais précieuse, hypothèse faiseuse d'ordre,
c'est toute la Synthèse subjective. Une vérité qui n'est pas organique,
qui reste purement critique, ce n'est rien. La vérité n'existe pour
nous que dans un ordre humain Qointure des deux sens du mot positif) ,
scientifique, technique, esthétique ou social. La vérité est politique
comme l'aninal humain est polit iqu:^, — en ce sens qu'elle ne se
conçoit pas comme positive hors d une cité : le Cours de philosophie
positive qu'est-ce autre chose qu'une Cité des sciences, dont le natio-
ralismic vigilant et jaloux (voyez le mépris curieux de Comte pour l'as-
tronomie stellaire) fait la liaison et la solidité ?
Est-il besoin de marquer nous-mêmes les bornes d'une pensée qui
Tes marque si expressément et se fait gloire de les marquer ? Est-il
loesoin de nous livrer à des variations sur le « libre » et le « vivant »
pour qui M. Maurras réclame sarcastiquement la paire de guillemets
familière à Brunctière ? Est-il besoin enfin d'expliquer les haines
injurieuses et tenaces de M. Maurras cohtre le bergsonisme ? « Je
ne suis pas des fanatiques de la vie, écrit-il ; je ne crois pas que toute
évolution soit avantageuse parce qu'elle est signe de vie ^. » Il est
naturel que M. Maurras soit l'adversaire d'une conception où l'intel-
lectuel, le nombre, le pratique et l'avantageux, d'ailleurs réunis comme
pour lui en un même ordre, sont placés au dehors ou tout au moins
dans le narthex de la philosophie pure et vraie qui serait aperception
immédiate de la vie. Et M. Maurras éprouve à peu près pour M. Berg-
son les sentiments de Tartarin à l'égard du savant allemand qui décla-
rait au nom de la critique, à la Tellskapelle, que Guillaume Tell n'a
jamais existé.
Lorsque M. Maurras, en 1913, à propos d'une visite et de succès
personnels de M. Poincaré dans le Midi rencontre dans le Temps
cette phrase : « Le positivisme pratique a dominé l'idéologie décla-
matoire », on comprend qu'il trouve un peu fort un propos qui méri-
tait de rester mort-né dans la sciure de bois du Grand U. Deux
lignes suffisent à faire justice de ^< l'identification insolente établie
entre l'idéologie déclamatoire et le pays de Vauvenargues, de Gassendi,
1. Anthinea, p. 17.
2. Quand les Français ne s aimaient pas, p. 367,
72
LE STYLE
d*Auguste Comte, de Renouvier, de Guizot, de Mistral et de Pcmaî-
rols ^, » Admettons qu'en ce septénaire M. de Pomairols garde honnê-
tement la place de M. Maurras. Voilà sept noms, sept figures, qu'il
ne serait pas difficile de disposer, autour d'Auguste Comte, en un
groupe monumental, la pensée du Midi français
Qui par set branco s'espandis
« Voilà déjà un temps infini, dit M. Maurras, que nous ne perdons
pas une occasion d'opposer au chaos barbare l'esprit romain, au ger-
main le romain et au gothique le classique. Nous avons élevé patiem-
ment idée contre idée, homme contre homme, goût contre goût et
morale contre morale, au fur et à mesure que le temps, ce grand pour-
voyeur, présentait des sujets au double mouvement de haine ou
d'amour... On nous a rencontré... qui rappelions les principes fonda-
mentaux de notre pensée, ou le rythme natif, la couleur originelle de
notre sang '^. » Cette pensée du midi, on pourrait la définir comme la
triple exigence de la distinction par la pensée, d'un corps de la pensée,
d*une fin p^ur la pensée. Elle s'oppose à la fois au Nord et à l'Asie,
qui aiment la penséev fondue, la pensée absolue, la pensée indéfinie.
Réalisme de Vauvenargues qui ne veut pas chercher ailleurs que dans
un cœar humain orgueilleux, véhément et passionné la source de la vie
morale, et par son corps soufiFrant, sa philosophie de résistance et
de réaction, épreuve méditerranéenne de Frédéric Nietzsche, qu'il
est singulier que celui-ci n'ait pas connue, — de Gassendi, philo-
sophie offusquée d'images, qui ne peut se déprendre du corps
(comme Numa qui ne pouvait penser sans parler) et croit pouvoir
réaliser une matière qui pense, — d'Auguste Comte, philosophe de la
cité des sciences et de la science de la cité, tout occupé à classer, à
organiser, à hiérarchiser, patient à fixer le mouvant, à tout cerner
et circonscrire dans un irrévocable trait, — de Renouvier, philosophe
de la pensée distincte, du choix entre des contraires qu'il importe de
séparer et non d'harmoniser, définiteur de catégories, et, dans son
contact avec la pensée kantienne, retranchant de la Critique la sensi-
bilité (soit l'autonomie de l'esthétique transcendentale) par en bas,
le noumène par en haut, c'est-à-dire des deux côtés l'élément d'indis-
1 . U Etang de Berre, p. 324.
2. Quand les Français ne s aimaient pas, p. 106.
73
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
tinction et de fusion, — de Guizot, politique de la méthode, de la résis-
tance, soucieux de classer et de garder dans son rôle strict chaque
élément de l'Etat, chaque forme de la liberté, chaque nécessité de
l*ordre, — de Mistral, qui transporte non seulement dans le monde de
la poésie, mais dans le monde de l'action la plus essentielle et la plus
haute, celle de récréer une race, la ligne vivante et la forme plastique
de la raison, — enfin de M. Maurras lui-même. Formes de l'esprit
qui range, hiérarchise, ordonne, opposées aux formes de l'esprit qui
fond, accepte, suit. Nous retombons toujours comme dans nos pro-
menades d'Athènes, sur l'Acropole où s'équilibrent ces deux génies
contrastés, le doriqu*^ et l'ionique, l'un aux racines, l'autre au tronc
et aux branches, mouvement de la sensibilité qui se démet dans
l'intelligence, de l'intelligence qui s'adapte à l'action, jeu du moi qui
noue ces fruits, une foi, une loi, un roi.
V
VERS L'ACTION
L'étoffe intellectuelle de M. Maurras était assez riche pour doter
la pensée méridionale d'un bel édifice intellectuel. Une philosophie
de l'être affleure dans son œuvre, y pointe par places, comme des
lambeaux de granit injectés dans une terre de sédiments. En cette
matière M. Maurras reconnaît ne pas être allé bien loin. « Mon enquête
ne m'a conduit qu'à des synthèses extrêmement subjectives. En bref,
je n'ai pas abouti. En esthétique, en politique, j'ai connu la joie de
saisir dans leur haute évidence des idées-mères, en philosophie pure,
non ^. » L'échec éprouvé de ce côté fut peut-être un peu pénible. La
passion des idées, privée d'une métaphysique qu'elle avait cru saisir,
porte une secrète blessure dont elle guérit mal : de là peut-être quelque
motif encore aux colères contre M. Bergson...
En tout cas cet échec spéculatif le rejeta d'autant plus vers une
l. U Action Française et la Religion Catholique^ p. 66.
74
VERS L*ACTION
pragmatique, vers une pensée toujours sous-tendue par l'action. Un
lecteur de Bain et de Spencer, de Ribot et de Fouillée, classera immé-
diatement les ressorts psychologiques de telle déclaration : « Les idées,
engendrées par la vue de faits concrets, ont la destinée essentielle,
dans Tordre naturel, de redevenir faits concrets. Les idées sont des
volontés qui demandent passionnément à s'incarner dans les personnes
et les sociétés ^. » C'est ainsi que M. Maurras éprouve en lui, comme
le métal d'une arme bien trempée, la solidité et l'efficace de quelques
idées substantielles et simples : non idées-forces, mais idées-voiontés,
c'est-à-dire transportant dans la clarté et la distinction d'une fin la
clarté et la distinction d'un concept : « Organiser soi-même, mettre
d'accord sa pensée avec sa pensée, savoir où l'on va, par quels véhi-
cules et par quels chemins ^. »
Après 1871 Renan dénomma la consultation qu'il apportait à la
France : La Réforme intellectuelle et morale. M. Maurras dissocie avec
le plus franc parti ces deux épithètes. 11 ne se préoccupe nullement de
Réforme morale. Le terme et la chose lui sont antipathiques pour
plusieurs raisons. Le « petit anarchiste » d'autrefois tient d'abord à
organiser sa vie morale comme il lui convient, sans en rendre compte
à personne, sans réclamer la collaboration de personne. Les dévelop-
pements moraux lui présentent une insupportable odeur de protes-
tantisme. Surtout V Action Française s'est constituée dans un état de
méfiance agressive contre V Union pour laction morale fondée par
M. Desjardins, et qui, dreyfusienne, fut d'autant plus désignée à
ses coups que certains disciples nouveaux de M. Maurras arrivaient
de l'impasse Ronsin. Il fallait en effet avoir séjourné dans cette impasse
pour proclamer le candide défi d'Henri Vaugeois : « Nous ne sommes
pcis des gens moraux » qui rappelle le : « Ma sœur j'ai fait gras hier » de
Cyrano. Une réforme intellectuelle, condition d'une action française,
ou, si l'on veut employer la formule de Comte dont M. Maurras
venait de subir fortement l'influence : Le sentiment national pour
principe, l'ordre intellectuel pour base, l'action politique pour but,
— tel est à peu près le système de liaison qui régit chez M. Maurras
les rapports entre les idées et l'action : « La réforme de la nation fran-
çaise commencera par la réforme du gouvernement de la France ;
mais pour que cette réforme soit, il convient qu'une élite, aussi petite
i
1 . Quand les Français ne i aimaient pas, p. 368.
2. Id., p. 182.
75
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
que la fera le hasard, mais dont l'influence peut être sans bornes,
s*exerce à penser et à sentir en commun afin de réagir de même. De
fortes réactions communes fondées sur une grande unité de pensées
et sur la parfaite communauté du vocabulaire, font la première con-
dition de cet ordre intérieur qui est la condition des premiers succès ^. »
Ce passage du moral au français, de l'intérieur à l'extérieur, de
l'individuel au général, de l'impasse Ronsin à la rue du Croissant,
dont le très honnête homme qu'était Vaugeois fut le sujet, ils avaient
leur analogie dans les sentiments et l'ordre de pensée, plus subtils,
qui avaient conduit M. Maurras à ses conclusions. Vaugeois venait de
l'Université, de la Sorbonne, de l'enseignement philosophique, de
tout cela dont V Union de M. Desjardins constituait une chapelle,
ou, si l'on veut, un oratoire. On sait à quel point fut vigoureuse et
profonde l'influence, dans ce milieu, de Renouvier. Renouvier fut
pour la génération de Vaugeois et aussi pour celles qui la précédèrent
et la suivirent immédiatement, le maître de la logique exigeante, de
la pensée probe, nerveuse et solide. M. Maurras, au temps de l'affaire
Dreyfus, pouvait écrire, non sans exagération, mais non pas sans fond
de vérité : « Le spirituel de la France républicaine est dirigé par le
cénacle de M. Renouvier, absolument comme la France catholique
est dirigée par le Pape, par les Congrégations romaines, et par les
évêques français ^. » Il n'en est pas moins vrai que les services intel-
lectuels rendus par Renouvier sont d'ordre fort analogue aux services
intellectuels rendus par M. Maurras. Celui-ci le place d'ailleurs parmi
les penseurs qui firent l'honneur du Midi : impartialité bien méritoire
à l'égard d'un homme qui s'attacha pendant plusieurs années, par une
action moins fructueuse que celle de M. Maurras, mais peut-être
unie à sa méthode intellectuelle par un lien analogue, à faire du pro-
testantisme la religion de la majorité des Français. Voici une page où
l'on trouvera, aux sources abstraites où s'alimente l'action de M. Maur-
ras, au Joint où sa pratique s'embranche sur sa nature d'intelligence,
les mêmes rythmes, les mêmes accents que l'on a pu goûter dans les
œuvres de la maturité de Renouvier, le Deuxième Essai ou V Esquisse
d*une classification :
« Consentir au malaise de la surprise, en extraire une joie vivace,
désirer le secours de l'inconnu, aimer à se trouver désorienté et per-
1 . Quand les Français ne s aimaient pas, p. 1 78.
2. La Poiiiique Religieuse^ p. 216.
76
i
VERS L'ACTION
plexe, cultiver la sensation de l'inquiétude et de manière à s*endurcir
contre cette épreuve, c'est la préface nécessaire de tout mouvement
méthodique de la raison.
« Célérité à s 'entr 'ouvrir, constance et fermeté dans la suite de cet
effort, c'est ce qui permet à nos sens et à notre esprit d'accueillir les
hôtes nomlreux et bourdonnants, chargés de biens mystérieux, sans
lesquels i ous végéterions dans l'ignorance, l'inertie et la fatuité.,.
« Le tcrt essentiel du principe "^le liberté, c'est de prétendre suffire
à tout et de tout dominer. Il se do me pour l'alpha et l'oméga. Or il
n'est que l'alpha. Il çst simple commencement...
« Que vont devenir tant de biens ? A moins de vous borner à les
mettre sous vitre à la façon du collectic nne ar, ou d'en jouer en scep-
tiques ou en dilettantes, vous allez en, user, vous allez les traiter, vous
allez essayer d'en tirer quelque chose. Quoi ? ni la curiosité ni la
tolérance ne vous l'apprendront... Pour agir maintenant il faut choisir,
il faut classer. Toute la vie est dans ce problème d'organisation..,
« Certes, par désespoir de trouver la solution satisfaisante ou la
hiérarchie supportable, on peut se résigner au modus Vivendi qui juxta-
pose les contraires et conclut la plus médiocre des trêves entre droits
équivalents et forces irréductibles. Un esprit énergique ne trouve là
qu'une sensation de défaite... Il faut sortir de cet état de liberté comme
on sort d'une prison. Il faut adopter un principe et s'en tenir à lui.
Ce n'est pas (comme le croit M. Seippel) pour anéantir toutes les
idées différentes, c'est pour les composer autour de leur centre normal,
pour les ranger et les graduer, au-dessous de lui, aussi nombreuses,
aussi vivantes que possible, de manière à ne rien laisser d'inemployé,
et pour utiliser plus ou moins toute chose ^. »
Ainsi pour M. Maurras l'acte décisif et vital de l'esprit c'est le choix.
Renouvier a fondé sur une vue analogue toute VEsquisse. Mais, pour
ce philosophe de la liberté, le choix est l'acte par lequel s'affirme la
liberté. Pour M. Maurras, qui parle en comtiste orthodoxe et en
catholique honoraire, le choix est l'acte par lequel on sort de la
liberté pour être déterminé par un ordre et se soumettre aux condi-
tions de l'action. Il semblerait qu'il n'y ait là qu'une dispute de
mots. En réalité il y a autre chose, — la question profonde de savoir
à qui appartient en nous non l'antériorité chronologique impossible à
trouver, mais le primat de qualité et de valeur, ou à l'homme individu
I
1 . Quand les Français ne s aimaient pas,
77
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
ou à l'homme animal politique. La réponse n'est pas donnée dans
notre nature, elle ne peut être fournie que par un choix, et bien que l'ori
s'entende au fond sur le besoin, l'importance et la valeur de ce choix,
le langage même par lequel on en exprime la nécessité, indique dès le
premier moment dans quelle direction le choix a été fait. Le point de
départ originel, le rapport entre l'intelligence et l'action sont à peu
près les mêmes, mais l'orientation et les résultats de l'action seront
dans les deux cas très différents.
Entre les deux conceptions, aussi bien qu'entre le théoricien posi-
tiviste de Martigues et le philosophe kantien d' Avignon, il n'en existe
pas moins une sorte de rapport général, et, comme dit Nietzche,
d'amitié stellaire. Dans les deux cas une façon franche et virile d'aborder
les problèmes, de les attaquer non par leur pente douce, mais par leur
cassure escarpée, une méfiance à l'égard non de la simplicité et de la
généralité, mais de la facilité. C'est le résultat auquel aboutit d'ailleurs
la discipline comtiste. Il faut plus d'énergie pour remonter une pente
que pour la descendre, et la « réaction » est de l'action au deuxième
degré. Certes M. Maurras est traditionaliste ; il l'est jusqu'à adopter
à peu près, pour son apologétique, une théorie du bloc lorsqu'il s'agit
de l'Eglise catholique ou de la monarchie française, mais bloc localisé,
délimité et tranché. Mais d'autre part il porte en lui cette idée que
nous ne sommes pas esclaves du passé, que nous l'acceptons ou le reje-
tons en vertu d'une décision, d'un choix. Rien chez lui de cette résigna-
tion lucide, fluente, impassible où l'on voit, toutes rames abaissées
comme au fîl irrésistible d'un fleuve qui coule à pleins bords, dériver à
la démocratie dans le dernier volume de la Démocratie en Amérique la
pensée de Tocqueville : « Celui, dit M. Maurras, qui voit combien
d'etfets divers et de conséquences lointaines peuvent naître de la plus
petite initiative d'un homme ou d'un groupe d'hommes bien dirigés,
quand elle n'est pas exercée au rebours de la mécanique générale de la
nature, celui-là devient tout à fait incapable de désespérer ^. » Sa
philosophie à ce sujet tient dans l'élégant et fin apologue de Mademoi-
selle Monk' Rétablir la monarchie, comme pour Renouvier protestantiser
la France, c'est difficile, mais c'est possible, c'est une œuvre intelligente
à concevoir et à tenter. Le fait monarchique peut « se rétablir en très
peu de temps, moyennant le concours de l'élite pensante et de l'élite
armée... Ce qui a commencé peut se recommencer ; ce qui eut un
1. Enquête sur la Monarchie» p. 498.
78
VERS L'ACTION
point de départ peut en retrouver un second ^. » Une des raisons pour
lesquelles il est monarchiste, c*est que la monarchie réalise à la tête
de l'Etat cet ordre de décision mesurée, forte et clairvoyante qui char-
pente la tête de son théoricien : « Un gouvernement personnel et
dynastique, conscient et stable, peut donc, en matière financière,
donner une parole ferme et une promesse certaine. Au contraire, une
foule, même déguisée en gouvernement, ne le peut pas. Elle ne conduit
pas, elle est conduite ; elle est poussée selon des énergies aveugles ^. »
Parnii les « nuées » que combat M. Maurras, se trouve l'idée d'un bien
se réalisant de lui-même, sans une volonté humaine agissante, res-
ponsable, qui le fasse passer à l'acte. Il remarque la présence de cette
idée dans la conception pseudo-scientifique de la libre-pensée. « Ce
bien futur qui se réalise de soi est une espèce de Messie en esprit et
en vérité. Cet optimisme philosophique est un messianisme à peine
laïcisé ^. » Pareillement qu'est-ce, en politique, que la République,
sinon le règne de la facilité ? quelle est la loi de la « République des
camarades », sinon celle du moindre e^ort ?
Il me souvient d'une histoire que raconte, je crois, Gustave Téry
dans son livre sur Jaurès. A la veille d'un congrès où devaient se décider
les destinées du Parti et se trancher d'aigres querelles entre opportu-
nistes et radicaux du socialisme le bon philosophe Edgar Milhaud
s'en vint exprès de Genève pour conjurer Jaurès de ramener coûte
que coûte à la sagesse les impatients, les purs et les guesdistes. Milhaud
avait pris Jaurès dans un coin et le chapitrait avec obstination. Jaurès
hochait la tête, levait les bras, s'exclamait : « Comme c'est cela I
comme c'est vrai ! oui, c'est ce qu'il faut leur dire, ils comprendront 1 »
Et, quand Milhaud eût fini, Jaurès, saisissant une feuille de papier,
voulut y tracer, pour en garder la mémoire au Congrès où il parlerait,
l'essentiel de ce qu'il venait d'écouter. En travers de la feuille il écrivit
ces mots, et rien d'autre : « Les choses ne se font pas toutes seules. »
La révélation que Jaurès avait eue ce jour-là, M. Maurras en a
fait l'élément ordinaire de sa pensée. C'est parce que les choses ne se
font pas toutes seules que sa politique civile et religieuse est une étude
des organes, des pouvoirs nécessaires pour qu'elles se fassent, s'or-
donnent et se maintiennent : car elles se conservent par la perpétuité
K/J., p.231.
2. /J., p. 249.
3. La Politique Religieuse, p. 30.
79
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
de leur acte créateur, et si elles ne se font pas toutes seules, elles se
défont fort bien toutes seules.
Ce sera une digne maxime d'une action belle, utile, méritante que
de se proposer un but difficile, mais excellent, d'aider les choses à se
faire et non d'attendre passivement qu'elles se fassent : Rusticus
expedat,.. Mais si l'action proposée par M. Maurras comporte les
éléments de difficulté, de fortune et de chance qui lui donnent des
possibilités dramatiques et une qualité humaine, la pensée qui doit
diriger cette action ne prétend nullement être une pensée difficile.
« Rien n'est possible sans la réforme intellectuelle de quelques-uns. »
Mais cette réforme intellectuelle, proposée à tous, est la plus simple
du monde. Elle consiste à considérer quelques vérités de bon- s-ns
(la chose du monde la mieux répartie entre les hommes) qui avaient
toujours fait partie du patrimoine de la sagesse humaine avant que
le monstre à trois têtes. Réforme, Révolution, Romantisme fût venu
tout brouiller. M. Maurras nous dit qu'il aimerait à gagner la répu-
tation d'un Sarcey ou d'un Prudhomme occupé a remâcher quelques
grosses évidences. La doctrine royaliste est une doctrine où l'on est
à l'aise et qui ne fait courir aucun df^nger de fièvre cérébrale : « Les
objections, les répugnances mêmes perdent toute signification dès que
l'on a repris contact avec ce nom oublié de roi. D'abord surpris de se
réveiller royaliste, on s'étonne bientôt de ne pas l'avoir été de tout
temps. Les satisfactions d'intelligence et de patriotisme se doublent
en effet d'un sentiment de bien-être, d'allégement, de facilité à penser
et à vivre qui résulte de convenances préétablies entre l'institution
royale et les instincts des hommes ou le sens des choses dans notre
pays... L'âme républicaine, incessamment émue sans objet et ôans
espérance, fournit un abrégé de l'anarchie intense à laquelle la Répu-
blique soumet l'ensemble et les éléments du pays. Mais, à l'inverse,
cette paix intérieure dont les royalistes ont le partage et que M. Jules
Lemaître a décrite avec volupté donne un avant-goût de la paix publique
profonde que la monarchie tend à réaliser ^. « C'est très intéressant
et il y a là évidemment quelque chose de vrai. Ainsi le voyage dans la
Vallée de la Moselle faisait voir à Sturel et à Saint-Phlin « le boulan-
gisme comme un point dans la série des efforts qu'une nation, déna-
turée par les intrigues de l'étranger, tente pour retrouver sa véritable
direction. Une suite de vues analogues leur composaient un système
I. Enquête sur la Monarchie» p. XLï,
80
VERS L'ACTION
solidement coordonné où ils se reposaient et prenaient un appui pour
mépriser le désordre intellectuel du plus grand nombre de leurs com-
patriotes ^. » Voilà un élément commun aux formes du nationalisme,
du nationalisme en tant qu'il est une méthode, — élaborée en somme
dans les méditations de V Homme Libre. Et (c'est M. Maurras lui-
même qui l'écrit) « Les néophytes de tous les cultes connaissent ce
parti bienheureux du repos et de l'inertie de l'intelligence ^. » C'est
à ce point de facilité suprême et de maturité que commence peut-être
le déclin de toute doctrine, ainsi que commença, lorsqu'il descendit
chez les hommes, le déclin de Zarathoustra.
Si l'action, la politique, dépendent d'une réforme intellectuelle, si
M. Maurras nous donne les plans de cette réforme intellectuelle,
reste à savoir si et comment elle est possible. Question pratique : elle
est possible parce qu'elle apparaît en effet réelle dans un homme ou
dans un groupe. Mais question théorique aussi : dans quelle mesure
cet homme et ce groupe pourront-ils atteindre à un résultat général,
faire passer dans l'institution les lumières, les données, les conclusions
de l'intelligence ? C'est cette dernière question que, dans VAvenir
de rintelligencey M. Maurras a étudiée. Les quatre études envisagent
quatre aspects du problème. Dans le premier, qui donne son titre au
livre, il se demande quel est l'avenir de ce pouvoir spirituel diffus
représenté aujourd'hui par la corporation des écrivains. Dans la
seconde, V Ordre positif d'après Comte, il étudie le type abstrait le plus
approfondi de l'ordre intellectuel et social ; dans le troisième, le
Romantisme Fàninin, le type le plus caractéristique du désordre dans
l'esprit et dans la société ; et le quatrième. Mademoiselle Monk, est
un tableau élégant de la méthode par laquelle on peut remonter de
ce désordre à cet ordre, une peinture des fruits que donne avec un
peu de bonheur la réforme intellectuelle non pas même de quelques-
uns, mais d'un seul, quand une jolie femme veut bien s'en mêler.
Mademoiselle Monk est de 1902 environ : subtil apologue propesé à
de belles et bonnes volontés salonnières qut ne nuisirent pas à la
fondation de V Action Française.
Dans les pages pressées, parfois un peu désordonnées, de la première
étude, M. Maurras regarde la France moderne du point de vue des
gens de lettres, et particulièrement des journalistes. C'est ce qu'il
\. L Appel au SoldaU p. 390.
2. Les Amants de Venise^ p. 152.
81
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
définit rinteiiigence, au sens un peu spécial de groupe des écrivains
professionnels. L'Intelligence, ainsi entendue, a été au XVIII^ siècle
et au temps de la Révolution l'héritière des anciens pouvoirs qui abdi-
quaient alors devant l'écrit. Mais depuis 1830, avec le romantisme, la
grande littérature attisa des révoltes ou s'isola dans des cénacles. Elle
perdit le courant de la vie nationale. Elle occupe aujourd'hui un rang
subalterne qui, vis-à-vis des autres valeurs sociales, deviendra de
plus en plus bas.
Doit-elle chercher à reconquérir cette maîtrise, cette royauté qui
parut sienne à la fin du XVI II ^ siècle ? Mais qu'elle y prenne garde ?
L'Intelligence par elle-même ne saurait raisonnablement vaincre,
dominer : « La dignité des esprits est de penser, de penser bien, et
ceux qui n'ont point réfléchi au véritable caractère de cette dignité
sont seuls flattés de la beauté d'un rêve de domination ^. » L'Intelli-
gence peut seulement acquérir un pouvoir spirituel qui entre plusieurs
pouvoirs en conflit lui permette de désigner le plus digne. Nous sommes
en présence de deux pouvoirs possibles, celui de l'Or, celui du Sang.
L'Intelligence peut se mettre au service de l'Or ; elle y est déjà, elle
s'y engage de plus en plus, elle finira par y dissiper tout son prix
spirituel. Mais qu'elle soit au service de l'Or, elle doit le dissimuler,
e le ne saurait l'avouer. Au contraire elle peut avouer sans honte qu'elle
se met au service du Sang, c'est-à-dire consacrer des valeurs de durée,
d'hérédité, d'institution. Elle peut l'avouer par une déclaration pu-
blique, l'expliquer par sa logique, l'illustrer et le rendre sensible au
cœur par un style, un art, un ordre esthétique. La seule action possible
pour l'Intelligence, celle qui lui permettra de retrouver sa place nor-
male dans un pouvoir qu'elle aura suscité, reconnu et sacré, l'action
dont M. Maurras dessine la courbe idéale dans V Avenir de rinteiiigence,
est celle à laquelle il s'est voué. Devant un horizon sinistre, « l'Intel-
ligence nationale doit se lier à ceux qui essayent de faire quelque chose
de bien avant de sombrer. Au nom de la raison et de la nature, con-
formément aux vieilles lois de l'univers, pour le salut de l'ordre, pour ;
la durée et les progrès d'une civilisation menacée, toutes les espérances
flottent sur le navire d'une Contre-Révolution ^. »
Ce rapport de l'intelligence à l'action, ce passage de l'une à l'autre,]
ils ont pris, chez M. Maurras, leur rythme et leur réalité du drame
1 . UAvenir^de r Intelîigencet p. 23,
2. 7J.. p. 99.
82
VERS L'ACTION
par lequel il a été happé et ensorcelé tout entier, I affaire Dreyfus.
L affaire Dreyfus fut son Contrun, le grand duel de sa vie contre
Tindividualisme, Mais comme il est naturel et cornme aucun psycho-
logue ne s'en étonnera, M. Mourras a gouverné et prolongé cette
lutte dars un terrible esprit d'individualisme. L'obstination avec
laquelle jusqu'au I ^^ août 1914 il s'est attaché à entretenir et à ranimer
une ténébreuse affaire qui avait fait assez de mal à la France pour que
les bons citoyens la voulussent classée et oubliée, s'explique tout de
m me un peu par la fierté intérieure du « petit anarchiste » qu'avait
mal réduit Mgr Penon. Loin d'exorciser ce démon de l'Affaire, M. Maur-
ras l'a installé, habitué. Depuis le rôle fameux qu'il joua dans la défense
du lie itenant-colonel Henry, il a fait de ce d^mon sa raison d'être ;
enfin il a été ce démcn. « Ceux qui tiennent l'affaire Dreyfus pour
un épisode sans importance, écrit^il dans la préface de la Politique
Religieuse, ne seront pas plus contents de mon nouveau livre que de
ses aînés. Pourtant, ils y verraient plusieurs raisons nouvelles de
comprendre que cette grande Affaire a bien été l'âme, et pour ainsi
dire le démon de notre vie publique depuis quinze ans ^. ?>
N'ayant jamais été, même en pleine ère dreyfusomachique, passionné
pour cette Affaire, j'en parle avec la plus grande froideur. L année où
la bataille atteignit son paroxysme, il me souvient d'avoir copié quelques
lignes de Montaigne sur un carton que j'avais pendu au mur de ma
chambre et que je remettais pour qu'ils ne s'indignassent pas d^ mon
indifférence aux visiteurs trop excités : « Je vy en mon enfance un
procès que Coras, conseiller de Toulouse, fit imprimer, d'un accident
étrange : de deux hommes qui se présentaient l'un pour l'autre. Il
me souvient (et ne me souviens d'autre chose) qu'il me sembla avoir
rendu l'imposture de celui qu'il jugea coupable si merveilleuse et
excédant de si long notre connaissance et la sienne qui était juge,
que je trouvay beaucoup de hardiesse à l'arrest qui l'avait condamné
à être pendu. Recevons quelque forme d'arrêt qui die : « La Cour
n'y entend rien » plus librement et ingénuement que ne firent les
Aréopagistes, lesquels, se trouvant pressés d'une cause qu'ils ne pou-
vaient développer, ordonnèrent que les parties en viendraient à cent
ans ^. » Hélas ! ce que je présentais comme grain d'ellébore devenait
huile sur le feu ! « Je voy bien qu'on se courrouce, et me deffend-on
1 . La Politique Religieuse, p. XVII»
2. Esssai, 1. III, ch. xi.
.8?
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
d'en douter, sur peine d'injures exécrables. » L'antidreyfusisme de
M. Maurras se cristallisa autour de deux faux, ou, comme disait
Montaigne, « impostures », qui s'équilibrent vraiment de façon sym-
bolique : celui du colonel Henry, que M. Maurras s'est efforcé de
vider subtilement de toute apparence frauduleuse, et celui attribué
jusqu'en août 1914, par chaque numéro de V Action Française^ à la
Cour de Cassation. Celui-ci risquait, comme limite de son injustice
possible, d'innocenter un coupable ^. Le faux Henry risquait, comme
limite de son injustice possible, de perdre définitivement un innocent.
Or la conscience publique a toujours jugé ce dernier crime beaucoup
plus grave que le premier. Le salut du coupable (par exemple s'il
dénonce ses complices, si le prince lui fait grâce, s'il jouit du droit
d'asile, etc.) a été prévu par beaucoup de législations. Aucune n'a
admis comme légalement possible la perte de l'innocent. M. Maurras
non plus d'ailleurs. On sait que Dreyfus, quand il eût été déclaré
innocent par arrêt de la Cour de Cassation, continua à être coupable
pour les anti-dreyfusards d'avoir été le drapeau des dreyfusards, et
même, pour certains dreyfusards, de n'être pas dreyfusard. Cette
lutte religieuse rappela à bien des points de vue une autre grande
lutte religieuse, celle du jansénisme au XVI I^ siècle : ce n'est pas la
faute de M. Paul Desjardins si Pontigny n'est pas devenu un Port-
Royal, et, dans le paysage de passions soulevé du haut en bas de la
France, le bordereau, comme les cinq propositions, ne parut plus qu'un
petit point. M. Maurras parle quelque part de sa « critique concor-
dante du romantisme, du germanisme et de la révolution, idées juives
ou idées suisses, idées antiphysiques comme nous disions encore, ou,
de façon plus pittoresque. Nuées. L'analyse de ces absurdités fut le
principe de notre résistance aux fables dreyfusiennes ^. » Quand une
Affaire doit s'envisager à ce point de vue idéologique complexe et
vaste, et qu'elle se relie à tout un pan de l'histoire humaine, depuis
les migrations des Beni-Israël jusqu'à l'installation en France de la
1 . N'oublions pas, pour réduire à sa juste portée le talisman de M. Maurras,
que, pendant tout le XIX" siècle, la Cour de Cassation, comme l'ancien conseil
des parties dont elle est l'héritière, a toujours refusé tacitement de s'en tenir
à la lettre de son mandat. Elle a interprété, spécifié la loi, elle s'est donné
la charge d'élaborer une jurisprudence, et le pouvoir suprême en jurispru-
dence se confond pratiquement avec le pouvoir législatif-
2. Kiel et Tanger^ p. 378.
84
VERS L'ACTION
famille Monod, qu'est-ce que deviennent de pauvres questions maté"
rielles comme celle de chercher à grand renfort de besicles si les cinq
propositions sont dans VAugustinus ou si Técriture du bordereau est
de Dreyfus?
Là où M. Maurras a raison, c'est lorsqu'il voit dans l'affaire Dreyfus
un pinceau de lumière jeté sur la décomposition de la France. L'absence
d'Etat s'y est révélée à nu.- Des « Etats » pour employer l'expression
de M. Maurras qui les limite bien arbitrairement à quatre, ont tiré
chacun de leur côté, et l'Etat a été le patient écartelé. Etat militaire,
obstination de la corporation des officiers à soutenir 1' « honneur »
d'une justice en pantalon rouge qui ne saurait s'être trompée, et fina-
lement l'honneur d'un simple bureau. Etat intellectuel, dont la fonction
est de construire, de défendre, d'attaquer des flottes d'idées ou d'abs-
tractions rivales et d'enrégimenter comme dans la presse de la marine
anglaise à bord de ses bâtiments tout homme ou toute idée qui allait
paisiblement à ses affaires. Etat juif, état protestant, état maçon, état
métèque, d'accord — Etat catholique. Etat parlementaire. Et surtout,
puisqu'il s'agit de M. Maurras et. que son Etat particulier nous inté-
resse davantage. Etat des journalistes. L'Affaire est née moins des
passions propres à une corporation de militaires que de celles parti-
culières à une corporation d'écrivains quotidiens. Son atmosphère fut
créée entièrement par un journal, la Libre Parole qui, très lu dans le
monde militaire, avait complètement remplacé, dans le clergé, de
vieux journaux sérieux comme V Univers et le Monde. L'antisémitisme
qu'elle créa et exploita était né dans le monde du journal, du
théâtre, des livres, des professions libérales où des Juifs occupaient
une place remuante, encombrante, et jouaient des coudes dans la
poitrine des concurrents ; il n'a guère de racines en dehors de ce
milieu. La création de campagnes, le lancement d' « Affaires » est une
nécessité vitale pour la presse, — et l'affaire Dreyfus fut vraiment
l'âge d'or des journaux, comme l'année de l'influenza fut l'âge d'or
des médecins. N'oublions jamais que M. Maurras est journaliste,
qu'il a l'information et la déformation de son milieu professionnel,
comme tous nous gardons celles des nôtres. Le P. Descoqs, écrivant
un livre d'examen sympathique sur l'œuvre de M Maurras, dit :
« Comment oublier enfiîi le jugement que M. Maurras porta naguère
sur le faux du colonel Henry ? Force, décision, finesse, rien ne manqua
au colonel, si ce n'est un peu de bonheur. » Et le P. Descoqs rappelle
avec énergie qu'un faux est un faux, et que saint Paul a dit: Non faciamus
85
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
mala ut ventant bona. M. Maurras estime que son critique s'est placé
au point de vue de la corporation des théologiens, qui n'est pas le
sien à lui. Le P. Descoqs, membre d'une illustre congrégation ensei-
gnante, s'est placé aussi à celui de l'éducation. Accordons tout cela
à M. MaurraSj mais n'oublions pas, pour la clarté de nos idées, que
lui aussi appartient à une profession déterminée, et que le monde des
chapeaux, des morasses et des bouillons a, comme le monde des
tableaux noirs et des thèmes latins, son équation personnelle.
La défense du colonel Henry s'expliquait du point de vue d'une
morale de partisan, celle dont M. Barrés, dans les pages de Scènes et
Doctrines du Nationalisme consacrées au procès de Rennes, a donné
des exemples et déployé des attitudes. Du point de vue de l'art elle
comporte beaucoup d'élégance (on peut aimer la défense de Libri
par Mérimée) et elle permit à M. Maurras de faire l'épreuve de ce
que peut une puissante faculté d'exposition sur une opinion hésitante
et moutonnière. Sans lui l'affaire Dreyfus n'eût été peut-être qu'une
pièce en trois actes : l'ayant fait rebondir au trois, selon la formule
sarceyenne, ayant rendu, le premier, aux antidreyfusards une bonne
conscience et une pugnacité quand même, il la conduisit au cinq, et,
en somme, ne la lâcha jamais. L'affaire Dreyfus ayant été le tournant
décisif de sa vie, l'individualiste retourné qu'est M. Maurras n'admit
pas, avant la guerre du moins, qu'elle ne fût point le tournant décisif
de la vie française. Mais est-il isolé ? Le sub specie Dreyfusi ne marqua-
t-il pas une bonne partie de sa génération, et lui-même n'a-t-il pas
fait de bien justes remarques sur le cas de M. Millerand, ministre de
la guerre du cabinet Poincaré, et « emporté, balayé, sur la simple
apparence du soupçon de ne pas pratiquer tous les rites de la religion
dreyfusienne : un cas de conscience véritablement byzantin posé par
le seul nom du lieutenant-colonel du Paty de Clam sut primer ou
couvrir tout souci d'intérêt public ^, »
Sans doute faut-il espérer que la guerre classera l'Affaire. Quand on
la verra avec quelque recul, peut-être estimera-t-on qu'un démiurge
subtil, homme de théâtre, la disposa spécialement pour placer la
France en état de clarté dramatique. Après avoir joué, tourbillon
aspirant, son rôle classificateur, elle apparut intelligemment, comme
les situations de Molière, sans issue. Dreyfus fut condamné deux
fois, la première fois illégalement, la seconde fois absurdement avec
\é Kid et Tanger, p. LXXIV.
86
Il
VERS L'ACTION
des circoBStances atténuantes pour un crime qui n*en comportait pas»
(c'est-à-dire que les juges se les accordaient à eux-mêmes pour le
cas où ils se seraient trompés), puis toutes les cartes étant brouillées,
la Cour de Cassation dut le réhabiliter illégalement et le Parlement
faire une loi spéciale pour lui et le colonel Picquart. On en tirerait
une belle illustration du chapitre de Montaigne sur les lois. Quand
M. Maurras écrira ses Mémoires^ peut-être le recul lui permettra-t-iî,
à lui aussi, de classer l'Affaire.
De la classer dans une hiérarchie de causes. En tout cas, pour ce
qui est de lui-même, elle fut la cause efficiente qui le conduisit, en
cette grande mobilisation des « intellectuels », de l'intelligence à l'ac-
tion. Avant l'Afîaire, M. Maurras avait commencé la campagne roya-
liste sur le divan doctrinaire de la Gazette de France. Et jamais il n'eut
plus de talent que dans sa longue, libre et ondoyante collaboration à
ce vieux journal plein d'élégance et de tenue. Il a raconté lui-même
comment il y fut amené. Avant d'entrer à la Gazette^ M. Maurras
n'était pas un inconnu : il était le cinquième membre de l'Ecole Romane,
et il tenait auprès du pittoresque Jean Moréas de l'Enquête hurétique
la place du jeune Sainte-Beuve auprès du Victor Hugo du Cénacle.
C'est, paraît-il, après la lecture d'une page de Démosthène, — cette
page sportive sur le bon athlète et le bon politique qu'il a depuis
colportée avec feu comme un précieux talisman, — qu'il se décida,
sur la courtoise invitation de M. Janicot, à collaborer au vieil organe
monarchiste fondé par Théophraste Renaudot, symbole de solidité
et de perpétuité. « Ce Démosthène aidant, il se demanda s'il n'y avait
pas quelque chose de profond, d'éloigné, d'à long ternie^ mais d'utile
et d'unique à proposer à la France contemporaine dans le sens de
prévoir, de parer et de prévenir. Pourquoi pas -"^ ? »
C'était la Monarchie. Il y avait Lien des chances pour que l'idée de
M. Maurras naquît et mourût, comme l'idée romane, sur un divan
à cinq : la Gazette en fournissait les coussins, et trois fauteuils d'un
Louis XVI exquis attendaient dans le petit salon le Comte, le Chevalier
et la Marquise. Pourtant ce ne fut pas cela. On remarquait chez
M. Maurras un tour d'esprit philosophique, argumentateur et obstiné,
et cette facilité que Jules Lemaître prisait chez lui de penser par idées
liées. Libre de parler, avec charme et persuasion, à la Gazette, de tous
sujets, il semblait désireux, par une démarche naturelle à son esprit,
I . Quand les Français ne s'aimaient pas, p. 339.
87
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
d'abandonner cette liberté où il se trouvait comme dans une prison,
et de se limiter plus étroitement à un sillon plus profond et
plus fertile. D'autre part le public qui se montrait favorable à ces
idées n'était point tout à fait celui qu'on aurait pu croire. Elles étaient
accueillies plutôt avec quelque froideur dans le vieux monde conser-
vateur, qui s'ouvrait alors au ralliement et auquel les pensées de
M. Maurras apparaissaient par leur côté escarpé et paradoxal. N'ou-
blions point d'ailleurs qu'avec quelque souci peut-être de vivre
dangereusement, ce monarchiste ne dissimulait point son paga-
nisme et parlait avec mésestime de tout ce qui étant chrétien n'était
pas strictement catholique. Mais il était goûté des lettrés, et dans
certains groupes littéraires intéressants, comme à Aix celui des
Pays de France qui réunissait Joachim Gasquet, Georges Dumesnil
et Louis Bertrand, l'arrivée quotidienne de la Gazette était impa-
tiemment attendue.
C'était l'ombre encore, pourtant, ou, si Ton veut, un clair-obscur
où la pensée de M. Maurras réunissait pour une élite toutes ses puis-
sances de fraîcheur et de solidité : temps de la musique de chambre.
M. Maurras en sortit avec cette Affaire Dreyfus qui l'accoucha déci-
dément à la place publique et à la lumière complète. Il en sortit à
deux reprises éclatantes. Ce fut d'abord lorsque, la découverte du
faux Henry ayant jeté le désarroi dans le parti nationaliste, M. Maurras
s'élança le premier dans la mêlée pour couvrir le colonel auteur du
document que les dreyfusards rangeaient parmi les faux.
Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.
Ce fut ensuite lors de la publication de Y Enquête sur la Monarchie qui
marque un tournant dans l'action de M. Maurras. UEnquêie, conçue
comme un dialogue avec des amis dont on sollicitait les réponses,
devait agir nécessairement par la vigueur de sa dialectique, l'éclat
robuste et la flamme subtile de la discussion. Un tel livre fait évidem-
ment grand honneur à M. Maurras, mais l'influence d'un tel livre
fait un honneur plus grand encore a la génération qui s'en est nourrie
et qui sut y trouver non seulement une matière politique sur laquelle
penser, mais une véritable méthode de logique par laquelle penser.
Quelques principes simples, mais d'une fécondité indéfinie. Il y avait
à cette époque des partis politiques agissants, des luttes politiques
violentes, il n'y avait pas de doctrine politique qui s'adressât à la
88
VERS L'ACTION
pensée, Tintéressât et Texerçât. Ou plutôt il n'y en avait qu une, le
socialisme. L*année de YEnquête était celle précisément où Tinfluence
du socialisme atteignait son point le plus haut. Le cœur de laje unesse
battait avec lui. Les Universités Populaires s'étaient épanouies subi-
tement de façon étonnante. Les trois quarts de TEcole Normale appar-
tenaient au collectivisme. JJHumanité débutait avec une rédaction
d'agrégés. Le petit oratoire' républicain des Cahiers de la Quinzaine^
rue de la Sorbonne, marquait, comme la pointe d'une aiguille aimantée,
les directions de la rive gauche.
Dix ans après, changement complet. Toute la substance pen-
dante du socialisme, à laquelle le verbe sonore de Jaurès donnait un
corps apparent comme cette nuée qu'embrassait Ixion s'est écoulée,
a disparu. Il ne reste qu'un parti dont la place intellectuelle est devenue
très faible dans le temps même où sa place parlementaire s'accroissait
si vite. Aujourd'hui il n'y a pas besoin d'être royaliste pour constater
que la doctrine de M. Maurras est la seule qui réunisse un public,
une jeunesse autour d'idées, autour d'une idée. Dans V Action Fran"
çaise et la Religion Catholique^ parue en 1913, M. Maurras pouvait
écrire avec droit : « Voilà quinze ans que nous sommes les seuls con-
servateurs à connaître ce phénomène d'avantages et d'accroissements
continus. » et « Le ton du jour est d'invoquer l'autorité, la continuité,
l'ordre, l'organisation prôfessionrielle, en bref le contre-pied du for-
mulaire libéral. Le prestige perdu par la Révolution est allé à la tradi-
tion, l'activité perdue par les idées démocratiques anime aujourd'hui
les doctrines que Ton peut appeler archistes. Cela est l'œuvre propre
de V Action Française ^. » Mais V Action Française est un peu aussi
l'œuvre de cela.
Quelle qu'ait été dans l'influence et dans l'action de M. Maurras
la part de son idée monarchique, en tous ses caractères d'unité, de
simplicité, de fécondité, je crois que cette idée n'aurait donné que
des fruits mal venus si les livres de M. Barrés ne leur avaient ouvert
la voie, ne les avait sollicités et provoqués à la lumière. Il serait
exagéré de dire que M. Barrés a formulé une philosophie nationaliste.
Mais enfin l'auteur d'Un Homme Libre et des Déracinés a créé par
^ces deux livres dans toute une génération l'état d'âme, les dispositions
sentimentales et l'orientation intellectuelle dont devaient bénéficier
Trois Idées Politiques et YEnquête, Cela d'ailleurs, M. Maurras, dont
1. L* Action Française et la Religion Catholique, p. 4-5.
89
LES IDÉES DE CHARLES M AU R RAS
la pensée eut de si beaux jours à la Cocarde barrésienne de 1894, n'a
pas manqué de le rappeler lui-même, et, mieux encore, dans VEti"
quête il écrivait :
« Ce n*est qu'une petite synthèse à déterminer. Les éléments sont
en présence.
« La royauté doit être traditionnelle : il y a justement une orientation
toute neuve des esprits, favorable à la tradition nationale, et, comme
dit Barres, aux suggestions de notre terre et de nos morts.
« La monarchie doit être héréditaire : il y a un mouvement favorable
à la reconstitution de la famille, fondement de l'hérédité.
« La monarchie doit être antiparlementaire : Le parti nationaliste,
presque tout entier, se prononce contre le parlementarisme en faveur
d'un gouvernement nominatif, personnel, responsable.
« Enfin la monarchie doit être décentralisatrice : un puissant mou-
vement décentralisateur se dessine et grandit de jour en jour dans le
pays ^. »
L*idée monarchique donnait son sens, son but, sa définition à tout
le nationalisme, qui devenait par elle intégral. Pour créer ainsi un
mouvement intellectuel, pour provoquer une réflexion, réunir un
public et déterminer une action autour d'une idée, M. Maurras était
désigné par deux qualités précieuses. D'abord la netteté d intelligence
qui permet de concevoir et de réaliser solidement cette idée, de l'asseoir
et de la définir complète comme un sculpteur fait d'une statue achevée.
Puis l'idée étant ainsi constituée dans son Olympe, comme un domaine
spirituel concret et parfait, le goût de la mettre en relation avec les
hommes par une pente abrupte du côté des principes, inclinée et
douce du côté des faits. Ainsi Comte, dont M. Maurras rappelle si
souvent le tour d'esprit, se déclarait, en une ligne froidement pré-
sentée par lui comme un vers alexandrin
Conciliant en faiU inflexible en principe.
En principe M. Maurras aime la discussion, provoque la discussion,
se meut en elle comme dans son élément, mais avec la décision et la
certitude de ne pas relâcher une ligne de ses principes ; il concevra
la discussion ainsi qu'un moyen de prosélytisme à l'égard d'autrui,
jamais comme un moyen de réforme pour lui-même. Rien, comme
K Enquête, p. 181.
90
I
VERS L'ACTION
on voit, des idées qui présidaient, impasse Ronsin ou dans les Univer-
sités populaires, aux rapports intellectuels. Mais en fait Tauteur de
ÏEnquête paraît le plus insinuant et le plus subtil des fils d'Ulysse.
M. Maurras nous restitue dans V Enquête un peu de cet art socratique
qui se déploie lorsque Simmias et Cébès ont terminé leurs objections.
Car la propagande patiente de M. Maurras ne prétend pas se borner
à circonvenir le public choisi- de VEnqaête. Comme Socrate, cet ennemi
de la démocratie est un parfait démophile. M. Léon Daudet, dans ses
Souvenirs, raconte qu'il ne connaît que Paul Bourget pour supporter
les raseurs avec autant de patience que M. Maurras. C'est d'un bon
chef. Dès sa vingtième année, M. Maurras ne descendait point cher-
cher dans la rue populeuse du Dragon le décime de lait qui servait à
son déjeuner matinal sans expliquer à la crémière avec une éloquente
dcueur qu'il fallait rétablir le roi. Comme M. Lavisse se félicite en
septembre 1914 d'avoir été véhiculé de l'Ecole Normale à Flnstitut
par un automédon patriote, M. Maurras sourit et ne s*étonne point :
« Nous nous honorons, observe-t-il, d'avoir de nombreux amis dans
la corporation des cochers ^. » C'est en effet une belle et harmonieuse
courbe d'action que de séduire, comme Jean-sans-Peur et M. d?
Sabran firent des bouchers de Paris, ce corps de métier valeureux,
mais \ éhvément, du même fonds dont on se propose de rendre le char
de l'Etat à son conducteur naturel.
Le passage de l'intelligence à l'action, tel qu'il a plu à M. Maurras
de le conduire, peut ne pas agréer à tous les esprits. On peut regretter
le divan de la Gazette. Mais enfin n'oublions pas que M. Maurras
est, depuis sa jeunesse extrême, journaliste quotidien de profession et
que cette profession a dû nécessairement le mener dans ses voies,
qui ne sont point celles d'un homme d'études ou d'un contemplateur
de vérités éternelles, ni celles d'un subtil académicien ou d'un amateur
d'émotions rares. N'oublions pas que son idée de l'action persévérante,
immédiate dans son entreprise, à long terme par ses résultats, imf4i-
quait la courbe d'une action politique complète, avec des arguments
pour tous les cas, pour tous les esprits et même pour tous les corps,
depuis la discussion sous les platanes d'Athènes jusqu'à Vargumentmn
hacuUnum, depuis Pierre Gilbert et M. Jacques Bainvitte jusqu'à la
crémière de la rue du Dragon et les ckapeaa»c cirés de VUrhame.
Enfin l'organisation de M. Maurras a réussi, et certains éléments qui
1 . La France se sauve elle-même^ p. 202.
91
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
n*agréent point à des délicats excessifs peuvent fort bien avoir été
pour elle des éléments de succès.
L'essentiel est que des idées réelles se soient développées et soient
devenues vivantes, que tout ce fluide et ce lumineux aient éclairé,
baigné, découpé des contours harmonieux et solides» Lumière d*At-
tique, atmosphère de Provence ont pu donner à M. Maurras une
limpidité d*esprit, une clarté et une distinction de pensée. Mais une
idée romaine, une idée française, sont pour lui des réalités extérieures,
substantielles, plastiques. Le Ziem des Martigues, au centre de sa
fabrique, en se tournant à droite trouvait la lagune de Venise, en se
tournant à gauche le Bosphore, deux mondes de brume, d'humidité et
de reflet. M. Maurras, bien moins coloriste que dessinateur et sculpteur,
des deux côtés de son atelier en plein air, voit faites de la pierre romaine
et de la terre de France une Idée de l'Eglise et une Idée du Roi. C'est,
dans son esprit, la part de l'extérieur, de l'institution, du pe manent.
Ce sont ces œuvres, ces réalités, ces solides, qu'il nous appartient
d'examiner.
92
LIVRE III
PIERRE DE ROME
LA BIBLE
La place de îa question religieuse dans la pensée et dans Tœuvre
de M. Maurras est considérable. Il lui a consacré entièrement quatre
volumes Le Dilemme de Marc Sangnier, la Politique Religieuse, V Action
Française et la Religion CatholiquCy Le Pape, les Catholiques et la Paix,
et il n'est pas un de ses autres ouvrages qu'elle n'occupe de façon pré-
pondérante. D'autre part, et bien que M. Maurras ne professe pas la
religion catholique, ses idées ont exercé leur principale influence dans
le monde catholique. Pour des raisons de doctrine et des raisons de
tactique, il s'est beaucoup préoccupé de cette influence. Jusqu'ici quatre
livres entiers ont été consacrés à ses idées, l'un bienveillant, les
trois autres hostiles : tous quatre émanent de prêtres, le P. Descoqs
l'abbé Laberthonnière, l'abbé Lugan, l'abbé Pierre.
L'attitude religieuse de M. Maurras n'est pas très originale, maïs
elle est fort intéressante. La plupart de ses idées se trouvent chez
Auguste Comte, mais ne paraissent pas lui avoir été empruntées. Elles
sont données spontanément, fruits natifs de terroir, dans le Chemin
de Paradis, contes philosophiques que M. Maurras écrivit lorsqu'il
n'avait pas dépassé de beaucoup la vingtième année, et lorsque l'in-
fluence du positivisme, découvert plus tard, ne s'était pas exercée sur
lui. Il paraît même, ainsi que nous le verrons, les avoir emportées du
collège ecclésiastique où il fut élevé. Elles peuvent se résumer en
quelques mots.
D'un riche tempérament qui semblait prédisposé au règne de
l'anarchie et de la passion, et qui débuta par là, M. Maurras fut conduit
à la haine de l'anarchie et à la passion de l'ordre par l'amour des
images esthétiques et le goût des belles idées. Il ne mit de l'ordre en
lui qu'après avoir contemplé du dehors les figures de l'ordre, et l'ordre
a toujours gardé pour lui une réalité visuelle extérieure, plastique.
Eloigné par cette nature morale, presque repoussé par cette nature
visuelle, du christianisme qui est un sentiment intérieur, une réforme
intérieure» un monde intérieur, M. Maurras était porté» au contraire,
95
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
à admirer dans TEglise catholique romaine une image monumentale
de Tordre. Ayant misé, de toutes ses puissances, sur le tableau de
Tordre, il ne pouvait éprouver pour l'Eglise, figure de Tordre, que
cette admiration de connaisseur ressentie par un compagnon maçon
du tour de France devant la vis de Saint-Gilles.
Sa méfiance vis-à-vis du christianisme intérieur, sa confiance dans
l'Eglise catholique, M. Maurras les a conciliés en formulant, dans
ses divers écrits, une somme du christianisme non intégré en catho-
licisme et une somme du catholicisme en tant qu'il impose à tous les
éléments esthétiques et moraux, politiques et religieux du règne humain
sa forme romaine et sa discipline monarchique. La première sonrime
c'est le mal, la seconde c'est le bien. La première représente le désordre
moral, intellectuel, politique, la diversité et l'individuel. La seconde
représente Tordre politique, intellectuel et moral, l'unité et le social.
C'est la systématisation rajeunie de certaines vues du Cours de Politique
Positive.
Pour en traiter selon la loi d'unité qui est la vraie, M. Maurras
unifie la première somme, la première table, la mauvaise, à l'image et
à l'exemple de la seconde, la bonne. Comme l'autorité romaine figure
la nef de Tordre, la Bible hébraïque est la pierre sur laquelle est bâtie
la maison du désordre. De là dans la partie négative des idées reli-
gieuses de M. Maurras le même monarchisme intellectuel, la même
unité que dans sa partie positive. Caligula voulait que le peuple
romain n'eût qu'une tête, afin de l'abattre d'un coup. M. Maurras
donne cette tête unique à l'objet de ses haines du même fond dont
il en impose une à l'Etat de son choix.
Cette tête unique, c'est la Bible, où celui qui Ta écrite, le Juif.
L'animosité de M. Maurras contre l'un et l'autre a deux sources.
Tune terrestre, l'autre plus idéale.
D'abord Tantisémétisme qu'à ses débuts littéraires il a trouvé
fleurissant et vivace entre les pavés du boulevard et dans la presse de
droite. Si Ton réfléchit un instant, de manière toute historique, à la
nature de ce mcyuvement, on s'aperçoit qu'il n'a de sens et d'existence
qu'à Paris, et, dans Paris, qu'il est plus particulièrement encore limité
aux milieux du journalisme, de la littérature et de l'art. Le talent
vigoureux de Drumont, la présence de financiers juifs au centre des
scandales de Panama, et Ta^aire Dreyfus, malgré l'agitation qu'ils
ont provoquée, n'ont pas réussi à l'étendre de façon durable dans
l'ensemble du pays. On aurait tort d'en conclure qu'il est tout factice.
96
I
ft.
LA BIBLE
Il est plus ancien et durera plus longtemps qu'on ne pense. Il a sa
raison d'être dans ce fait que Paris est devenu la grande ville cosmo-
polite qui a succédé aux deux premières, Alexandrie et Rome, et que
les mêmes causes y ont produit les mêmes effets. Dans ces trois milieux
les colonies non des vrais Hébreux, dont la race disparut de bonne
heure aussi bien que celle des Athéniens et des Spartiates, mais des
Syriens, Araméens et autres Sémites hébraïsés qui formèrent les
groupes juifs de la dispersion, ayant pris avec une souplesse étonnante
le pli même et le mouvement intérieur du cosmopolitisme, s'accrurent
matériellement et moralement, et suscitèrent contre elles des haines
vigoureuses, un antisémitisme (lié d'ailleurs à tout un vieux duel
méditerranéen. Grecs ccmtre Phéniciens, Carthage contre Rome) qui
acheva de les cimenter. De là des massacres de Juifs à Alexandrie,
auxquels les Juifs répondent là où ils sont en nombre comme à Chypre
par des massacres de Grecs. De là les persécutions impériales contre
Juifs et chrétiens confondus. Dans ces haines et ces luttes, un rappro-
chement, une fusion s'accomplissaient, liée elle aussi au plus vieux
rythme du monde méditerranéen, à l'entrée des cultes phéniciens en
Grèce, à YOdyssée, à la propagation de l'alphabet. La philosophie
alexandrine, le christianisme unissent les deux génies pour en faire
le génie moderne, mais n'éteignent point l'esprit de guerre autour du
peuple inclassable et tenace. A la suite des grandes expulsions de
juifs des XV^ et XVI® siècles les villes maritimes, financières, cosmo-
polites les accueillent naturellement : alors se forment les colonies
juives de Livourne, Francfort, Hambourg, Amsterdam, Marseille,
Bordeaux. En 1712 le Spectateur écrivait d'eux : « Ils sont devenus
les instruments au moyen desquels les nations les plus éloignées sont
mises en rapport les unes avec les autres et l'humanité est assemblée :
f s sont comme les boulons et les rivets d'un grand bâtiment, qui,
bien q«e peu impoi^nts par eux-mêmes, sont indispensables au
maintien de l'ensemble. » Je pense devant ces boulons et ces rivets à
la vingtaine de signes phonétiques que les commerçants phéniciens
apportèrent aux Grecs dans le creux de leur main.
On aperçoit alors la seconde origine de l'antisémitisme de M. Maur-
ras. La première était tirée de ce Landerrteau journalistique et litté-
raire qui a le Napolitain ou le Cardinal pour Café du Commerce. La
seconde tient évidemment à des horizons plus vastes, ceux que déve-
loppe, au centre idéal et vivant de sa pensée, le beau mythe et le
paysage allégorique de VEtang de Marthe et les Hauteurs d*Aristarchè,
97
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Tout cet apport sémitique représenté par la Syrienne constitue pour
lui le bloc de ce qu'il faut condamner et rejeter : comme Tunité juive
est faite d'un livre, ce sera d'abord la Bible, ce seront ensuite tous les
apports juifs et toutes les reviviscences bibliques. Le malheur est
que nous trouvons cet héritage juif tellement dans notre sang, dans
notre vie individuelle et sociale qu'il faut remonter bien haut, très
haut pour dénoncer un mal qu'il n'est peut-être plus temps tout à
fait d'endiguer avec succès. Ah ! si les empereurs romains avaient
voulu I « Ils ne surent point la guérir (Rome) des lèpres sémites. »
Le sémitisme c'est « un convoi de bateleurs, de prophètes, de nécro-
mans, agités et agitateurs sans patrie ». Dans une cité bien faite où
Marthe eût débarqué, « un magistrat eût questionné notre histionne
sur son dieu inconnu et mal qualifié. Ou quelque aréopage lui eût
répliqué sèchement qu'on l'entendrait une autre fois. Le sourire
public aurait consommé la justice ^ ». Des abbés ont eu la grosse
malice de lire entre ces lignes et de se scandaliser, et M. Maurras de
se scandaliser qu'ils se scandalisassent.
M. Maurras tire en effet de cet antibiblisme forcené la principale
raison de son goût pour le catholicisme. M. Maurras qui, en s 'efforçant
de ramener la France à la monarchie traditionnelle, est sensible à
« la volupté de faire quelque chose de difficile, mais de grand ^ »•
admire sans doute que l'œuvre la plus grande, la construction formi-
dable et parfaite du tout catholique, ait été aussi la plus délicate et la
plus difficile. Evidemment Rome païenne aurait peut-être pu extirper
le sémitisme (ce n*est pas M. Maurras qui parle, c'est moi qui me
permets d'outrer un peu sa pensée ^). Mais l'œuvre de la Rome catho-
lique fut bien plus dramatique, plus ardue et d'une beauté plus savante.
La Bible est pour elle le Hvre saint, le peuple juif le peuple élu, et
« douze juifs obscurs » ses Apôtres, mais la foi catholique « ne conclut
pas aux bris des images, ni à l'ignorance publique, ni à la domination
des plus vils. Elle respecte la nature dans ses attributs les plus beaux.
Elle concorde avec les lois fondamentales de la société... J'ai toujours
estimé que le catholicisme avait sauvé l'avenir du genre humain. Si
je disais de quoi, M. de Lantivy serait probablement choqué * ». Il
1 . Anthinea, p. 239.
2. Enquête, p. 146.
3. Voir V Action Française et la Religion Catholique^ .p. 24*
4. La Politique Religieuse, p. 23.
98
LA BIBLE
Ta sauvé, pour M. Maurras, du biblisme et du monothéisme. Il a
conservé de la culture antique tout ce qui pouvait en être conservé.
Il a filtré la Bible par le contrôle des clercs et par l'autorité de la tra-
dition. Par lui l'humanité supérieure a été gardée du monothéisme
juif, inoculé à dose atténuée, peut-être un peu comme M. Maurras
a été sauvé de l'anarchie intérieure contre laquelle son tempérament
a dû lutter : « Le catholicisme propose la seule idée de Dieu tolérable
aujourd'hui dans un Etat bien policé. Les autres risquent de devenir
des dangers publics... Depuis que ses malheurs nationaux l'ont affranchi
de tout principal régulier et souvent de tout sacerdoce, le Juif, mono-
théiste et nourri des prophètes, est devenu — M. Bernard Lazare et
James Darmesteter ne nous le cachent point — un agent révolution-
naire ^.
Je laisse de côté la critique propre du monothéisme, incorporée de
près aux idées religieuses personnelles de M. Maurras, et que nous
retrouverons en son temps. Mais le tour dialectique par lequel il
emploie au service direct de l'Eglise romaine sa haine de la Bible et
du biblisme n'est pas dépourvu d'ingéniosité. Il en fait un argument
en faveur du monarchisme religieux, une objection contre toute ten-
dance à l'autonomie nationale en matière de religion. Dans l'Eglise,
selon lui, toute autorité enlevée au pape passe au livre, toute perte
de l'autorité romaine profite à l'autorité de la Bible, à sa lettre, « et
cette lettre, qui est juive, agira, si Rome ne l'explique, à la juive ».
Rome est notre rempart contre le judaïsme : « En s 'éloignant de Rome,
nos clercs... vous feront cingler peu à peu vers Jérusalem. Le centre
et le nord de l'Europe, qui ont déjà opéré ce recul immense, oiffrenl-
ils un exemple dont vous soyez tenté ? Pour éviter une autorité qui
est essentiellement latine, êtes-vous disposé à vous séfnitiser ? Je ne
désire pas à mes compatriotes la destinée intellectuelle de l'Allemand
ou de l'Anglais, dont toute la culture, depuis la langue jusqu'à la
poésie, est infectée d'hébraïsmes déshonorants ^. »
Au contraire « le trait distinctif de notre race, dans ses heures de
puissance et de perfection, est d'avoir échappé à cette influence directe
de la Bible. Le biblisme de Bossuet a traversé le prisme grec et latin
avant de s'épanouir en français. Les tragédies bibliques de Racine
ressemblent aux scènes bibliques de Raphaël, elles se jouent devant
L
1. Trois Idées Politiques, p. 61.
2. La Politique Religieuse^ p. 392,
99
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
un portique gréco-romain. Notre langue, notre pensée, nos arts, bien
qu'ils aient été cultivés et développés par des clercs, sont soustraits
au génie sémite ^ ».
L'hébraïsme de Milton est déshonorant, non celui de Bossuet, qui,
lui, est filtré. Mais qu'y a-t-il de plus classique, de plus plein, de mieux
lié, — et en somme de plus opposé à l'agglomération et à la succession
mécanique du discours dans les langues sémitiques — que les grands
morceaux et même l'ensemble du Paradis Perdu ? Je trouve le
« puritain » Milton bien plus homérique que ce grand « Italien » de
Shakespeare que M. Maurras lui oppose complaisamment comme un
égnie non sémitisé. On peut, en lisant trois assez bons livres du
P. de la Broise, la Langue Française et F Ancien Testament, de
Trenel, la Bible dans Bossuet, la Bible dans Victor Hugo, de M. l'abbé
Grillet, se rendre compte de ce que Thébréu et la Bible ont transmis
à notre langue et à notre littérature. La distinction de M. Maurras
entre le biblisme enchaîné des Latins et le biblisme déchaîné des
Germains est-elle autre chose que verbale ? Un juif converti eu
catholicisme, puis redevenu israélite, M. Pol Lœwengard, a montré,
en des pages bien faites, que le génie de Victor Hugo a une figure
nettement juive. Je ne doute pas d'ailleurs — songeant à Vigny,
aux Harmonies, a la Chute d'un Ange, à V Ahasvérus de Quinet, au
messianisme de Michelet, — qu'un maurrasien ne vît volontiers
dans le romantisme, comme dans la ballade de l'apprenti sorcier,
les esprits sémitiques remonter et travailler, une fois les disci-
plines classiques abolies. L'hébraïsme glisse ici sur la pente du
déshonneur. La Bible est, comme le « Capharnaûm » si bien nommé
du pharmacien Homais, l'armoire aux poisons où Rome seule sait
élaborer des remèdes. C'est là que cette Emma Bovary, en laquelle
M. Seippel personnifie la France, a été chercher l'arsenic dont elle
meurt. M. Maurras, comme le docteur Larivière, arrive en brûlant
le pavé. Si c'était trop tard ?
« On croirait à lire M. Maurras, remarque le P. Descoqs, qu'il ne
connaît la Bible que par V Histoire du Peuple d'Israël... Si M. Maurras
avait étudié la Bible par lui-même... il n'est pas douteux qu'au lieu
d'y découvrir un foyer d'anarchie il y eût bien plutôt retrouvé, à côté
de l'action diyine, le perpétuel effort de l'humanité construisante. »
Même sur notre XVII® siècle catholique français, ne discernons-nous
I . Une Campagne Royaliste au Figaro, p. 42,
100
LE PROTESTANTISME
pas cette « musique des tentes de Sem» sans lesquelles Iss plus aériennes
parties de notre âme n'existeraient peut- être pas et je ne sais quelle
torpeur nous immobiliserait ? Dans ce Sermon sur l Unité de l Eglise
qui est pour la France comme la croisée même de ses branches, ces
tentes de Sem représentent l'Eglise, — l'impérieuse mobilité qui sous
l'ordre même du grand siècle ne lui permet jamais la paix, ne lui donne
cet ordre que comme le repos d'un jour, — les murailles de toile qui,
sur la durée romaine où elles campent, conservent les nomades esprits
du désert, la foi aux étoiles et à l'espace, les formes ployantes comme
transîpises par elle à la cathédrale gothique. Quam pulchra tabernacula
tua, Jacob, et tentoria tua^ Israël! Le croyant, aujourd'hui, n'écouterait
pas l'Evangile debout, le rite de l'Eglise ne l'exigerait pas par là prêt
à partir pour répandre la parole qu*eUe lui rappelle, si, en mémoire
de sa sortie d'Egypte, le peuple errant et tourmenté n'avait dû, à la
Pâque, manger debout Tagneâu avec les herbes amères, tenant son
bâton de voyage et s 'étant ceint les reins pour les roiites où sa destinée,
demain, l'appellera. Et l'extérieur social n'est ici que l'enveloppe
grossière de la réalité intérieure, où l'an et désigne la mort : « S'arrêter
satisfait à quelque hauteur que ce soit de la religion, dit George
Eliot, est une preuve terrible qu'on en ignore le principe même. •
II
LE PROTESTANTISME
Dans la chaîne du mal telle que la conçoit M. Maurras, la Bible
et le Juif ne forment que le point de départ ; la suite en est constituée
par trois disastres, trois maladies qui se sont engendrées l'une l'autre
et qui, dans la mesure où elles n'étaient pas combattues, ont vicié le
monde moderne : Réforme, Révolution, Romantisme. A ces trois R
M. Maurras n'oppose point nominalement les trois C, Catholicisme,
Contre-Révolution, Classicisme, mais c'est bien sous ce triple aspect
qu apparaît à son lecteur l'ensemble de sa doctrine. Tout s'y rattache
101
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
à « notre tradition catholique, part intégrante et dominante de la
latinité. Les habitudes de lesprit classique en font ainsi partie ; cette
façon de concevoir la science, les lettres, les arts, la vie de société,
les disciplines de la pensée y déterminent le goût et même la passion
raisonnée de Tordre. C'est le contraire de l'esprit révolutionnaire ^ ».
Et l'esprit révolutionnaire, c'est une Somme chronologique, un bloc
analogues : cela va de Luther à la Sorbonne contemporaine, en passant
par le puritanisme anglais, Rousseau, la Révolution française, le roman-
tisme français et le pangermanisme. Sauf en ce qui concerne le pan-
germanisme, qui n'existait pas de son temps, le même bloc se retrouve
chez Auguste Comte qui, dans la Politique positive, fait commencer
la décadence politique et morale du monde moderne à la Réforme ; ses
jugements sur la Révolution comme fait sont un peu confus, mais il
s'attaque avec énergie aux idées dites delà Révolution ; enfin, s'il ne s'est
guère préoccupé du Romantisme, il n'a pas fait entrer une seule
œuvre romantique dans la Bibliothèque positiviste où figurent les
chefs-d'œuvre de la poésie classique. Sa table de proscription, et sur-
tout les motifs qu'il en donne, sont en somme les mêmes que ceux
de M. Maurras. Et l'origine en paraît bien claire : c'est la distinction
raisonnée établie par les saint-simoniens entre les périodes organiques
et les périodes critiques de l'humanité. Voilà donc le point où s'amor-
cent à peu près, dans cette régression et ce passage du flambeau, les
idées de M. Maurras. La théorie des périodes organiques ébauchait,
au moment même du Génie du Christianisme, sentimental, un Génie
du Catholicisme, politique, dont nous trouvons en M. Maurras la
forme dernière.
Le protestantisme fut un désastre pour l'humanité, parce qu'il
rompit l'unité du « splendide tout catholique » et parce qu'il installa
partout où il s'établissait sous une figure avouée ou déguisée le prin-
cipe du libre examen et la souveraineté du sens propre. M. Maurras
le dénonce sous sa forme allemande et sous sa forme française ou plutôt
sous les traits étrangers qu'il a donné à la France.
C'est du protestantisme qu'est née l'Allemagne moderne, c'est-à-
dire l'ennemi de tout ce qui est français, de tout ce qui est nous-
même. « L'Allemand déclare s'être senti devenir lui-même, il a for-
mulé la définition consciente de son quid proprium au jour précis où
il a prononcé sa séparation d'avec les principes et les éléments de
1. Le Pape, p. 253.
102
LE PROTESTANTISME
l'Europe méridionale ^. » Mais l'âge classique français a dû se cons-
tituer, comme toute grande conscience nationale, d'une façon ana-
loguec Le jansénisme, qui fut au XVII® siècle l'Acropole de la France
intellectuelle et morale, n'est-ce en partie une retraite du catholicisme
sur des éléments français, une séparation d'avec l'Espagne et l'Italie ?
Pour le méditerranéen qu'est M. Maurras, je comprends que se
séparer d'un Midi quelconque soit renoncer à la lumière humaine.
Mais les séparations de ce genre ressemblent beaucoup à celles de
corps primitifs à quatre membres dans le mythe du Banquet. Chaque
moitié recherche celle dont elle fut séparée, afin que la réunion soit
plus exquise et mieux sentie que ne l'eût été le maintien de l'union.
Félix culpa, aurait dit aussi Gœthe pendant les trois ans où il se faisait
à Rome une culture classique. Prenez cela, évidemment, cum grano
salis : la Réforme a déterminé en partie l'histoire d'Allemagne ; les
guerres religieuses qu'elle a d'abord soulevées ont été incontestable-
ment un mal, mais, dans l'ensemble, a-t-elle été un mal ? C'est ce
qu'on ne saura jamais, puisqu'on ne saurait comparer, comme le
Sextus Tarquin de Leibnitz dans le palais des possibles, le monde où
elle a existé et un monde où elle n'aurait pas existé. Et n*en est-il pas
de même de tous les grands mouvements historiques. Réforme, Révo-
lution, Rom.antisme, — et, si les efforts et les vœux de M. Maurras
étaient couronnés de succès, Contre-Réforme, Contre-Révolution,
Contre-Romantisme ?
Toute invasion d'idées ou d'hommes qui déborde sur la France est
pour M. Maurras une invasion protestante. Un chef hussite exigea
qu'après sa mort on tannât pour un tambour sa peau, afin de continuer
à mener de quelque façon ses fidèles au combat. C'est un instrument
de ce genre, fait avec la dépouille de Martin Luther, qui dirige vers la
France toute transgression germanique, en lunettes ou casquée. Avant
la guerre, M. Maurras surveillait d'un œil tout particulièrement
jaloux « l'échancrure de Genève et de Coppet ». Depuis 1914 son
attention s'est reportée entière, comme il est naturel, sur la maison-
mère des « idées suisses », la grande Germania. La grande guerre a
dû en effet mobiliser tout le monde. Comme Diogène, quand les
Corinthiens s'agitaient en armes, se mit à rouler son tonneau pour ne
pas rester oisif, les philosophes se sont mis à faire de la philosophie
de guerre et à transposer la lutte mondiale dans le domaine des idées.
l.LePûpe. p. 254.
103
LES IDÉES DE C H A R L ES M A U R R AS
M. Maurras les conjure à présent : « il faudrait, s'écrie-t-il, tenir
compte du fait historique et moral que nous avons signalé de tout
temps, sur lequel nous ne cessons de revenir depuis six semaines,
depuis que M. Emile Boutroux, à qui il eût appartenu de le définir.
Ta négligé sans doute en vertu des raisons d'État du régime. Pour
éviter de toucher à Kant, demi-dieu de la démocratie libéraje, pour
éviter un autre de ses patrons, Luther, M. Boutroux a négKgé de
voir ou de dire l'essentiel : savoir que, dépuis le XVI® siècle, par la
doctrine du libre-examen et de la souveraineté du sens propre, l'Alle-
magne, autrefois participante à la civilisation européenne, a fait
schisme, puis régression, puis un vrai retour à l'état sauvage ; que la
science de l'Allemagne, bénéficiant de la vitesse acquise, s'est déve-
loppée d'une part, mais que sa philosophie théologique et morale a
été, d'autre part, en recul constant, car llndividualisme absolu, tel
qu'il se dessina chez Kant, dut aboutir à un anarchisme eflfréné, chaque
être ayant qualité pour faire un dieu de son moi... Ce rapide tableau
est, il faut l'avouer, incommode pour ceux qui traînent dans leur
bagage le 'buste de Rousseau, la déclôration des Droits de l'homme et
les idées de la Révolution. Mais les autres êtres humains sont libres
de voir qu'aucun trait esquissé n'est faux et qu'il contient exactement
l'explication que l'on demande ^. » Ce « rapide tableau » est, au moins,
rapide, dans un ordre où on ne doit s'avancer qu'avec la pru-
dence du serpent. Que pensera le philosophe Boutroux de cette
conception de la liberté ? M. Maurras, bon traditionaliste, n'est
pourtant pas un de ces voyageurs sans bagage que redoutent les
hôteliers, et il porte bien dans sa valise le buste de quelqu'un, la décla-
ration de quelque chose et les idées de quelque époque : en serait-il,
lui aussi, moins libre ? Quoi qu'il en soit, voici le contenu de ses
malles : toute la vie matérielle et spirituelle de l'Europe moderne
« paraît suspendue au point de savoir qui vaincra, de l'individualisme
germain venu de la Réforme et de la Révolution ou des idées géné-
rales qu'élabora le genre humain au cours d'un mouvement civili-
sateur qui trouva ses formules les plus complètes dans le catholicisme
romain ».
Il ne me souvient plus dans quelle cagna de la Somme je lus les
pages de M. Boutroux auxquelles fait allusion M. Maurras. J'en lus
d'autres aussi, en même temps et sur le même sujet, de M Bergson,
1. Le Pape, p. 239.
104
LE PROTESTANTISME
que M. Maurras ne rabroue pas moins énergiquement. Il me parut que
les philosophes, de l'un et de lautre côté des Vosges, donnaient aux
nations en guerre des dieux idéaux un peu arbitraires et exsangues qui
comme les dieux troyens combattissent avec eux : ciel abstrait de
Flaxman et de Cornélius. Il y a plus de substance et de pâte dans la
fresque que M. Maurras abat en grands traits non tâtés, substance et
pâte faites de belles passions et de haines vigoureuses, et si M. Albert
Besnard par exemple cherchait des conseils en vue d*un plafond allé-
gorique pour quelque Temple de la Gloire peuplé d'images de la grande
guerre, il faudrait l'envoyer plutôt à M. Maurras qu'à M. Boutroux.
Mais, enfin, celui-ci a consacré une partie de sa vie à étudier Kant, et s'il
accumulait autant d'affirmations hasardées que M. Maurras il mettrait
en morceaux son tonneau philosophique. Le « recul constant » de la
« philosophie théologique et morale » allemande, par exemple, le laisse-
rait (plus encore qu'il ne l'aurait trouvé) rêveur, lui qui se souviendrait
qu'il n'y a eu au XIX^ siècle de grand mouvement théologique qu'en
Allemagne, et d'une théologie liée, conformément à la tradition de Mé-
lanchton, à un humanisme, puisque Schleiermacher fut le père de
l'exégèse platonicienne et que Zeller sortit de l'école théologique de
Tubingue. Et la philosophie morale peut-elle vraiment être dite autre
chose que ce qu'elle est depuis Socrate, ce qu'elle a toujours été chez
les Grecs et chez les modernes, l'appel à un renouvellement intérieur
qui doit bien être individuel ? Dès lors les trois grands courants de
philosophie morale au XIX® siècle n'ont-ils pas coulé avec Kant,
Schopenhauer et Nietzsche ? Que M. Maurras réagisse comme un
diable sous les trois gouttes d'eau bénite de ces trois noms, je l'admets,
mais alors qu'il biffe de sa table des bonnes valeurs l'expression de
philosophie morale, et qu'il déclare, au sens où le disait Vaugeois :
« Nous ne sommes pas des gens moraux ».
La même série noire sert à classer, comme les haines extérieures
de M. Maurras, ses haines intérieures. « Ni la Révolution ni le Roman-
tisme français ne s'expliquent sans cette préalable division des cons-
ciences que la Réforme nous imposa, et qui découvrit nos frontières
intellectuelles du côté du Nord et de l'Est ; or le Bloc, et toutes les
fureurs dont le Bloc est le père sont de formation romantique, révolu-
tionnaire et conséquemment protestante ^. » La Vache à Colas, animal
décidément infernal, est le cheval troyen dans le ventre de qui tous les
î. La Politique Religieuse, p. 47.
105
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
ennemis de M. Maurras se sont introduits chez nous. Tout le Midi
connaît l'histoire de Jarjaye de Tarascon qui, s'étant glissé en contre-
bande dans le Paradis, ne voulait plus en sortir. Saint Pierre avait
essayé en vain de la menace, de la persuasion, des promesses : rien n'y
faisait, et Tenfant du soleil répondait à tout par le : J'y suis, j'y reste.
Le pauvre portier, prévoyant une histoire terrible, s'arrachait les che-
veux. Un brave saint qui passait par là, et qui avait voyagé autrefois
dans le pays d'Arles, tira son collègue d'embarras. Deux ou trois anges,
bien stylés, s'en allèrent crier à la porte : Li biou, li biou, — les bœufs I
les bœufs ! Le sang de Jarjaye ne fit qu'un tour, il s'élança dehors,
pendant que saint Pierre refermait vite la porte derrière le dos de l'indé-
sirable. M. Maurras, en qui Faguet distinguait le sens de la tauroma-
chie, a toujours prétendu trouver au bout du Chemin de Paradis les
portes gardées par l'apôtre aux grandes clefs. Je ne veux pas m 'im-
miscer dans ce qui a dû être décidé chez Dieu le Père à son sujet,
mais si le Chemin de Paradis^ qui figure déjà dans l'Enfer de la biblio-
thèque d'Action Française, devait figurer par surcroît dans l'enfer
de là-haut, et si M. Maurras, avec sa subtilité de fils d'Ulysse, parvenait
à introduire dans le royaume céleste, l'Apologie pour le Syllabus à la
main, sa figure païenne, je crois bien que le même tour pourrait servir
encore et que le cri : La vaco ! la vaca ! le ferait sortir des portes célestes,
plume au poing.
Nous toucherons tout à l'heure aux réalités de fait qui sont au fond
de ces idées de M. Maurras. Mais on trouvera peut-être beaucoup
d'artifice dans cette manière de créer des « chaînes ». Je pense aux
successions logiques analogues établies par Brunetière, avec peine et
vigueur, dans ses différentes Evolutions de genre, et particulièrement
dans ÏEvolution de la Poésie lyrique au XIX^ siècle. Rousseau —- qui
est décidément d'un bon usage comme courroie de transmission —
servait d'intermédiaire entre la poésie lyrique du XIX® siècle et l'élo-
quence de la chaire au XVII®. On remontait alors une chaîne qui com-
mençait comme celle de M. Maurras, par la poésie romantique (Bien
cela I) puis continuait par le citoyen de Genève et musicien extrava-
gant (Quand je vous le disais !) et de là allait s'amorcer en Jacques-
Bénigne Bossuet (Ah mais non !) Evidemment la recherche de la
paternité en cette matière n'est pas interdite. Je parlais moi-même tout
à l'heure d'une chaîne possible Maurras-Comte-Saint-Simon. Tout
cela c'est une question de mesure Libéralisme et jacobinisme, libéra-
lisme allemand et luthérianisme, « ces choses là, dit M. Maurras, se
106
LE PROTESTANTISME
tiennent par des chaînes de rapports infrangibles ^ ». Non ; par ces
fils de brouillard emperlé qui réunissent, un matin beau, toutes les
tiges d'un champ. Aucune de ces chaînes n'est fausse, toutes sont un
moyen de mettre en ordre des idées, et la critique que nous en faisons
est une manière de constater que cet ordre reste toujours provisoire.
Voici quelques lignes qui feront peut-être bien saisir la façon dont
une question de ce genre se pose. « Rien n'empêche, dit Comte (cité
par M. Maurras), d'imaginer, hors le notre système solaire, des mondes
toujours livrés à une agitation morganique entièrement désordonnée,
qui ne comporterait pas seulement une loi générale de la pesanteur: »
Cette imagination du désordre, ajoute M. Maurras, sert d'ailleurs à
nous faire apprécier mieux et même chérir (le mot revient souvent)
les bienfaits de l'ordre physique qui règne autour de nous et dont
nous sommes l'expression la plus complète ^. Evidemment l'esprit
peut tout imaginer, c'est-à-dire, ici tout penser comme possible, mais
à condition que ce possible n'implique pas contradiction. La même
possibilité d'un monde sans lois, de nébuleuses livrées au pur hasard,
a été soutenue, du point de vue de l'empirisme, par Stuart Mill.
Si Comte et Mill avaient été familiers avec le Critique de la Raison
pure ils n'auraient point avancé de pareilles possibilités, qui sont
proprement impensables : nous ne pouvons rien concevoir d'existant
sans le penser, et nous ne pouvons rien penser que selon des caté-
gories, c'est-à-dire selon un ordre et dans un ordre.L'homme a
besoin d'ordre et son intelligence fait toujours de l'ordre ainsi que
M. Jourdain faisait de la prose. Les chaînes comme celles dont
nous avons parlé font de l'ordre, en supposant, ainsi que le veut la
méthode cartésienne, cet ordre même entre les objets qui ne se
suivent pas naturellement. Mais ce qui est aussi intéressant que ce
besoin d'ordre c'est cette « imagination du désordre ». Pour que le
désordre soit imaginé, il faut nécessairement qu'il soit imaginé comme
un ordre Qe renvoie à l'analyse célèbre de M. Bergson). Non seule-
ment, chez M. Maurras, il est imaginé comme un ordre, celui de la
fameuse chaîne Luther-Rousseau-Kant-Fichte-pangermanisme, ou
Luther-Rousseau-Kant-Bloc, mais c'est un diable qui porte sa pierre
à Dieu, c'est un désordre dont l'imagination sert à nous faire mieux
apprécier l'ordre, et qu'une pia fraus analogue à la phrase impensable
I.LePa)&e, p.241.
2. U Avenir de rintelligence^ p. 126,
107
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
d'Auguste Comte figure comme un repoussoir et des fonds d*ombre
derrière la lumière de l'ordre.
M. Maurras qui sent le besoin de penser par opposition, comme
Dante, entre blancs et noirs, entre guelfes et gibelins (est-ce un peu
de ce manichéisme, plutôt méridional, qu'il dénonce chez Hugo et
Michelet ?) donnerait volontiers de l'être à son ennemi, pour mieux
s'affirmer, s'éprouver et se limiter. Il confronte la beauté de la Civili-
sation telle qu'il la conçoit à la Contre-Civilisation telle qu'il l'imagine,
comme Auguste Comte, plutôt sur des concepts historiques que sur
de l'histoire proprement dite. « Avant la Réforme, la culture romaine
s'étendit à la chrétienté tout entière. La Germanie n'existait point à
l'état de protestation contre cette culture. Il y avait bien des sauvages
et des sauvageries, mais il n'y avait point de barbarie constituée comme
aujourd'hui. La Civilisation n'était pas contrefaite ^. »
La barbarie, le désordre n'ont pu évidemment se constituer et
s'ordonner que par une certaine présence de l'ordre. C'est surtout
du point de vue de l'histoire de France que M. Maurras, blanc du
Midi, hait le protestantisme. Il le hait sans doute du même fond dont
il est monarchiste, mais enfin il le hait plus — historiquement s'entend
— qu'il n'aime la monarchie traditionnelle. « J'aurais ligué pour ma
part jusqu'à la conversion du roi huguenot et non au delà ^. » Evidem-
ment il eût été pour la France, en majorité catholique, aussi rude d'avoir
un roi huguenot, s'appelât-il Henri de Navarre, qu'il fut insupportable
à l'Angleterre en majorité protestante de subir Jacques II. Mais il lui
fut bon de posséder un roi qui eût été huguenot, le roi de l'Edit de
Nantes. L'esprit de l'édit de Nantes et du Béarnais n'est même pas
tout à fait éteint chez M. Maurras, politique qui n'a jamais, que je
sache, versé dans les intempérantes apologies de la Révocation com-
mises autour de lui. Dans sa Politique Religieuse il a écrit sur la question
protestante soulevée par une lettre d'un industriel connu, M. Gaston
Japy, un chapitre d'une singulière pondération et d'une grande élo-
quence qui nous fera mieux toucher les raisons de son attitude que
d'autres lignes, de polémique plus excessive.
« Peut-être également coupables et peut-être également innocents,
les hommes se sont succédé : ils ont passé et ils sont morts, se dérobant
à toutes nos prises ; mais l'idée qui les anime subsiste ; il demeure
1. U Avenir de l Intelligence^ p. 223.
2. Le Dilemme de Marc Sangnier^ p. 81.
108
LE iPROTESTANTiSME
nécessaire de les juger. De quelque forme respectueuse, affectueuse
même, qu'il faille envelopper, devant les personnes qui croient en
cette idée, le jugement impersonnel que nous devons porter sur elle,
il est impossible de l'arrêter sur nos lèvres et de le glacer sous notre
plume, à moins de donner notre démission d'être raisonnable, d'animal
politique et de citoyen prévoyant.
» Ce n'est pas persécuter les protestants que de compter les des-
tructions nées du protestantisme en Europe. Ce n'est pas organiser
les massacres et provoquer l'intolérance que de constater courtoise-
ment cette vérité objective que le protestantisme a pour racines obs-
cures et profondes l'anarchie individuelle, pour frondaison lointaine
et pour dernier sommet l'insurrection des citoyens, les convulsions
des sociétés, l'anarchie de l'Etat. ^ »
Il faut donner acte à M. Maurras qu'il mène un combat d'idées.
Et c'est avec un juste usage des termes qu'il prétend le mener en tant
qu'animal politique. En partie par nature, en partie par nécessité
des temps où il lutte, M. Maurras possède un cerveau d'Etat, pense
avec une raison d'Etat. « Politique d'abord » et « Nous ne sommes pas
des gens moraux ». Tous ces termes flamboyants et courroucés qi^'il
emploie pour désigner les tristes résultats du protestantisme, ces pas-
sages de l'apoplexie dans la privation de la vie où conduit la folie
luthérienne, signifient en somme l'usurpation qu'étend la conscience
individuelle sur le domaine de l'Etat et sur le domaine du pouvoir ou
des pouvoirs spirituels.
Mais son autre grief français contre le protestantisme est plus par-
ticulièrement politique. Il regrette que catholiques et protestants
n'aient pu, dans le passé, se tendre la main comme Crillon et Lesdi-
guières après s'être battus tout un jour sur la brèche de Sisteroru
Aujourd'hui il est trop tard pour bien faire. Depuis cette épogue, en
effet, « catholiques et protestants firent bande à part, et, tandis que
les plus nombreux, les plus puissants, les mieux placés continuaient
le large courant de la tradition nationale à l'ombre des vieilles églises,
des antiques mœurs, et de la Royauté, le protestantisme s'organisait
aussi en province distincte, en diocèse moral et mental tout à fait
séparé, sorte d'ilôts qui ne communiquaient que par certains ponts
Ires étroits avec le reste de la vie française : mais de larges chaussées,
de nombreuses passerelles, de spacieuses levées de terre rejoignent
1. La Politique Religieuse, p, 47,
109
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
au contraire le monde huguenot français à TAllemagne (par la Suisse),
à la Hollande, à l'Angleterre... ^ »
Ce sont des faits. M. Maurras veut qu'on les constate, et non qu*on
en cherche la cause. « C'est une manie bien libérale d'évoquer le fan-
tôme des responsabilités où cette notion n'a que faire. Il est toujours
facile de charger Louis XIV, d'inculper Coligny. » L'Ulysse de Mar-
tigues, le « monstre de souplesse ! » C'est peut-être dans l'histoire
de France du P. Loriquet, en deux petits volumes non signés où ne
se trouve pas malheureusement la phrase fameuse, qui au moins eût
été spirituelle, sur Buonaparte, ou bien c'est dans le manuel de
Mélin que j*ai lu autrefois que les huguenots, lors de la Révocation,
« ne rougirent pas de porter à l'étranger les secrets de notre industrie ».
De la même encre M. Maurras leur reproche les chaussées, les passe-
relles, les levées de terre qu'édifia Louis XIV avec son confesseur
pour Vauban. — A quoi bon chercher des responsabilités quand
il n'y a qu'à constater des {aits ? Ou plutôt faisons un marché. Qu'on
ne parle pas de Louis XIV et je ne parlerai pas de Coligny. Et j'y
aurai du mérite, car vous n'ignorez point que ce scélérat... — Pardon.
Coligny date de l'époque où les protestants et les catholiques se
battaient. Les guerres de religion furent atroces de part et d'autre,
et je conviens que les protestants furent politiquement plus coupables,
en ce qu'ils les commencèrent. Je conviens que la monarchie devait
surveiller et contenir des turbulents qui d'ailleurs, une fois matés
par Richelieu, avaient cessé d'être dangereux. Mais enfin l'Edit de
Nantes et celui d'Alais avaient avait donné à ces fractions de la famille
française une charte de paijJ religiêuée. La monarchie de Louis XIV a
rompu cette charte, elle a causé par la Révocation une partie des mal-
heurs de la France. La Révocation s'est traduite par les ruines matérielles
que vous savez. Elle s*e8t traduite par des ruines sociales : les éniigrés
protestants appartenaient aux classes moyennes, garantie de stabilité
pour un Etat, comme le protestantisme est lui-même une classe
moyenne de la religion, de la pensée et de la culture, également éloi-
gnée de certains sommets et de certains bas-fonds (il est intéressant
que le protestant Guizot ait été le théoricien politique et le ministre
de ces classes). Elle s'est traduite par une ruine diplomatique et mili-
taire qui a arrêté net l'arrondissement de la France vers l'Est. Comme
le dit Sorel, elle « unit l'Empire k l'Empereur... Les catholiques d'Alle-
I. La Politique Religieuse, p. 43. ^
110
LE PROTESTANTISME
magne demeurèrent unis à la maison d'Autriche, et les protestants se
joignirent à eux. La terrible guerre qui désola l'Europe de 1688 à
1697 vit l'Empire coalisé et l'Europe liguée contre la France.
Louis XIV y perdit la Lorraine... Il y perdit aussi les alliés de la France
en Allemagne ^ » mal remplacés par la clientèle de l'électeur catholique
de Bavière qui ne donna jamais que des mécomptes. Fléchier pouvait
dès lors voir dans l'Oraison funèbre de Turenne « l'Allemagne, ce
vaste et grand corps composé de tant de peuples et de nations diffé-
rentes, déployer tous ses étendards et marcher sur nos frontières pour
nous accabler par la force après nous avoir effrayés par la multitude ».
La Révocation fut le « pouvoir fédérateur » de l'Allemagne. Nous
sentons encore aujourd'hui les conséquences de cette grande erreur
monarchique. Dès lors, au cas où il serait vrai que le protestantisme
français représenterait un élément national mal rejoint aux autres,
est-il juste d'en accuser ce protestantisme lui-même qui est ce que l'a
fait une politique dont il a été le premier à souffrir ? Est-il juste de
séparer les effets de la cause ? M. Maurras se méfie des protestants
à cause des rancunes historiques qu'ils ont conservées contre l'an-
cienne France. Singulière façon d'y remédier que de chercher à y
ajouter d'autres rancunes « en extirpant, non pas les hommes protes-
tants qui sont de nos frères, mais l'esprit protestant, qui est notre
ennemi et le leur ^ ». Ainsi un candidat déclarait qu'il faut demander
moins au contribuable et plus à l'impôt. Observez qu'une cause d'an-
tagonisme social fâcheux est, en France, précisément ce même raisonne-
ment appliqué à l'aristocratie française. On lui reproche les rancunes
historiques qu'elle « doit » avoir contre la France de la Révolution. Au :
« Le protestant sera toujours le protestant » répond un « Les blancs seront
toujours les blancs ». On contribue à créer soi-même le mal que Ton
dénonce, et l'on y contribue volontiers. Brunetière, dans une discus-
sion avec Yves Guyot, se plaint d'un procédé de polémique qui con-
siste à répondre non pas à ce qu'a dit son adversaire, mais à ce qu'il
serait nécessaire qu'il eût dit pour qu'on lui répondît victorieusement.
(Il me semble d'ailleurs que toute discussion glisse nécessairement
sur cette pente savonnée.) Etendez cette méthode à la vie politique,
et reprochez à un groupe les sentiments qu'il doit avoir pour justifier
votre vigilance civique...
1. Recueil des Instmctiom, etc. (Autriche), Intr., p. 12,
2. La Politique Religieuse, p. 53.
ilî
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
M. Maurras, blanc du Midi, a vu de la tour Magne la question pro-
testante. On ne saurait juger du reste de la France par les arènes de
la politique nîmoise et par les passions du pays des biou. M. Gaston
Japy, à une lettre de qui répondait l'article de M. Maurras où j'ai
pris ces dernières citations, avait toutes raisons de s'étonner. J'écris
précisément ces pages sur M. Maurras, cet hiver de 1917, à Beaucourt,
où les hasards de la vie militaire me fixent quelques semaines. C'est
le siège de la grande famille industrielle des Japy, et la partie de la
France où le groupe protestant est le plus dense. Or, dans tout ce
pays luthérien de Montbéliard, la question protestante n'existe pas. On
tirerait même ici des faits certaine vague confirmation des vues de Renou-
vier lorsqu'il voyait dans la protestantisat.on de la France un moyen
de paix sociale. A une dizaine de kilomètres de Beaucourt, la famille
Viellard représente comme les Japy une puissante féodalité industrielle.
Les Viellard sont catholiques militants et grands constructeurs d'églises
et d'écoles libres ; les ouvriers de Morvillars, où notre compagnie
passa le dernier été à élever des baraques Adrian, déclarent en général
que ce n'est qu'en hantant ces églises et en peuplant ces écoles que
l'on obtient avancement et faveurs. Mais il est indifférent aux Japy,
cela va de soi, que leur personnel fréquente ou ne fréquente pas le
temple, l'église, la synagogue, voire même la mosquée pour laquelle,
pas loin d'ici, le docteur Grenier menait sa réclame. Les Viellard et
les Japy sont des industriels également honorables et d'une philan-
thropie pareillement active, qui appartiennent les uns et les autres
au monde conservateur : n'est-il pas vrai cependant que, dans la
France d'aujourd'hui telle que son histoire l'a faite, le protestantisme
des Japy écarte automatiquement certaine cause d'antagonisme ? —
Vérité à Beaucourt, erreur à Nîmes. — Eh je sais bien. Raison de plus
pour que M. Maurras, à l'imitation de Frédéric Amouretti, tempère
un peu de Maistre et Comte par le Bottin des départements.
Mais c'est de l'extérieur plutôt que de l'intérieur que Renouvier
tirait la principale raison de son mouvement utopique et uchronique.
La décadence des peuples catholiques et la prospérité des peuples
protestants au XIX® siècle est le principal argument qui paraît infirmer
les vues d'Auguste Comte et de M. Maurras ur le protestantisme
instrument d'anarchie, de désordre et de faiblesse sociale. Depuis la
Réforme qui marquerait le principe de la décadence politique de
l'Europe, les faits ne semblent point marcher dans la voie qu'ont cru
discerner les auteurs de la Politique positive et de la Politique Religieuse,
112
LE PROTESTANTISME
M. Maurras, dans les rallonges qu'il apporte aux exposés de Comte,
n'en est pas embarrassé.
« C'est, dit-il, en se recatholicisant dans une très large mesure, je
veux dire en appliquant à leur système certains principes de politique
empruntés à la catholicité que jadis la Grande-Bretagne, plus récem-
ment la Prusse, sont revenues à un état de puissance civilisée et civili-
satrice. On ne saurait trop engager les nationalistes français à consi-
dérer ces exemples et surtout à ne pas les comprendre à rebours :
ce n'est pas d'avoir rompu avec Rome, c'est d'avoir plagié certaines
grandes idées romaines et françaises, que grandirent Londres et
Berlin. Les nationalistes français qui ne verraient pas ce grand point
risqueraient plus qu'une faute. Ils commettraient un véritable crime
contre leur patrie, traduisons mot à mot, contre le sang des pères,
contre les os même des morts ^. » Ces adjurations pathétiques tiennent
la place des preuves dont M. Maurras n'a garde d'étayer ce qu'il
affirme. « Certaines grandes idées romaines », « certains principes »,
cela paraît tout le contraire d'idées et de principes bien certains.
D'autre part voilà que M. Maurras nous explique ailleurs les mala-
dies des pays catholiques par l'infiltration des idées protestantes,
c'est-à-dire de la Germanie « à l'état de protestation » contre la culture
romaine, « La Grèce, l'Espagne, l'Italie d'aujourd'hui, la Dacie elle-
même, où les dialectes latins se sont gardés assez purs, ont été plus
subjugués encore que notre France par le germanisme des cent cin-
quante dernières années... Dans toute 1 Europe méridionale, la haute
société représentée par les cours, les compagnies savantes représentées
par les universités, ont subi la civilisation des Anglo-Saxons ou se
sont rattachées à la médiocre demi-culture des Allemands ^. »
Ainsi les pays catholiques seraient en décadence simplement parce
qu'ils sont devenus à moitié germaniques, c'est-à-dire protestants,
et les pays protestants en progrès parce qu'ils se sont refaits à moitié
catholiques. Cela me paraît ressembler un peu aux tours de passe-
passe de Faguet. Mais alors ? Pater e baculum quem ipse tuleris... Et
quelles sont ces idées romaines et françaises que Londres et Berlin
auraient « plagiées ? » L'idée centrale du patriotisme anglais, c'est
précisément la haine et du papisme et de la maison de Bourbon, et
ils ne les ont combattus ni avec un autre papisme, puisque l'Angleterre
1 . La Politique Religieuse^ p. 274.
2. Le Rçmantisme Féminin» p. 223.
113
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
est précisément le pays de l'Eglise nationale et des « sectes », ni avec
une autre maison de Bourbon puisque l'Angleterre, à qui est échue
une chaîne de rois aussi incohérente et mauvaise que la nôtre était
en général excellente et suivie, a dû se constituer plutôt contre ses
rois, tyrans, papistes, étrangers ou fous, que par ses rois. Et les infil-
trations anglo-saxonnes dans le catholicisme (Newman, l'américa-
nisme) et dans les idées françaises (régime parlementaire) d'ailleurs
déplorées par M. Maurras, sont beaucoup plus évidentes que les
înÉltrations inverses, Ainsi M. Lloyd Georges fut longtemps pour
e journal de M. Maurras (avec cette manie potachienne des sobriquets
qu'affectionne V Action Française) le « prédicant gallois Lloyd George »
et M. Maurras ne pouvait pas le souffrir. Il prévoyait que « l'Angleterre
prédicante et biblomane du XVII ^ siècle peut reparaître au XX^, mais
à condition de tout compromettre et de tout gâcher de ce qui la fît
prospère et puissante^ ». Ne sont-ce pourtant pas, évidemment, des
vertus de l'Angleterre d'autrefois, analogues à celles dont fut cimentée
l'armée de Cromwell, qui ont désigné Lloyd George, contre le vent
parlementaire anglais lui-même, comme le pilote de l'idée anglo-
saxonne en son grand péril, en même temps que Clemenceau achevait
a guerre par son entêtement de bleu de Bretagne ? (Michelet, dans son
TableaUy loue le granit celtique d'avoir toujours fourni à la France
des têtes plus dures que le fer de l'étranger.)
Et la Prusse ! Suffit-il que les Hohenzollern aient été, comme les
Capétiens, des rassembleurs de terre pour qu'ils soient taxés de
« plagiat ? » L'origine la plus apparente de la grandeur prussienne
consiste dans une idée en somme protestante, celle de la liberté de
conscience. Tandis que Louis XIV, et des princes allemands qui se
faisaient gloire de l'imiter, prétendaient ne plus vouloir chez eux de
sujets qui ne fussen de leur religion, et ce conformément aux droits
des rois reconnu à Augsbourg, les Hohenzollern souverains d'un pays
pauvre, rois calvinistes d'un peuple en majorité luthérien,* peuplèrent
leur Brandebourg et leur Prusse avec des sujets indésirables pour les
souverains fanatiques, mais très désirables pour des princes qui ne
songeaient, selon la formule du roi-sergent, qu'à faire ein Plus. Si
M. Maurras veut dire qu'ils ont en effet « plagié » Henri IV et que la
liberté de conscience est une idée françaine, s'il évoque le Béarnais
et Michel de l'Hospital, j'y souscrirai, mais le dira-t-il ? Quand les
1. Kiel et Tanger f p. 142.
114
i
LE POUVOIR SPIRITUEL
rois de Prusse ouvraient, comme leur basse-cour à la volaille fugitive
des voisins, leurs états aussi bien aux protestants persécutés par
Louis XIV qu'aux Jésuites dissous par Ganganelli, ils colonisaient
et construisaient la Prusse en prenant le contre-pied des Français et
des Romains de leur temps. Et lorsqu 'Auguste Comte a voulu donner
à l'un des treize mois positivistes un nom qui symbolisât l'Etat mo-
derne, ce n'est point le norrî de Louis XIV qu'il a choisi, mais celui
de Frédéric II. N 'est-on pas toujours, en bonne politique, le « pla-
giaire » de quelqu'un ?
Il y a dans les Amitiés Françaises un chapitre délicieux sur les démêlés
d'un petit garçon avec son institutrice allemande au sujet de l'âme
des bêtes. Et M. Barres conclut : « Magnifique docurnent sur l'origine
des guerres de religion ! Une fois de plus la répugnance à accepter
une étrangère se doublait de prétextes ihéologiques. » M. Maurras
a inversement doublé sa théologie d'une répugnance nationaliste à
accepter l'étranger tel que son flair le subodorait en chaque sectateur
de Calvin. La lutte qu'il engage est une lutte d'idées, et l'enjeu de
cette lutte est le pouvoir spirituel français. Cette question, posée par
Saint-Simon et Comte, de pouvoir spirituel, M. Maurras l'a profon-
dément reprise et suivie, et c'est du point de vue de ce pouvoir seu-
lement que nous apercevrons les vraies raisons qu'il a eues de « liguer »
contre le protestantisme.
LE POUVOIR SPIRITUEL
L'idée d'un pouvoir spirituel, ou plutôt le problème du pouvoir
spirituel, semble avoir occupé depuis longtemps M. Maurras. Expli-
quant une phrase qui, dit-il, ne correspond plus à sa pensée, au sujet
de « la fâcheuse scission intervenue à l'ère chrétienne entre le pouvoir
civil et le pouvoir religieux », il l'explique ainsi : « Ce que j'ai le plus
admiré de l'unité antique, ce n'était pas son étatisme, c'était sa théo-
cratie, où c'était l'ordre reliiP'ieux qui absorbait l'ordre civil. » (Etrange.
115
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Les collèges sacerdotaux n'avaient à peu près aucun pouvoir politique
dans les cités antiques. Le mot comme la chose de théocratie répugne
absolument à la langue grecque et à l'Etat grec. Le Thésaurus d'Es-
tienne ne cite qu'un exemple du mot ©soxpaTia, employé pour la
première fois par l'historien Josèphe dans son livre contre Apion
lorsqu'il veut exprimer en un terme grec le caractère essentiel de l'Etat
juif. Et c'est du côté de cet Etat juif seulement que peut se donner
carrière l'admiration de M. Maurras pour la théocratie. Mais passons).
Il ajoute : « C'est de mes plus anciennes lectures de Lamennais que
m'était peut-être restée, entretenue par les fantaisies fumeuses de
Renan, cette inclination à un gouvernement direct de l'esprit pur,
qui, en dernière analyse, devait imposer à notre planète un système
analogue à celui des Jésuites du Paraguay ^. » Illusions qui s'éva-
nouirent, dit-il, devant « l'usurpation juridique et politique des Intel-
lectuels ». U Avenir de V Intelligence « montre en vingt endroits la diffé-
rence qu'il faut faire entre les fonctions d'influence qui sont propres
à la lumière intellectuelle et l'action matérielle et morale de l'auto-
rité ».
Auguste Comte avait fait cette distinction que la courbe de sa vie
intellectuelle et politique a permis à M. Maurras de retrouver. M. Maur.
ras nous dit qu'il a été de l'une de ces conceptions à l'autre, de celle
l'jun pouvoir spirituel avec la force temporelle à celle d'un pouvoir
spirituel réduit à l'ascendant lumineux de l'intelligence. En réalité
il a oscillé et toute idée du pouvoir spirituel doit osciller de l'une à
l'autre.
M. Bougie, ayant un jour défini le mouvement démocratique « la
volonté de conformer de plus en plus, en poussant aussi loin que
possible le respect des personnes, l'organisation sociale aux vœux de
l'esprit », M. Maurras observe : « Il manque une majuscule à ce dernier
mot qui est tiré de Y Apocalypse. » C'est « une formule de mysticisme ».
L'idée du pouvoir spirituel selon Comte et M. Maurras serait, au
contraire, semble-t-il, de conformer et d'adapter les Vœux de l'esprit
à l'organisation sociale, ce qui implique une organisation de l'esprit ;
le terme 'étant sans majuscule entendu au sens d'intelligence humaine.
Le pouvoir spirituel serait donc non le pouvoir de l'esprit, mais le
pouvoir d'un système spirituel. Un système, c'est-à-dire un ensemble
organique de vérités, de principes, et non un droit de l'esprit à remettre
1. U Action Française et la Religion Catholique, p. 135.
116
LE POUVOIR SPIRITUEL
sans cesse tout en question en le faisant passer par la critique indivi-
duelle toute-puissante, en le reprenant dès ses racines.
Mais si le pouvoir spirituel ne dispose pas de moyens matériels,
directs ou indirects, il n'est pas un vrai pouvoir, et s'il en dispose,
il n'est plus un pouvoir purement spirituel. Et toute séparation de
pouvoirs, dans tout état social ou dans toute constitution écrite, reste
théorique, ne s'applique qu'à des limites. Cela dit pour expliquer
qu'une telle question admet nécessairement un certain flottement,
et que le terme de pouvoir spirituel, bien que sa définition soit claire,
comporte pourtant selon les cas des aspects très différents. De là les
ligures peut-être inattendues que nous lui verrons prendre au cours
de cet exposé.
C'est une idée familière à M. Maurras que, la démocratie étant
l'anarchie, la France ne fait encore figure politique que parce que la
République est conduite, sous figure de démocratie, par quatre aris-
tocraties qu'il dénomme les Quatre Etats confédérés, juif, protestant,
maçon, métèque. De ces quatre Etats, le deuxième, le protestant,
conduit depuis quarante ans, selon M. Maurras, le spirituel de la
France. Il y a là tout un côté de la vie politique et spirituelle française
sur lequel M. Maurras, par la grande influence qu'il exerce sur la
génération actuelle, force d'ouvrir les yeux, de réfléchir et de parler.
Il est de fait qu'un Etat laïque et républicain, surtout dans un
pays centralisé, s'il fait profession d'ignorer tout pouvoir spirituel
extérieur à lui et indépendant de lui, est ob igé d'assumer lui-même un
pouvoir spirituel. Il y est obligé parce que la République n'est pas
donnée seulement comme un iait, mais comme une idée, tout aussi bien
que le royaume de Dieu ou la Jérusalem céleste, et qu'une action spiri-
tuelle est impliquée dans le gouvernement et la propagation de cette
idée. Il exerce ce pouvoir de trois manières. D'abord, anticlérical, il faut
qu'il lutte contre l'Eglise, sur son terrain, avec des arme; comme les
siennes. C'est ainsi qu'au moment de la catastrophe du Bazar de la Cha-
rité, le P. Ollivier ayant dans un discours prononcé à Notre-Dame rappelé
les doctrines de la théologie catholique sur le péché et l'expiation,
l'Etat fit afficher dans toutes les communes de France une réfutation
de ces théories, composée par le président Brisson, et lue par lui sur
le siège élevé d'où il présidait aux débats de la Chambre des députés.
En second lieu l'Etat distribue l'enseignement secondaire et primaire ;
1. La Politique Religieuse, p. 216.
117
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
il expose comme vraies certaines doctrines philosophiques et morales.
Enfin la République est un régime parlementaire, un régime où l'on
parle et oii doit fleurir l'éloquence, non seulement celle du genre
délicératif, mais celle du genre démonstratif : cette dernière surtout
réclame, pour étofle de ses plis oratoires, des idées générales. (Observez
d'ailleurs que ces deux dernières formes du pouvoir spirituel ne sont
pas particulières à l'Etat français : en Allemagne le pangermanisme
était naguère doctrine d'Etat, et Dieu le père, nous apprend le pro-
fesseur Ostwald, était réservé exclusivement, pour l'usage oratoire, à
l'Empereur).
La deuxième de ces trois formes du pouvoir spirituel est évidemment
la plus importante. Ce pouvoir spirituel ayant pour instrument une
morale, l'Etat, représenté souvent par des hommes de haute valeur,
ne pouvait le déléguer qu'à des professionnels de la culture morale.
Pour plusieurs raisons, le monde protestant était prêt à fournir le
personnel nécessaire. N'étant point clérical il inspirait confiance aux
anticléricaux ; n'étant point athée, il était accepté par la bourgeoisie
bien pensante sinon comme un bien, du moins comme un moindre
mal ; le monde protestant, classe moyenne de la pensée, de la religion,
de la société, se trouvait propre à prendre le gouvernement de l'éduca-
tion publique. Pendant la période où s'organisa l'enseignement républi-
cain, les directeurs des trois enseignements, ceux des grandes écoles,
les professeurs des chaires influentes, les auteurs des livres scolaires
ofiiciellement propagés, furent protestants, et teignirent à leurs nuances
méthodes et principes d'instruction.
Or, tandis que l'efficace du catholicisme et de l'éducation catholique
consiste dans une idée de la hiérarchie, dans un rangement de l'indi-
vidu à l'ordre extérieur, la vertu du protestantisme consiste toute dans
la valeur morale des individus. Un très grand et très pur protestant,
Amiel, écrit en parlant de la France : « Ces races disciplinées et sociables
ont une antipathie pour l'indépendance individuelle ; il faut que chez
elles tout dérive de l'autorité militaire, civile et religieuse. Dieu lui-
même n'est pas tant qu'il n'a pas été décrété. Leur dogme instinctif
c'est l'omnipotence sociale qui traite d'usurpation et de sacrilège la
prétention de la vérité à être vraie sans estampille, et celle de l'individu
à posséder une conviction isolée et une valeur personnelle ^. » Et
ailleurs : « La République suppose des hommes libres ; en France elle
1. Journal Intime, II, p. 93.
118
LE POUVOIR SPIRITUEL
doit se faire tutrice et institutrice. Elie remet la souveraineté au suffrage
universel comme si celui-ci était déjà éclairé, judicieux, raisonnable,
et elle doit morigéner celui qui, par fiction, est le maître ^. » Aussi les
éducateurs protestants se proposèrent-ils, en France, de mettre Tenfant
et l'homme en état de juger eux-mêmes, d'exercer leur volonté, de se
donner une vie morale.
On a certainement attribué une influence exagérée à la morale
de Kant, que les professeurs de l'Université « réfutaient » dans leur
cours comme ils « dépassaient » sa critique, et tout ce qu'inspire à ce
sujet à M. Barres, dans les Déracinés, reste très fantaisiste. (Je discu-
terai cela ailleurs.) M. Maurras allonge démesurément une idée juste
lorsqu'il écrit : « Nos kantistes sont les directeurs de renseignement.
Certains livres, certains systèmes, certains noms sont proscrits par
eux : les écoles n'en entendent jamais rien dire... Index huguenot et
révolutionnaire ^. » Ce qui est exact, c'est que du kantisme pris dans
son ensemble a passé dans la philosophie universitaire une doctrine
de la croyance. On peut même trouver caractéristique que la croyance
fasse le titre et le sujet de la thèse de M. le recteur Payot, l'homme
dont l'influence sur le « spirituel » de l'enseignement primaire a été
le plus considérable (il appartient d'ailleurs à une famille protestante
de Chamonix.) Une raison personnelle s'est opposée peu à peu à
cette raison impersonnelle que l'éclectisme de Cousin avait, avec un
certain flair pédagogique, établie comme un terrain neutre ou une
plaque tournante entre des doctrines que l'enseignement philosophique
devait, entre WO et 1880, obligatoirement respecter. Or le protes-
tantisme pouvait trouver dans sa nature religieuse le principe ou l'équi-
valent des théories de la raison personnelle. Le philosophe de la liberté
et du « personnalisme », notre plus forte tête pensante entre Comte
et Bergson, était exactement dans la logique sociale de son criticisme
lorsque, reprenant une idée de Quinet (qui en sema beaucoup) il se
fit inscrire à l'église réformée d'Avignon et commença son apostolat
naïf pour protestantiser la France.
Tout cela M. Maurras l'exprime à sa façon en donnant de ce pouvoir
spirituel cette définition :
« La seule doctrine que patronne et que subventionne cet Index est
celle-ci.
1. Il, l p. 98.
2. Lm Politique Religieuse, p. 216.
119
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
a II y a au monde un objet respectable, et il n'y en a qu'un : l'homme
Individuel. La société n'est une « chaîne » tolérable que parce qu'elle
peut être quelquefois un moyen de perfection et de progrès pour
l'homme individuel. Celui-ci, quel qu'il soit, en est donc le but ou
l'excuse.
(( Il en est aussi le principe. Toute société légitime est censée résulter
d'un contrat, d'un libre pacte entre les personnes conscientes, rai-
sonnables et libres. Elles n'aliènent pas leur liberté, elles les juxta-
posent, comme de petits cubes pareils, égaux de taille, de dimension
et de poids. Cette liberté, cette conscience et cette raison individuelles
font le prix, l'honneur, le bien de la vie ^. »
Il y aurait peut-être un peu à redire là-dessus. Observons qu'au
moment de l'affaire Dreyfus, où se fixait le spiruel de la France démo-
cratique, la morale enseignée dans les écoles primaires et secondaires
avait pour base un petit livre de M. Bourgeois appelé Solidarité^
d'ailleurs vide. La solidarité, telle que la définissait cet homme d'Etat,
était fondée non plus sur un contrat, mais sur un quasi-contrat, et
par cette fiction juridique on pouvait rejoindre facilement la plus
pure orthodoxie comtiste. Il me souvient fort bien que dans l'ensei-
gnement secondaire le meilleur moyen d'avoir de l'avancement était
de prendre pour sujet de discours de distribution de prix : la Solidarité,
et de pleuvoir d'une façon grise, une demi-heure, d'après ce thème.
Ces cinq syllabes figuraient le schibboleth spirituel qui vous intégrait
à l'Université républicaine. L'éloquence démonstrative, représentée
par son chef, montrait le chemin : chaque discours que prononçait
M. Loubet contenait obligatoirement ces deux mots, qui furent,
comme le « sensible » du XVIII® siècle, toute une époque : « solidarité »
et « les humbles ». Si un superdreadnought ne s'appela point la Soli-
darité, c'est peut-être que M. Bourgeois lui-même, homme de goût,
s'y opposa. A la même époque on inaugurait, sous la présidence du
général André, l'Auguste Comte de la place de la Sorbonne, sur qui
paraissent aujourd'hui avoir déteint tous les produits de la boutique
de produits chimiques qui lui fait face : image peut-être des revendi-
cations bigarrées dont son œuvre est l'objet. Le pouvoir spirituel
tendait doncfen ce temps à prendre une figure assez différente de celle
qu'indique ici M. Maurras.
Le solidarisme du sénateur de la Marne n'en resta pas moins un
1. La Politique Religieuse, p. 216.
Î20
LE POUVOIR SPIRITUEL
pouvoir spirituel de deuxième zone. La bonne et authentique marque
demeure dans renseignement philosophique cette doctrine du per-
fectionnement, ce culte du moi auquel il arrive d'ailleurs tout aussi
bien qu'à celui de M. Barres de trouver son chemin de Damas social,
et même (pourquoi pas ?) national. Evidemment on peut faire ici
toutes les critiques que l'on voudra. On peut alléguer avec les positi-
vistes et avec M. Maurras qu'il est contradictoire de fonder une mora-
lité commune, une conscience nationale, un ordre de foi unanime sur
la vie individuelle, la culture intérieure, le sentiment religieux, la
volonté autonome. Une moralité commune implique une société spi-
rituelle réelle, avec un support matériel, un corps, — un être, Disu
ou Humanité ou Patrie, spirituel dans son espèce, mais visible aans
sa manifestation, supérieur à l'individu qu'il commande logiquement
et à qui il commande réellement.
Ce qui se passa à l'époque de l'affaire Dreyfus est, à ce point de
vue, assez typique. Du côté républicain l'affaire fut mise en mouve-
ment par l'arrêt, l'examen, la réflexion de la conscience individuelle :
elle fut, pour les dreyfusards de la première heure, une question
morale. Mais du jour où Pecus eût lancé des pierres dans le cabinet
de travail de M. Bergeret et où l'affaire eût agité toute la France au
point que tout le monde fût d'un côté ou de l'autre, l'idéal moral et
individuel fut dessaisi en faveur d'un idéal collectif, d'une doctrine
sociale, totale « catholique » au sens étymologique du mot, le socia-
lisme. A l'époque où Jaurès était l'Eminence grise du ministère Combes,
où VHumanité débutait avec les allures, et même les commandites,
d'un Temps socialiste, où l'armée ouvrière défilait avec les bannières
rouges devant le Triomphe de la République et bousculait Guy et
Contran sur les pelouses de Longchamp, le socialisme fournissait
vraiment à la République un pouvoir spirituel vivant et organisé. Et
cela en vertu de son contenu messianique, de tout ce qui lui constitue
un corps, un être, une étoffe. République en arrivait à désigner sim-
plement socialisme imparfait, socialisme du dehors. Le nom du parti
au pouvoir : radical-socialiste, qui paraît inepte, était en réalité très
significatif, le premier des deux mots désignant le réel et le temporel,
le second l'idéal et le spirituel. L'affaire Dreyfus fut, autour du socia-
lisme et dans un pays à la fois logique et nationaliste, l'équivalent de
ce que sont dans les pays anglo-Scixons les revivais à la Wesîey. Le
mouvement des Universités Populaires (quarum pars minima fui) par
exemple dont l'histoire serait étonnamment intéressante (il reste
12]
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
encore dix ans pour récrire) avait pour nous sans que nous nous en
doutions tous les caractères d'un mouvement religieux.
Ainsi, à ce tournant de l'histoire française, le pouvoir spirituel,
représenté par les professeurs de philosophie et par ce que M. Maurras
appelle le cénacle de M. Renouvier, passa, un bon moment, entre
les mains de l'un d'entre eux, devenu chef de groupe et chef religieux,
Jean Jaurès. Cela n'infirme point le caractère de culture individuelle
et de perfectionnement intérieur que présentait d'ordinaire leur ensei-
gnement : soit qu'ils conseillassent à leurs élèves, avec la persuasion
d'un Lagneau, de sculpter eux-mêmes leur propre statue, soit qu'ils
les initiassent, avec Hamelin et Rauh, à la dignité délicate de la per-
sonne humaine, soit qu'ils distillassent pour eux avec Bazaillas l'essence
fine de la vie intérieure, soit qu'ils les conduisissent avec Lachelier,
Boutroux et Bergson dans les plus secrètes salles des palais d'idées.
M. Maurras discerne en ce pouvoir spirituel de nos modernes philo-
sophes l'influence du protestantisme, et il a tout vu arriver, de ses
yeux, par l'échancrure de Genève et de Coppet. Mais quel besoin
de chercher spécialement ici Madame de Staël, Rousseau et ce Calvin
au culte de qui M. Gabriel Seailles avait voulu parait-il, en Sorbonne,
« ramener les Muses et les Grâces décentes ?» Il y a là simplement
une nécessité entière, vitale, et en définitive professionnelle de toute
philosophie. Antique ou moderne, c'est toujours en valeurs intérieu: C3
qu'elle a converti les réalités extérieures. Tous ses grands mouvements,
toutes ses révolutions ont consisté à approfondir davantage la cons-
cience, à permettre à l'homme de se connaître mieux, à lui présenter
dans sa propre personne un monde dont la morale intellectualiste,
sorte de morale professionnelle des philosophes, figure les nombres et
les lois. Des professeurs de philosophie, devant leurs élèves ou devant
leur papier, ne peuvent en général penser que selon les vieux rythmes
de la vie philosophique, tel^ qu'ils se sont constitués dans les écoles
d'Elée ou d'Athènes. Que la philosophie se soit formée contre la cité,
comme l'a pu montrer, avant l'affaire Drej^us, certaine affaire Socrate,
ou qu'elle ait essayé de reformer la cité selon ses lois abstraites et
idéales, que la philosophie moderne soit l'œuvre du déraciné Des-
cartes, du juif Spinoza, du rêveur Malebranche, de l'Allemand Leib-
nitz, du Prussien Kant, et, au XIX^ siècle, de plusieurs anglicans, pro-
testants et juifs, c'est la triste vérité. Mais alors réclamez qu'on revienne
à la classe de logique de M. Fourtou, reprenez la campagne à laquelle
s'amusa jadis, dans la Revue Bleue, M. Vanderem, « Une classe à sup-
122
LE POUVOIR SPIRITUEL
primer », celle de philo, et envoyez aux Carrières ces agrégés de philo-
sophie, ce cénacle de M. Renouvier, desquels en les temps derniers
de sa vie Brunetière se plaignait amèrement parce qu'ils s'étaient
refusés à prendre au sérieux ses fantaisies de parler et de trancher tout
simplement sur Kant.
J'entends bien que M. Maurras ne dénonce jamais un mal sans
indiquer le remède ou tout au moins sans l'avoir tout prêt dans sa
pensée. Signalant une prétendue conjuration huguenote dirigée dans
le haut enseignement, contre Fustel de Coulanges, par Gabriel Monod,
il continue : « En philosophie, notamment, les docteurs et commen-
tateurs du Kantisme procédaient aux mêmes savants efforts d'obscur-
cissement et recevaient la même protection de l'Etat pour défendre
l'honneur de la Déclaration des droits de l'homme que menaçaient
vers la même époque l'avènement du positivisme français et la Renais-
sance du thomisme dans les chaires catholiques. Les étudiants en
Sorbonne ont avoué qu'il y avait comme une tenture abaissée pour
eux au devant des doctrines de Fustel, d'Auguste Comte ou des anciens
scolastiques ^ ». Je puis assurer, en passant, M. Maurras que les étu-
diants en Sorbonne qui lui ont « avoué » cela ou bien l'ont mystifié ou
bien avaient étudié sur les banquettes du Balzard et de la Source de
préférence à la salle H et à l'Amphithéâtre Guizot. C'est l'exécuteur
testamentaire et l'éditeur de Fustel de Coulanges, M. Camille Jullian,
qui occupé au Collège de France la chaire des Antiquités Nationales,
et les ouvrages de Fustel n'ont jamais été, pas que je sache, bannis de
la bibliothèque de l'Université ni de ce vieil Albert Dumont. Auguste
Comte serait mal venu à se plaindre. Quand on créa, au même Collège,
l'enseignement d*Histoire générale des Sciences^ c'est son successeur,
Pierre Laffitte, qui fut nommé par le Ministre, et après la mort de
Pierre Laffite, c'est un autre chef du positivisme, M. Wyrouboff, qui,
sans y être le moins du monde désigné par sa valeur, et simplement
comme représentant de la rue Monsieur-le-Prince, se vit attribuer la
chaire contre Jules Tannery. Le livre le plus clair et le plus sympa-
thique sur la philosophie de Comte fut écrit par M. Lévy Bruhl et
professé en Sorbonne avant d'être publié. Quant aux scolastiques, ils
n'avaient jamais été à pareille fête. Les interlocuteurs de M. Maurras
eussent été accueillis avec joie par M. Picavet, titulaire en Sorbonne de
la chaire d'histoire des philosophies médiévales, et ils eussent assouvi
1 . Quand les Français ne s* aimaient pa*, p. 95.
123
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
dans l'érudition de ce maître leur fringale d'ancienne scolastique. il
leur eût taillé de la besogne, il leur eût enseigné à rechercher cet or
que Leibnitz disait caché dans le fumier de l'Ecole, il leur eût indiqué
du saint Thomas à éclairer, du Duns Scot inédit à publier, des thèses à
élaborer aussi savantes que la sorbonique de M. Gilson sur les origines
scolastiques du cartésianisme. Mais il leur était plus facile évidem-
ment d'aller bourrer les crânes de leurs parents et de M. Maurras en
leur racontant qu'il n'y avait rien à faire dans une Faculté germanisée
et que les sorbonagres tiraient sur tout ce qui eût intéressé de jeunes
nationalistes des tentures pleines, comme un rideau de théâtre, de
réclames en faveur des Droits de l'Homme.
Ces polémiques de M. Maurras, qui sont d'un homme d'esprit, ont
mis quelque vie et quelque couleur sur la Montagne Sainte-Geneviève,
mais le positif de sa pensée importe plus que sa critique. Des dernières
lignes que nous avons citées, retenons que dans une Sorbonne réorga-
nisée a la royale, il verrait avec joie que, l'ancienne Faculté de Théologie
catholique rétablie dans toute son autorité, l'honneur de lui faire pen-
dant et de partager avec elle le magistère spirituel fût confié à une pensée
organique, positive, par exemple au positivisme ^. M. Maurras a d'ail-
leurs signalé lui-même dans ses fortes pages sur Comte le rapport qui
existe entre la théorie du Grand Etre et la pure ontologie de la première
scolastique. M. Maurras, enfant de son siècle, éprouve une forte ten-
dance à matérialiser, à convertir en institutions les directions qu'a
prises sa vie intellectuelle. On s'expliquera sa conception propre du
pouvoir spirituel en songeant qu'il s'est reconnu dans ce Charles
Jundzill, dont Comte cite la lettre en tête de la Synthèse Subjective,
Les pages qu'il lui consacre sont même, si nous en croyons le P. Descoqs
une véritable autobiographie intellectuelle.
« Il ne croyait plus,. et de là venait son souci. Oh emploierait un
langage bien inexact si on disait que Dieu lui manquait. Non seulement
Dieu ne manquait pas à son esprit, mais son esprit sentait, si l'on peut
s'exprimer ainsi, un besoin rigoureux de manquer de Dieu : aucune
interprétation théologique du monde et de l'homme ne lui était sup-
portable... Seulement, Dieu éliminé, subsistaient les besoins intellec-
tuels, moraux et politiques, qui sont naturels à tout homme civilisé, et
auxquels l'idée catholique de Dieu a longtemps correspondu avec
plénitude. Charles Jundzill et ses pareils n'admettent plus de Dieu,
1 . Enquête, p. 533.
Î24
LE POUVOIR SPIRITUEL
mais il îeuir faut de Tordre dans leur pensée, de Tordre dans leur vie,
de Tordre dans la société dont ils sont membres. Cette nécessité est
sans doute commune à tous nos semblables : elle est particulièrement
vive pour un catholique, accoutumé à recevoir sur le triple sujet les
plus larges satisfaction. Un nègre de l'Afrique ne saurait désirer bien
vivement cet état de souveraine ordonnance intellectuelle et morale
auquel il n'eut jamais accès. Un protestant, fils et petit-fils de protes-
tants, s'est de bonne heure entendu dire que l'examen est le principe
de l'action, que la liberté d'examen est de beaucoup plus précieuse que
Tordre de l'esprit et l'unité de l'âme, et cette tradition, fortifiée d'un
âge à l'autre, a effacé de son esprit le souvenir du spîendide tout
catholique ; bien que sujet aux mêmes appétits d'unité et d'ordre que
les autres pensées humaines, il n'est pas obsédé de l'image d'un paradis
perdu : de son désordre même il tire- un orgueil bien naïf ^. »
Ce paradis perdu, cette institution catholique de la pensée, de la
vie, de la société, il est, pour l'âme de goûts et de formation catholique,
mais sans Dieu, deux moyens d'en compenser l'absence. Ou en recons-
tituer une image : c'est ce que fait Auguste Comte dans son monument
de la religion positiviste. Ou en composer une idée, définir le « spîendide
tout catholique », le « paradis perdu » dans son ciel intelligible et plato-
nicien, le considérer et le construire du dehors, l'apercevoir dans un
panorama, le proposer comme un modèle, un type, et penser soi-
même d'après les normes qui présidèrent à la réalisation de ce type.
C'est à peu près ce que fait M. Maurras. Tournant qui rentre lui-même
dans un genre plus étendu et que nous rendait déjà visible ce que nous
appelions tout à l'heure la littérature des Génies. Cette idée du « paradis
perdu » c'est l'idée de l'Amour telle que la dégage dans le Banquet le
mythe d'Aristophane. Nous aimons ce qui nous manque plus pathéti-
quement et plus consciemment que nous n'aimons ce que nous possé-
dons. Il faut avoir perdu un paradis pour éprouver la douceur amère
de le rêver et réunir en nous les forces qui nous reconduiraient vers lui.
Pour toute grande réalité, un moment vient où sa beauté faite d'images
suspendues et flottantes se répand vers son dehors, où ses valeurs
se proposent et se définissent par ce dehors. Ce sont des images du
dehors, c'est une distribution dans le passé, pareille à celle des masses
d'un paysage, qui constituent de « splendides touts » .Le spîendide tout
catholique », ressemble au spîendide tout classique et au spîendide tout
1. U Avenir de r Intelligence, p. 108.
125
LES IDÉES DE CHARLES MÂURRAS
monarchique. A ce spectacle ordonné du dehors s'oppose toujours
une culture de dedans, plus en puissance qu'en acte, mal composée
encore, mais qui prépare, accumule et vit. Entre les deux sortes de
cerveaux auxquels correspondent ces deux ordres de valeurs, cloisons,
méconnaissance, incompréhension nécessaires.
Quoiqu'il en soit, M. Maurras n'envisage pas lé tout catholique
avec une simple imagination d'artiste. Il a les yeux fixés sur lui comme
le Démiurge de Timée a les yeux fixés sur les Idées, pour travailler
d'après lui, pour modeler sur le précédent de cette réussite unique le
pouvoir spirituel que sa fonction d'écrivain lui donne, à lui aussi, le
devoir de rechercher et d'exercer en cette période d'interrègne et de
libre examen dont il est bien forcé de respirer l'atmosphère et de
subir les nécessités. Ainsi un socialiste est obligé de s'accommoder aux
lois de l'ordre capitaliste où le malheur des temps le force à vivre :
dites-moi qu'à l'inépuisable dialecticien, au riche tempérament per-
sonnel et aux survivances éparses du « petit anarchiste » que vous
observez en M. Maurras, cette obligation n'est guère plus pénible, sans
doute, qu'il ne l'est à un amateur bien rente de sensations et d'idées
comme M. Marcel Sembat de mener son existence parlementaire dans
un ordre social qu'il réprouve, — à la bonne heure !
A l'exercice du plus humble fragment de pouvoir spirituel, celui
d'un journaliste, est bienfaisante et nécessaire l'idée du pouvoir
spirituel total, organique et curganisé tel qu'il règne de la colline vati-
cane.
« Ni la douce clarté du parler de France, ni l'éclat d'or des bonnes
raisons, ne font écouter, je veux dire écouter efficacement. Ecrivains,^
même lus, à chaque appel nous mesurons combien est médiocre l'action
d'une pensée, même estimée, sur les ressorts réels de ces pouvoirs
publics qui n'existent pourtant que par leurs vieilles étiquettes de
« gouvernement de l'esprit » ou de 1' « opinion » ou de la discussion » ou
de la « raison ». Aucun système n'est aussi imperméable à ce qui n'est
que de l'esprit ^. »
Cela parce que l'esprit au nom duquel parle M. Maurras, n'est pas
organisé en institution, parce qu'il ne s'intègre pas à la masse d'un digne
pouvoir spirituel. Le pouvoir spirituel organisé de l'Eglise n'est, chez
nous, pas écouté et n'est pas libre, — et le libre pouvoir spirituel de
la discussion et de la raison, émietté dans l'individualisme et la contra-
1. Le Pape, p. 259.
126
LE POUVOIR SPIRITUEL
diction, n*est pas écouté davantage : sans poids intérieur, sans organisa-
tion, son caractère extérieur, le bruit, le confond avec tout bruit qui
passe et qu'emporte le vent.
Alors, dans cet admirable épilogue du Pape^ si plein, si lumineux
d'intelligence, auquel manque peut-être un peu de ce souffle oratoire
vers lequel il aspire et qui l'achèverait, M. Maurras évoque le pouvoir
spirituel réel, organisé, monarchique, du catholicisme. Il dresse un
tableau de toute l'activité supérieure déployée par le Pape pour l'adou-
cissement de la guerre, pour le rétablissement de la paix, et il remarque
que « le Pape n*a rien ». Le Pape n'est pas de ces neutres qu'on ménage
et qu'on estime et qu'on courtise pour l'aide matérielle ou économique
qu'ils apportent : « L'immense bienfait romain se trouve accompli
par des mains immatérielles, puisqu'elles sont dépourvues de tout
appareil militaire et ne sont chargées d'aucune puissance économique.
L'esprit et son prestige, et son ascendant, et ses persuasions, et sa tradi-
tion travaillent tout seuls ^. » Non évidemment cet esprit dont parlait
tout à riieure M. Bougie, et aux- vœux contradictoires duquel la démo-
cratie aussi contradictoire que lui « conformait » l'organisation sociale,
mais l'esprit qualifié, incorporé, avec le prestige matériel d'un Vatican,
l'ascendant politique d'un monarque, les persuasions de la plus ionga*
nime patience, la tradition de dix-neuf siècles. Dès lors tout ce qiïî
pense, tout ce qui écrit, tout ce qui exerce un pouvoir spirituel, esl
intéressé dans la beauté formelle de ce fait : « D'une source faite de
pensées et de sentiments sans mélange, substance sœur de la médita**
tion des sages et de la vertu des héros, jaillissent à longs flots tous les
lourds éléments nécessaires a la réparation de la vie soulïrante. »
Tous ? Hélas ! quelle disproportion entre la bonne volonté et les
résultats, entre autrefois la trêve de Dieu et les grandes abbayes, et
le peu de bien que peuvent réaliser aujourd'hui, dans l'incendie de ia
terre, les quelques gouttes lustrales de l'eau spirituelle ! M. Maurras
s'émerveiHe en ces pages que le Vatican et le nonce aient été, pendant
la guerre, seuls capables de lui rendre un service important en faisant
relâcher un consul ami de sa famille et prisonnier des Turcs. « Nulle
part on n'aura mieux vu l'esprit créer sa matière ou bien s'assujettir
jusqu'à un certain point la matière ennemie : le Grand Turc se laisse
toucher. » Oui, parce qu'il est lui-même un pouvoir spirituel, parce que
l'atmosphère de l'Orient, où la nationalité même ne rend qu un son
L/c/.,p.26l.
127
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
religieux, est celle où s'échangent ces grands courants aériens, où
Tesprit parle à l'esprit, où les dieux se visitent encore.
Ces méditations sur les sources hautes et sur les fleuves éthércs du
pouvoir spirituel aboutissent, dans l'ordre de l'action, à une tentative
limitée, mais qui suffit à occuper noblement, comme c'est le cas pour
M. Maurras, une vie humaine : « Toute tentative dans l'ordre politique
sera consécutive à l'organisation d'un pouvoir spirituel royaliste.
Constituer cette très haute autorité scientifique, en rassembler les
éléments, les proposer à tous les Français réfléchis, voilà quelle est
ma tâche... Nous aurons vécu notre vie, nous aurons accompli notre
naturelle fonction ■^. » La haute autorité, scientifique qu'il s'est proposée
d'acquérir porte non sur des détails, mais sur les principes généraux
de la politique, sur ce général qui est, seul, « spécial à tout ». Ses
principes établis sous une forme ne varietur, constitués comme un
édifice bien maçonné de dogmes, il s'est occupé de leur créer un assen-
timent, un public, et il y a réussi. Quelle que soit la valeur des idées de
M. Maurras, ces idées sont devenues le lien d'un véritable pouvoir
spirituel, au sens exact et complet du mot, et le cas est unique aujour-
d'hui. Un pouvoir spirituel n'est tel en effet que s'il constitue un pou-
voir, s'il rallie des hommes pour une action, s'il forme autour de lui
une Cité des esprits bien spécifiée, bien délimitée, si cette Cité des
esprits, soumise à un gouvernement, à un Credo (et c'est le cas des
royalistes d'Action Française) tire de là tous les bienfaits d'une disci-
pline spirituelle, image idéalisée des bienfaits de cette discipline tem-
porelle qu'elle réclame dans l'Etat. On comprend l'admiration de
M. Maurras pour l'édifice catholique, qui est le macrocosme de l'édifice
spirituel qu'il a construit. Il pourrait G 'y change un seul mot, le dernier)
s'appliquer à lui-même ce qu'il écrit du pouvoir pontifical : « D'une
source faite de pensées et de sentiments sans mélange, substance soeur de
la méditation des sages et de la vertu des héros, jaillissent à longs flots
tous les éléments nécessaires à la réparation de la vie nationale. » Ajou-
tons que ce pouvoir spirituel se formulerait volontiers par un Syllahus
analogue à l'autre dont M. Maurras a écrit l'Apologie, et qu'il comporte,
comme l'autre, et le recours à la force que doit lui prêter le pouvoir
temporel intronisé et défendu par lui, et l'appel au bras séculier.
« Toute idée vive enferme, en puissance, du sang. Mais entre l'idée du
Libéralisme et celle du Syllabus, il y a exactement la même différence
1. Enquête, p, 184.
Î28
LE POUVOIR SPIRITUEL
qu'entre une vaine boucherie et la chirurgie bienfaisante ^. » M. Maurras
n'est d'ailleurs pas altéré de sang humain, et les châtiments corporels
qu'il réclame pour ses adversaires ne sont en général que des coups
de bâton. Tradition littéraire plus que religieuse : il a été écrit un livre
curieux sur l'histoire des coups de bâton dans les lettres françaises.
Le docteur du néo-classicisme nous a donné de la matière pour le
dernier chapitre de cette littérature baculaire.
Pour trouver l'analogue du pouvoir spirituel de M. Maurras, il
faudrait remonter à Saint-Simon, auquel il se rattache par Auguste
Comte. De lui à Saint-Simon, les autres tentatives de pouvoir spirituel
apparaissent avortées. L'essai de Renouvier pour amener les Français
à s'inscrire aux Eglises protestantes n'est point sans analogie formelle
avec celui de M. Maurras : il s'agissait pour lui, en somme, d'organiser
autour d'une idée, d une réforme, les éléments non catholiques de la
France et de les soustraire à l'anarchie en leur adaptant un minimum
d'ordre. La Critique Religieuse ne put jamais trouver le moindre public,
et Renouvier avait depuis longtemps abandonné son projet quand le
testament de Taine vint lui donner son unique et précieuse adhésion, —
vicia Catoni. Auguste Comte paraît avoir mieux réussi. Le positivisme
forma une Eglise, et même deux qui vivent encore aujourd'hui. Mais
le pouvoir spirituel du grand prêtre de l'humanité ne s'éten^^it jamais
que sur quelques doux rêveurs. On aura un bon terme de comparaison
entre le pouvoir spirituel de Comte et celui de M. Maurras en rappro-
chant l'indifférence avec laquelle les jésuites reçurent les o^res d'amitié
de Comte et les multiples â'ppuis que s'est créés auprès de la cour de
Rome, et dans cette cour, M. Maurras. Seul le saint-simonisme, qui
posa le premier la question du pouvoir spirituel, a marqué une organisa-
tion et une efficace de ce pouvoir analogues à celles qu'il a reçues de
M. Maurras. Ce pouvoir spirituel eut pour consécration, comme celui
du christianisme à sa naissance, un procès, celui de Ménilmontant. La
Haute-Cour a paru quelquefois guetter M. Maurras. Mais la ciguë est
depuis Socrate l'emblème de tout pouvoir spirituel naissant...
M'est-il permis de rappeler Socrate ? Mais M. Maurras lui-même
m y convie. Le Politique d'abord, c'est l'idée d'une « réforme politique
et sociale préalable » par laquelle « un beau mouvement religieux aurait
des chances de réussir en France, d'y forcer l'atonie générale, et d'ob-
tenir que l'intelligence régénérée reprenne le gouvernement de l'action
1. La Politique Religieuse^ p. 142.
129 0
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
privée et publique. Il est clair que tout est sommeil et déchéance hors
de là. Sans cela, tout est perdu de ce qui fait l'homme. A moins de
cela, mon cher Glaucon, avoue Socrate dans Platon, il n*est point de
remède aux maux qui désolent les Etats, ni même à ceux du genre
humain. »
Ce sont les derniers mots du livre de M. Maurras sur le Pape, la
Guerre et la Paix. Et la citation de Platon vient à point pour nous faire
ressouvenir qu au IV^ siècle Platon pensait déjà de même sur la néces-
sité d*un pouvoir spirituel, — que ses vœux furent d*abord stériles, —
qu'ils furent quelque peu réalisés longtemps après lui, comme il arrive
toujours, de la manière à laquelle il se fût attendu le moins, — et
qu'ainsi le monde et l'humanité eurent une existence non à vrai dire
divine, mais humaine, qui valait tout de même la peine d'être vécue.
IV ^
LE POSITIVISME
M. Maurras appelle Auguste Comte « le maître de la philosophie
occidentale ^ ». Sa philosophie est « éminemment française, classique
et romane », en ce qu'elle incorpora la règle à l'instinct, l'art à la nature,
la pensée à la vie ^. On conçoit les colères de M. Maurras contre
M. Bergson qui, discernant une incorporation de ce genre dans toute
philosophie et dans toute intelligence (« Nous naissons tous platoni-
ciens ») en a fait la psychologie critique de la même encre dont Adrien
Sixte écrivait une Psychologie de Dieu. Contre ce retour de la Marthe
syrienne, M. Maurras s'est cantonné avec plus de rigueur et de défi
sur ses hauteurs d Aristarchè. Il y a repensé fortement le positivisme
de Comte. « Comte écrit et pense rudement. Sa philosophie a la puis-
sance, mais la condensation et l'austérité d'une algèbre. Il faut gravir
longtemps pour arriver au belvédère qui donne sur un beau paysage
1. Enquête, p. 495.
2. U Avenir de Hntelligence,
130
LE PÛSITÎVISMË^
philosophique » K Ce sont bien en effet les montagnes du Midi, le
paysage rhodanien, la lumière compacte, les pentes rocailleuses, Tombre
et la fraîcheur rares et précieuses, l'eau retirée toute en la circulation
intérieure et n'affleurant que par la source vauclusienne où l'image
de Clotilde se confond avec celle de Laure.
Dans le Discours sur l Esprit positif. Comte groupe systématiquement
les sens différents des rrîots positif et positivisme et montre que sa
doctrine est pour ainsi dire à l'interférence de toutes leurs significations.
On peut en simplifiant l'exposé de Comte, distinguer trois sens géné-
raux : un sens philosophique, positif se confondant avec relatif y s'en-
tendant des connaissances et s 'opposant à métaphysique^ — un sens
logique, positif se confondant avec afflrmatif, s'entendànt des juge-
ments, et s 'opposant à négatif , — un sens pragmatique, positif se con-
fondant avec pratique et s'opposant à théorique. Le positivisme d
M. Maurras, comporte, à peu près à la façon de celui de Comte, ces
trois significations.
Tant que Jaurès vécut, la lecture de son article quotidien et de
l'article quotidien de M. Maurras fournissait chaque jour au psycho-
logue une occasion de jeter quelque remarque dans les marges des
pages de Comte relatives à la loi des trois Etats. (Pages dont l'idée
chronologique est insoutenable, mais qui gardent leur valeur par des
vues justes sur la nature des trois types d'esprit.) Ces deux Méridio-
naux, le Toulousain et le Provençal, formulaient chaque jour les deux
couplets symétriques du métaphysicien et du positiviste. Jaurès a
écrit une thèse sur la Réalité du monde sensible, dont le titre mal compris
serait trompeur. Il ne défend cette réalité que du point de vue méta-
physique contre le relativisme psychologique, et, selon la mode insti-
tuée cutour de lui par l'enseignement de Lachelier, il « dépasse »
l'idéalisme, il « dépasse » Kant : tour de passe-passe qui était alors
l'Âl^B C du métier. Même lorsqu'il figurait dans les congrès socialistes
l'élément pondérateur, opportuniste, il prenait la réalité du monde
politique sous la protection de l'idée, de la même façon dialectique et
superbe dont il prenait en Sorbonne sous la protection des Idées la
réalité du monde sensible. Sa conception socialiste, si métaphysique,
son histoire si naïvement idéaliste de la Révolution, sa notion dialec-
tique et abstraite des forces économiques, le révèlent toujours dans
l'acte, dont sa thèse philosophique traçait le schéma, de dépasser sa
1. Enquête, p. 354.
131
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
nature pour s'installer dans la nature contraire et de retomber d'autant
plus carrément dans la première. A ce tempérament oratoire et toulou-
sain paraît s'opposer comme le paysage sec et lumineux de la Provence
rhodanienne, le positivisme substantiel de M. Maurras. L'un se meut
dans le futur et le possible, dans le milieu fluide qui n'offre qu'une
résistance atténuée, l'autre dans le passé et le réel qui conviennent a sa
« philosophie des solides ». Le métaphysique et le fluide, eau ou air,
foit figurés dans la mythologie spontanée, dans la synthèse subjective de
M. Maurras par ces formes d'eau et d'air qu'il appelle les Nuées. On
reconnaît exactement les vieilles divinités dont le réaliste Aristophane
a groupé le chœur autour du berceau même de la métaphysique.
Tout cela se distribue, se voit, d'une manière satisfaisante pour
l'esprit, et savoureuse.
M. Maurras n'est d'ailleurs guère plus que Jaurès l'homme du détail
et des faits. On ne l'imagine point par exemple écrivant une histoire
avec la méthode objective et critique que Ion apprend dans les Uni-
versités. Le positivisme dé M. Maurras, comme celui de Comte, con-
siste dans une étude des lois et non dans un groupement de faits. « La
généralité est une spécialité », elle est sa spécialité. Il y a là une division
du travail, impliquée dans l'exercice ordinaire du cerveau humain, et
dont le Cours de philosophie positive explique suffisamment le méca-
nisme.
«Petit ou grand, dit M. Maurras, le praticien spécialiste se figure
qu'il doit commencer par vivre et agir sans savoir autre chose q'je son
métier subordonné. Il subsiste des spécialistes de la raison, mais elle
a perdu son empire \ » C'est bien cela qu'il représente : un spécialiste
de la raison, un docteur en généralité politique. Il a comme Auguste
Comte la faculté de concevoir le général, mais, avec un instinct plas-
tique de visuel, celle aussi de le réaliser sous une forme concrète. Les
pages qu'il a écrites sur la sculpture grecque, version esthétique de
cette double faculté, tirent de là leur suc et leur sens vigoureux. L'idée
du roi, centre de sa pensée, est, en même temps que la plus générale
des idées politiques, la plus réelle, la plus vivante, celle dont le contenu
Imaginatif est le plus riche.
L'ordre politique imite l'ordre scientifique et, comme dirait Leibnitz,
symbolise avec lui. Comme les généralités de la philosophie scienti-
fique constituent une spécialité, l'intérêt général implique aussi une
1. Le Pape, p. 267.
132
LE POSITIVISME
spécialité. « Un Etat où chaque intérêt particulier possède ses repré-
sentants attitrés, vivants, militants, mais où l'intérêt général et central,
quoiqu'assiégé et attaqué par tous les autres intérêts n*est pas repré-
senté ^. » Comte adressait exactement le même reproche à la science de
son temps, et au régime des Académies.
Le passage de Tétat métaphysique à Tétat positif apparaissait à
Comte comme devant se produire, selon ses deux adverbes favoris,
spontanément et irrévocablement. Mais il pensait de sa chambre de la
rue Monsieur-le-Prince, et il était le contemporain de ce Charles
Fourier qui, ayant besoin de quelques millions pour première mise de
fonds du régime phalenstérien, imprima qu'il attendait tous les jours,
de onze heures à midi, le riche commanditaire soucieux de fonder
avec lui le bonheur de l'humanité, et chaque jour, l'ayant attendu une
heure, sortait à midi avec la certitude que ce serait pour le lendemain ;
ce fut pour demain pendant trente ans. M. Maurras, qui fait du jour-
nalisme depuis plus d'un quart de siècle, sait que la vérité en marche
avance souvent avec peine. « Il est en politique des vérités que tout
établit, que rien ne dément et contre lesquelles le verbiage de l'orateur
et la manœuvre de l'intrigant ne feront que pitié. Elles triompheront,
ainsi que triomphèrent les renseignements d'Hecatée, au fur et à
mesure que le monde sentira le besoin de les vérifier ^. » Mais ce passage
du métaphysique au positif, de la nuée au rocher, il se fait malgré ses
efforts avec mille peines qui pourraient décourager. « Nous étant donné
la peine d'étudier et de réfléchir nous savons : et le savoir ne nous sert
de rien. Je veux dire qu'il ne sert de rien à notre justice. Ceux que
nous avions convaincu ont encore dans l'oreiHe le poids de nos discours :
ce plat rhéteur qui passe, ce chiffon de papier, n'importe quelle dis-
traction le leur fera oublier.. Il n'y a pas encore d'intérêt assez vif pour
faire préférer aux fables politiques une vérité politique. Comme pour
la géographie du temps d'Hecatée, c'est de fictions que le public a faim
et soif... » Mais la lenteur ou la vitesse d'un développement consti-
tuent une question de dynamique de laquelle reste indépendante la
vérité statique. La vérité politique comme la vérité mathématique
n'est point atteinte par le refus d'y adhérer. C'est celui qui la refuse,
qui est atteint dans la mesure où i Iprétend se passer d'elle. Auguste
Comte aimait à citer ce mot de son « père spirituel » : « Le matelot
1. Kiel et Tanger, p. XLIX.
2. L'Action Française et la Religion Catholique^ p. 124,
133
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
qu'une exacte observation de la longitude préserve du naufrage doit
la vie à une théorie conçue, deux mille ans auparavant, par des hommes
de génie qui avaient en vue de simples spéculations géométriques. »
Dans Tordre politique et social, on n'a jamais en vue de simples spécu-
lations ; notre être y est engagé de trop près, il faut parier. Mais
l'application, la réussite de la vérité politique peuvent être longtemps
digérées sans rien perdre de leur valeur. « Tout est possible. Ce qui
est impossible, c'est que l'art, c'est que la science de la politique se
composent sur d'autres bases que celles que nous ont déterminées nos
maîtres et que nous essayons d'affermir après eux : de nos petits faits
bien notés, de nos lois prudemment et solidement établies, de nos
vérités incomplètes, mais en elles-mêmes indestructibles, de là et non
d'ailleurs le science politique s'élèvera. Nous sommes — à trois ? —
à quatre ? — à cinq ? — à dix ? — nous sommes Hécatée le Milésien.
Placés aux commencements de notre science, nous avons néanmoins le
droit de répéter la fière et dédaigneuse profession du savoir ; — Moi,
Hécatée le Milésien, je dis ces choses et f écris comme elles me paraissent,
car, à mon avis, les propos des Hellènes sont nombreux et ridicules. » Si,
dans cette page que lui-même, la reproduisant après dix ans, déclare
un peu outrée, mais dont l'allure est belle, M. Maurras semble faire
vraiment commencer bien tard, presque avec lui-même, la science
politique, ne voyons là qu'un accompagnement nécessaire de toute
pensée vigoureuse et un trait de ressemblance nouveau entre sa
pensée et celle de Comte. La phrase vive et forte d'Hécatée de Milet,
c'est l'accent dorien de la lyre d'Amphion, qui accompagne toute
fondation de cité.
Au second sens, qui oppose positif à négatif, nul ne mérite cette
ëpithète mieux que M. Maurras. M. Maurras n était connu que dans
les deux mondes un peu restreints du Félibrige parisien et de l'Ecole
Romane à l'époque où M. Paul Desjardins écrivait le Devoir Présent,
Dans ce petit livre vert qui pour quelques-uns apparut comme au
bec de la colombe de l'arche, M. Desjardins séparait les écrivains de
son temps en positifs, où M. de Vogué et M. Brunetière culminaient,
et en négatifs, qu'il honnissait et dont Renan, Lemaître et Barrés
formaient trois damnables têtes. Il a dû reconnaître depuis que ces
deux derniers avaient simplement manqué le départ ou, qu'ayant laissé
les autres faire le train, ils étaient arrivés bons premiers au poteau.
Mais enfin il e^i bien certain que nul mieux que M. Maurfas n'a droit,
en le sens de M. Desjardins, au titre de positif. I ai déjà rappelé à son
134
LE POSITIVISME
sujet la distinction de l'organique et du critique, que Saint-Simon
transmit à Comte, et que Comte aurait transmise à M. Maurras si
celui-ci ne lavait trouvée dans sa nature. Il partage la sympathie de
Comte pour tous ceux qui cherchent à construire et son antipathie
pour tous ceux qui veulent détruire. Ainsi, dans ses jugements sur la
Révolution, Comte met la Convention, qui a gouverné et bâti, bien
au-dessus de la Constituante, qui a critiqué et aboli. M. Maurras appelle
de même la Constituante « la plus folle et la plus criminelle de toutes
les Assemblées françaises, sans excepter le sanguinaire, mais réaliste,
positive et patriote Convention ^, » La philosophie « romane » de
Comte, le romanisme de M. Maurras appartiennent au même ordre
du positif et du constructif . « Je suis Romain par tout le positif de
mon être », s'écrie-t-il dans Barbares et Romains et le morceau entier
constitue comme une somme du positif portée au crédit de Rome.
Reste le dernier sens, le positif rapproché du relatif et opposé à
Tabsolu, Ici encore nous retrouvons chez M, Maurras une double
démarche de la pensée comtiste. D'une part le positif, pour lui, c'est
le domaine des faits, de l'expérience, qu'il prétend interprêter et
même totaliser, mais qu'il se défend toujours de transgresser. Non
l'expérience en général, mais l'expérience politique acquise et groupée
du point de vue d'un seul problème, — l'intérêt national. Jl se refuse
à traiter aucune question d'esthétique, de justice, de politique sinon
dans sa relation avec l'intérêt français, qu'il s'agisse du romantisme, de
l'affaire Dreyfus, de la forme du gouvernement. Cet inflexible relati-
visme national choquera fréquemment une pensée souple, habituée à
s'élargir et qui trouve sa vérité dans cet élargissement, de même que
l'on est surpris de voir le relativisme humain de Comte se désintéresser
presque de l'astronomie stellaire parce que c'est trop loin et trop
vague. Répondant à un article de M. Jaurès sur la question d'Alsace-
Lorraine, M. Maurras écrit : « Pour M. Jaurès il n'y a point d'Alsace,
il n'y a point de Lorraine, Jaurès ne retient, il ne compte que l'idée
d'une offense morale faite en 1871 aux Lorrains et aux Alsaciens, à
ceux, du moins qui vivaient à ce moment-là. Où nous parlons géogra-
phie, économique, histoire, art militaire, il nous répond jurisprudence,
éthique et religion : les Allemands ont fait du mal aux Alsaciens et
aux Lorrains, ils les ont annexés sans leur consentement ,* les Allemands
sont donc tenus à réparer leur tort. M. Jaurès est inflexible sur ce
1. U Etang de Berre, p. 85.
135
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
dommage. Mais on peut lire et relire son article, on n*y trouve rien
qui soit relatif au fait alsacien-lorrain considéré comme nécessaire
à la force et à la durée du reste de notre patrie ^. » Ces lignes font bien
comprendre le positif ou relatif que M. Maurras oppose en politique
à tout absolu. Mais il n'y a là qu'une face de la question et chez Comte
et chez M. Maurras.
Ce domaine des faits humains, ce troisième sens du mot relatif
s'oppose au domaine de la spéculation pure, à l'absolu. Mais ce n'est
pas par cette opposition qu'il se définit, il a un contenu propre. Cette
humanité par rapport à laquelle, chez Comte, tout doit être pensé,
elle n'est pas comme pour l'idéalisme anglais, celui de Berkeley ou
de Stuart Mill, simplement l'esprit, la perception, un fantôme verbal
de la psychologie, ou, plus^ simplement, l'individu. Elle existe comme
un être, comme le seul être réel et complet, comme le Grand Etre.
Le troisième sens de positif rejoint par là le deuxième. L'humanité est
une idée positive, elle est la grande idée positive précisément par ce
qu'elle contient l'être, l'organisation portés à leur haute et pleine
puissance. Tout est relatif à l'humain, mais tout reprend ainsi sa vraie
et digne réalité, comme la réalité du monde se trouvait fondée pour
MaleLranche sur ce fait qu'il était relatif à Dieu. Le positivisme au sens
clair et complet du mot implique donc dans l'ordre scientifique la
suprématie de la sociologie, dans l'ordre religieux et moral la consti-
tution du Grand-Etre. On trouverait chez M. Maurras une ontologie
analogue appliquée à une idée vivante et totale de la France. Si tout doit
se considérer relativement à l'intérêt français, notre pensée s'ordonne,
se totalise, construit sa synthèse subjective dans la réalité du royaume
de France. « Le futur royaume de France est le rendez-voiis naturel
et comme le rond-point nécessaire de toutes les idées justes ^ ». Les idées
justes seraient suspendues en l'air, comme les Nuées elles-mêmes, si
elles ne s'accordaient sur ce terrain et ne convergeaient vers ce rond-
point d'une réalité.
1 , Kiel et Tanger, p. 259.
2. Kiel et Tanger, p. 373.
136
LE TEMPLE DES DÉFINITIONS
LE TEMPLE DES DÉFINITIONS
Cet accent placé sans cesse sur les valeurs positives implique naturel-
lement le désir de la certitude, le besoin nécessaire de se référer à la
certitude et de produire des certitudes. « Si les petites passions, celles
qui ressemblent à des vices, s'accommodent du vague de l'inconnu, ou
des vacillations d'une demi-lumière, les passions fortes ont besoin d,une
pleine certitude, comme la vie a besoin de beaucoup d'air et de beau-
coup d'eau ^. » Et en effet le besoin de certitude, l'horreur du doute,
ressemblent au besoin delà vie et à l'horreur de la mort. C'est comma
citadelle parfaite du dogmatisme, comme architecture d'affirmations
que M. Maurras admire l'édifice catholique. « Rien au monde n'est
comparable à ce corps de principes si généraux, de coutumes, si souples,
soumis à la même pensée, et tel enfin que ceux qui consentirent à
l'admettre n'ont jamais pu se plaindre sérieusement d'avoir erré par
ignorance et faute de savoir au juste ce qu'il devaient. La conscience
humaine, dont le plus grand malheur est peut-être l'incertitude, salue
ici le temple des définitions du devoir ^. » L'envie que porte à une âme
toute catholique M. Maurras, l'ardeur avec laquelle il a cherché
vainement la foi, ne sont nullement, comme des adversaires religieux
le lui ont reproché, des attitudes feintes. Elles correspondent rigou-
reusement à sa faim de certitude, à son sentiment de l'intelligence, à
sa conception du spirituel.
De là une logique et une ontologie non à l'état de doctrine déve-
loppée, mais a. l'état de directions et de tendance. Toutes deux de
figure assez nettement scolastique. M. Maurras aurait été le plus pur
scolastique de son temps si Durkheim n'avait pas existé.
1 . La Politique Religieuse, p. 337.
2. /J., p. 383.
137
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Ecrivant pour défendre le système d'enseignement de la théologie
catholique, il admire qu'en cette théologie «*4?s doutes se résolvent en
affirmations, les analyses, si loin qu'on les pousse, en reconstitutions
brillantes et complètes. Voilà pour de jeunes esprits la préparation
désirable... On les aura introduits à l'art de penser... Ce n'est pas au
cœur, mais au cerveau que se marque la race humaine ; même pour
notre vie pratique le meilleur traité de morale n'aura point l'efficace
du noble exercice logique qui instruit l'âme à bien penser ^ », On
pourrait ici discuter beaucoup. La méthode dont M. Maurras fait
l'éloge a été peu à peu refoulée sans retour, resserrée comme l'Empire
byzantin du XV® siècle dans l'enceinte de Constantinople, en les
murailles des séminaires. M. Maurras, comme Dante, « élève et bon
élève des lecteurs et disputeurs en théologie » a mobilisé, heureusement
pour sa cause, d'autres ressources dialectiques. Les services que la
théologie, par son contenu d'affirmations et de certitudes, rendait à la
discipline intellectuelle, sont remplacés depuis Descartes (et M. Maur-
ras peut se reporter à Auguste Comte) par l'utilisation pédagogique
des mathématiques.
Le paragraphe XIII du Syllabus condamne comme erronnée cette
proposition : « La méthode et les principes d'après lesquels les anciens
Docteurs scolastiques ont cultivé la théologie ne conviennent plus aux
nécessités de notre temps et aux progrès des sciences. » M. Maurras,
dans son Apologie du Syllabus, cite cet article avec enthousiasme, et
l'appuie au-delà même de ce qu'il affirme, puisque le Souverain
Pontife ne prétend faire ici que la police des études théologiques, où
évidemment il est le maître : le lecteur qui s'imaginerait que le pape
prétend imposer la méthode scolastique à la biologie et à la psychologie
abuserait du droit à ne savoir pas lire. M. Maurras défend cette méthode
comme l'exercice le plus vigoureux et le plus plein de la raison humaine :
« La méthode des anciens docteurs avait pour principal défaut d'être
loyale et claire ; le libéralisme, qui n'est qu'une pêche en eau trouble,
commence par supplier les gens de ne point définir les termes, de ne
point les qualifier, ni les enchaîner, ni les mettre en réaction les uns
sur les autres : moyennant quoi, sans doute, si l'on peut espérer de
vivre en fait avec son voisin, on ne peut rêver d'entrer en conversation
étroite et suivie avec lui : où serait la langue commune ? Le préjugé
antiscolastique aurait pour dernier effet la disparition du langage et la
1. Trots Idées Politiques, p. 69.
138
LE TEMPLE DES DÉFINITIONS
suppression de tout rapport intellectuel entre les hommes ^, » C'est
là une vue systématique, mais dans une direction très juste. La scolasr
tique, aboutissement dernier, pétrification gigantesque de la dialec-
tique socratique et de la philosophie du concept est en eflfet comme une
hypostase du langage. Elle avait pour problème central la question des
universaux, réalités pour les uns, flatus vocis pour les autres. La mobilité
de l'esprit grec a trouvé toujours des ressources d'une souplesse infinie
contre cette rigidité et cet empâtement auxquels tendait une forme
de pensée que lui-même avait créée. Il a toujours entouré, atténué»
allégé la pensée solide par ces voiles subtils et presque liquides que sont
aux mots du langage qu'il emploie la conjugaison et les particules.
L'éristique de Zenon d'Elée, la sophistiqua de Gorgias, les scrupules
de Platon, l'argumentation des scept'qu i, le probabilisme de la
Nouvelle Académie ont marié a la nette é d )rique du concept défini la
mobilité ionique d'une intelligence plus versatile et fluide. L'esprit
grec a côtoyé la scolastique, côtoyé l'anti-scolastique. Mais il avait le
sentiment que si le préjugé anti-scolastique aurait pour dernier effet
la disparition du langage, le préjugé scolastique aurait pour ultime
résultat son ossification ou sa congélation.
M. Maurras, dans la précision de son atmosphère intellectuelle, la
sécheresse d'arêtes de ses pensées solides et compactes, la maçonnerie
romaine de ses idées et de son argumentation, écarte comme une
faiblesse cette temporisation indéfinie, cette complaisance aux molles
ambiguités du doute. Il les écarte aussi paradoxalement qu'Ingres
écartait le coloris et le clair-obscur. Cet admirateur de Fustel de
Coulanges éprouve de se passer du doute le même besoin que cet
admirateur du christianisme de se passer de Dieu. Renan exprime le
regret esthétique que saint Paul soit mort vraisemblablement sans avoir
eu sur k valeur de son œuvre ce doute mélancolique qui l'eût embelli
pour son historien. Certainement M. Maurras quittera la vie sans
souci de complaire aux Renan et aux Chateaubriand de l'avenir. Je
suis évidemment des premiers à estimer son style intellectuel, et je
ne le voudrais pas autre. Mais ce n'est pas a lui que je veux penser ici,
c'est à ses idées, ou, si l'on veut, à son « préjugé scolastique ».
La pensée grecque a su rester vivante en se défendant du préjugé
scolastique ; mais dans toutes nos civilisations occidentales il est toute
une lignée qui les en défend pareillement, tout un sel marin qui les
K La Politique Religieuse, p. 152.
139
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
protège et les assainit. Voltaire, dans une lettre de M. de Tressan,
énumérant les raisons de son goût dour Montaigne, termine ainsi :
« et, ce que j'aime, sachant douter ». La science et l'art de douter, la
chaîne de Montaigne, Saint Evremond, Voltaire, Stendhal, Sainte-
Beuve, il faut bien y reconnaître l'analogue* de la chaîne grecque dont
je parlais tout à l'heure. Et voyez en Angleterre la chaîne Bacon-Hume-
Berkeley-Stuart Mill, — en pays germanique la chaîne Erasme-Leib-
nitz-Schopenhauer-Nietzsche. Les grandes formes de la culture ont
là leurs chemines d'aération. N'appelez pas cela du négatif, appelez-le
la curiosité de la pensée, le travail actif de l'esprit pour lui-même. On
ne peut plus concevoir une culture occidentale sans cela, c'est-à-dire
qu on ne peut plus concevoir de scolastique. Je ne touche pas à la
question de savoir jusqu'à quel point et si en effet Farchaïsme de
m. Maurras rencontre en politique des paradoxes analogues à son
paradoxe philosophique. Je pense seulement qu'il faut maintenir pour
l'esprit ce droit d'envisager toute tentative positive d'un point de vue
critique à la Montaigne, — analogue au droit pour tout positivisme de
repousser, à son point de vue, comme le fait Comte, toute critique
négative. Il y a là un dialogue nécessaire des esprits qui est incorporé
bon gré mal gré à toute notre culture d'Occident ; par lui tout se
balance, s'additionne ou se soustrait dans une chambre de compensa-
tion idéale. Notre atmosphère intellectuelle est faite, comme notre
atmosphère physique, d'un oxygène et d'un hydrogène, et les expé-
riences du docteur Ox ne sont pas à recommencer tous les jours.
Les mêmes qualités de réalisation qu'il trouve dans les formes
romanisées et mécaniques de la philosophie du concept, M. Maurras
les aperçoit pareillement dans la forme supérieure de l'art humain,
l'art classique. Il est intéressant de le voir porter dans les sphères
les plus différentes un même critère. « L'esprit classique ne cessa de
répéter en grec, en français, en latin, en italien, en provençal, non seule-
ment pour les peuples qui boivent à la coupe de notre mer, mais pour
tout citoyen du monde, non seulement en art, mais dans les sciences
et les industries, dans les arts de la politique et même de la vie, ce grand,
cet uniforme et invariable conseil de réaliser avant toute chose, et pour
cela de définir, de préciser, d'organiser. » L'art classique « ne tend donc
jamais à la beauté qui pourra être et qui devient, mais à la beauté en
acte. Il ne suggère pas, mais expose lucidement ce qu'il conçoit ^ ».
1. U Action Française (mensuelle), î^' octobre 1907.
140
LE TEMPLE DES DÉFINÎTIONS
Réalisme et définition vont de pair, l'un est la face ontologique et
Fautre la face logique d*un même concept. Il est inutile de ramener
encore des chaînes de noms pour montrer que cette conception de
Fesprit et du style classique n'enferme que la moitié de cet esprit
et de ce style, leur état de statique et de synthèse, et non de dynamique
et d'analyse. Mais en somme ces manifestations de réalisme congénital
à l'esprit de M. Maurras sont, assez secondaires si on les compare à ses
formes et à ses formules politiques. Dans l'ordre de l'esprit, qu'il
s'agisse de philosophie ou de poésie, le stable et le défini, le mobile et
l'indéfini peuvent s'équilibrer, se rectifier, vivre l'un par l'autre. On
peut même dire en somme que la philosophie dans son ensemble depuis
Socrate jusqu'à Bergson, serait plutôt une école d'idéalisme, de mobi-
lisme et de critique, que ses jeux suprêmes paraissent, de ce côté,
porter sur des pointes délicates, sur des valeurs qui se dérobent, sur des
limites pareilles à celles où la poésie pure hallucina Mallarmé. Mais en
politique c'est différent. L'animal politique peut être évidemment un
animal poétique et métaphysicien, mais il ne le sera pas d'une manière
suprêmement raffinée. L'Etat, à mpins d'être Néphélococcygie, doit
consister en du réel, s'appuyer sur du solide, se fonder sur de la pierre
et non s'écrire sur de l'eau. Tout ce réalisme intellectuel de M, Maurras
ne vaut que comme prélude à son réalisme politique.
Ce sens du solide et du réel ne lui permet pas d'être républicain.
« On est patriote, on est royaliste avec quelqu'un pour quelque chose.
On est républicain surtout contre quelqu'un, pour repousser et
désavouer quelque chose... La démocratie vénère obscurément l'anar-
chie comme son expression franche, hardie et pure -^ ». L'esprit répu-
blicain se confond avec l'idéologie anti-réaliste. Un certain idéalisme
est peut-être la condition nécessaire de l'esprit philosophique. Il est
le contraire de l'esprit politique : la corporation des professeurs de
philosophie, en fournissant à la République une partie éminente de
son personnel politique, a remis beaucoup d'idéologie là d'où il aurait
fallu en déblayer. Il me souvient d'une formule qui se répétait souvent
au temps de l'affaire Dreyfus : La patrie est une idée, elle n'est pas
une idole. On entendait par le terme péjoratif d'idole ce qui, ainsi que
les images païennes pour les juifs, avait la grossièreté d'exister en pierre
et en bois, sinon en chair et en os. Quitte à la voir traiter d'idole, ce
qui lui serait peut-être indifférent, M. Maurras ne conçoit la patrie
I. Kiel et Tanger, p. LXXXVI.
141
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
que comme une réalité. Réalisme = royalisme. Res = rex, « Le monde
moderne perçoit les périls dont l'environnent lanonymat, Timper-
sonnalité, l'irresponsabilité, du pouvoir collectif. On veut désormais
que l'Etat soit une personne avec une tête et des membres, une cer-
velle, un cœur, des entrailles vivantes, quelqu'un enfin à qui le public
puisse dire comme autrefois : l'Etat c'est vous ^ ». Il voit l'Etat avec ces
caractères d'humanité et de vie qui apparaissent dans une œuvre d'art
comme dans une production de la nature. « Nous ne faisons ni ontologie
ni métaphysique politique. Nous savons que les sociétés humaines ne
sont des êtres animés que par métaphore, nous avons assez critiqué
l'organicisme social pour y tomber le moins du monde... Tout adver-
saire qu'il fût de l'organicisme. Tarde n'estimait pas illogique de
souhaiter à un Etat de se rapprocher autant que possible du modèle
d'organisation représenté par l'esprit humain, et, puisque les Etats se
développent dans la durée, de lui désirer, par exemple, de ne pas se
composer d'impulsions contradictoires et de lier le mieux possible les
instants successifs dont il est formé. Un Etat florissant ressemble à
i'âme humaine, $ui conscia, sui memor, sut compos... Ce n'est point là
une simple vue de philosophe. Les plus médiocres artisans de la
politique l'ont compris ^. »
Réalisme qui, allié aux idées et aux sentiments nationalistes de
M. Barres, a déterminé depuis quinze ans une conception vivantt
de l'Etat et de la patrie, a fait descendre d'un pâle ciel oratoire ee
abstrait la notion substantielle de la France, a matérialisé pour les
yeux qui ne la voyaient pas la figure architecturale de l'Eglise. La
force plastique de la pensée de M. Maurras peut être, comme les
groupes qui se développaient au fronton des temples gTecs, un bienfait
public. Gela ne doit pas nous empêcher de la considérer technique-
ment comme un cas privUégié d'une forme générale d'intelligence.
L'idéalisme consiste à faire des idées avec des choses, à oblitérer la
réalité sensible, physique, visible ou pensante pour en garder seule-
ment un signe, pour la retirer toute en une idée. L'idéalisme politique
procède de même. Il absorbe volontiers la réalité de la France dans
les idées qu'elle est censée personnifier : c'est la théorie de la France
mais.., que M. Maurras a poursuivie avec une verve inlassable. Le
réalisme politique de M. Maurras, aussi radical et intégral que l'est
1 . Kiel et Tanger, p. CVL
2. /(/.. p. XXX.
142
LE TEMPLE DES DÉFINITIONS
par exemple cet idéalisme politique chez Jaurès, procède de la manière
exactement inverse : il fera, poussé a son extrême logique, des choses
avec des idées. En se plaçant au cœur même de l'ontologie scolastique,
on suit facilement, comme une allée droite, d'un seul coup d'oeil,
cette ligne. La preuve ontologique de saint Anselme et de Descartes
consiste à poser l'existence comme l'attribut nécessaire de 1 être que
l'on conçoit comme parfait. M. Maurras en a rapproché avec raison
la théorie positiviste du Grand Etre. Sur le même plan réaliste que
l'Humanité de Comte, M. Maurras pose « la plus grande des réalités
naturelles, la déesse France ^ ». « Le dogme catholique met a son centre
Têtre le plus grand qui puisse être pensé, id quo majus cogitari non
potest.,. Le dogme positiviste établit à son centre le plus grand être
qui puisse être connu, mais connu positivement ^ ». Le dogme néces-
saire au sentiment national doit comporter un centre analogue. Et,
comme le Dieu catholique, comme le Grand Etre positiviste, cet être
n'a de portée humaine que par la réalité non plus générale, mais
vivante, d'une personne.
Faire, avec des idées, des choses. La pente logique de ce pli consiste,
en dernier lieu, comme cela se passe dans la preuve ontologique de
saint Anselme et de Descartes, à porter au crédit de l'être la compré-
hension logique de l'idée. Si Kant défait ce pli par le raisonnement au
troisième chapitre de la Dialectique Transcendentale, il fait comprendre
aussi comment il est naturel à l'esprit humain. Il consiste à introduire,
au prix d'une contradiction, dans le concept d'une chose conçue
comme possible le concept de cette chose admise comme réelle, et il
n'appartient, dit Kant, qu'à l'esprit scolastique de vouloir extraire
d'une idée arbitrairement jetée l'existence même de l'objet corres-
pondant.
Le pari de Pascal nous présente, au fond, une autre figure de la
preuve ontologique, puisqu'il réalise comme un motif de croyance en la
réalité de l'idée l'excellence de l'idée en tant que représentation. Le
calcul des probabilités ne fait chez lui que rajeunir l'argument scolas-
tique par des considérations de l'ordre arithmétique, de même que
l'argument cartésien le rajeunissait en lui conférant une figure ou au
moins des affinités géométriques. Les mathématiques, où le réel ne
se distingue pas du possible, admettent facilement que l'on trans-
1 . L'Avenir de rintelligence^ p. 272,
2. /J„ p. 124.
143
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
plante en elles ou que Ton confirme par elles des raisons de cette sorte.
Pareillement, la tendance de M. Maurras consiste à concevoir, dans
tous les ordres, l'idée la plus nette, la plus haute et la plus puissante,
à considérer moins la possibilité matérielle de sa réalisation que la
dignité formelle qui en fait le prix et qui mérite que Ton combatte
pour elle. Son esprit parfaitement viril n'en tire pas, comme c la se
passe ordinairement dans la littérature des génies, une sorte de à cou-
ragement devant l'action, de mépris et de malveillance pour la ré lité:
il flétrira au contraire cette attitude dans Chateaubriand. Voici une
formule excellente de cette association entre la dignité du but et
l'énergie de l'action. « Le réalisme ne consiste pas à former ses idées
du salut public sur la pâle supputation de chances constamment
déjouées, décomposées et démenties, mais à préparer énergiquement,
par tous les moyens successifs qui se présentent, ce que l'on considère
comme bon, comme utile, comme nécessaire au pays. Nous ignorons
profondément quels moyens se présenteront. Mais il dépend de nous
d'être fixés sur notre but, de m.anière à saisir sans hésiter ce qui nous
rapproche de lui ^. » Ainsi, il ne s'agira pas de faire entrer la moneïrchie
en France par la porte basse et par l'escalier de service, en murmurant
toujours à ses partisans comme la mère d'Uriah Heep dans David
Copperfield : « Soyez humble, Uriah, soyez humble ! » en la rendant
aussi élective, actuelle, parlementaire et administrative que possible,
et en la montrant comme la meilleure des Républiques. Mais on la
présentera dans toute sa netteté réactionnaire (réaction d'abord 1),
comme héréditaire, traditionnelle, anti-parlementaire et décentralisée
sous la figure d'un roi qui règne et qui gouverne. — C'est le
moyen de ne rien obtenir, gémit M. Piou. — Eh quel pas avez-vous
donc fait, vous, en vous avançant à plat ventre ? répond M. Maurras.
M. Piou et consorts « n'ont-ils pas été traînés de défaite en défaite par
la modestie de leurs réclamations ?» — Peut-être ont-ils été au con-
traire traînés par leurs défaites successives à la modestie de leurs récla-
mations. Mais enfin, n'importe ! Combattre pour un but élevé, noble
et total, cela ne diminue pas les chances de réussite (puisque le moyen
contraire n'a pas réussi davantage) et cela réclame la netteté et la
force dans l'esprit, provoque l'énergie dans l'action. A quoi bon,
disait Mallarmé de la poésie, à quoi bon trafiquer de ce qui ne doit
pas se vendre, surtout quand cela ne se vend pas ?
1 . L Avenir de r Intelligence, p. 279.
144
LE TEMPLE DES DÉFINITIONS
Même raison à l'attitude de M. Maurras vis-à-vis de l'Eglise. D'abord
l'accepter tout entière et n'en point dissimuler honteusement certains
aspects, comme le SyllabuSy sous prétexte qu'ils sont impopulaires, —
la recevoir et la présenter dans son idée intégrale. Puis la convier à
réclamer non pas une mesquine tolérance, mais un sort digne d'elle.
« Ces Messieurs devaient se borner à promettre au clergé catholique
une situation égale à celle des rabbins et des pasteurs du saint Evangile ;
mais, de son côté, le nationalisme français avait le droit de reconnaître
une dignité politique et morale à l'Eglise, puisque les services qu'elle
a rendus à la France se souffrent pas de comparaison ^ » — Enfin
le maximalisme des revendications de M. Maurras et de son journal
pendant la guerre, la rive gauche du Rhin, le dépècement des Alîe-
magnes, la guerre qui paie et la Part du Combattant consistent égale-
ment à intensifier l'action par l'élévation clu but, à faire entrer cette
grandeur même du but dans ses raisons de se réaliser.
Ainsi M. Maurras, s'eflorçarit dans VEnquête d'amener à la Monar-
chie, en M. Barrés, une magnifique recrue, lui montrait « la volupté de
faire quelque chose de difficile, mais de grand. » Le bon sens, la finesse
et la prudence que M. Barrés tient des petites gens lorraines lui firent
sans doute considérer cette proposition du même œil dont il envisagea
celle du jeune Tigrane quand ce séduisant Arménien s'efforça de lui
montrer combien il serait beau de renouveler les exploits et la mort de
lord Byron en partant pour Trébizonde et en fournissant des secours,
même un cadavre magnifique et utile, aux insurgés du Sassoun. Peut-
être M. Maurras eût-il, en rappelant le pari de Pascal, touché en les
hérédités de M. Barrés quelque racine arverne par le fil de laquelle il
eût emporté la forteresse.
Le nerf psychologique de cet argument à figure ontologique, c'est
en somme la présence d'une idée-force. Pour une âme grande la force
d'une idée peut provenir de son intégrité et de sa beauté. Pour une âm
ordinaire elle proviendra de sa facilité. Nous retrouvons toujours ce
style dorique que recherche pour gouverner son intelligence M. Maur-
ras.
Sans doute est-ce aux mêmes directions logiques que l'on pourrait
rattacher ces arguments à forme étrangement mathématiques dit
M. Maurras qui ont étonné de bons esprits. Evidemment il faut les
prendre cum grano salis, à peu près comme Platon nous engage à
1. La Politique Religieuse, p. XXVIII.
145
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
prendre cet argument de la République qui démontre que le « roi »
est exactement 729 fols plus heureux que le tyran. Ainsi la Monarchie
ayant vécu huit siècles et comporté trente-trois règnes « contre l'his-
torien idolâtre et hypnotisé, cette Monarchie peut se définir une
institution qui ne craque et ne tombe que tous les huit cents ans et que
tous les trente-trois règnes » ^. Le conseil municipal de la Rochelle
ayant voté 10.000 francs pour la statue de Guiton et 100 francs pour
un monument à Richelieu, M. Maurras en conclut que « 10.000
pour 100, tel est le rapport de la passion républicaine à la passion
patriotique » ^, M. Japy lui écrivant, pour défendre ses coreligionnaires,
que « si M. de Pressensé, M. Pelletan, sont protestants d'origine,
MM. Combes et Clemenceau, Jaurès, Rouvier, Dubief, Trouillot,
Lafîerre et tant d'autres sont d'origine catholique », M. Maurras prend
sa plume et calcule : « Les protestants sont 500.000 et ces 500.000
donnent deux sectaires (1 pour 250.000) ; les catholiques sont 36 mfil-
lions, qui ne donnent à eux tous que sept sectaires (1 pour 5.142.857)
ils devraient en donner cent quarante-quatre si le sectarisme des
hommes d'origine catholique était égal à celui des protestants originels
Le sectarisme de ces catholiques est au sectarisme des protestants
d'origine comme 7 à 1 44. Le sectarisme catholique est plus de vingt fois
moindre, d'après les nombres mêmes que M. Gaston Japy nous a
fournis spontanément, et seule l'habitude l'a pu rendre insensible à
Ténormité de la différence ^. » Objectez à M. Maurras que, s*il ne
meurt, comme je le lui souhaite, qu'à cent ans, il trouverait peut-être
bizarre que son sépulcre des Martigues dût s*orner de cette inscrip-
tion : « Ci-gît Charles Maurras, Martégal, nationaliste intégral et bon
écrivain français, qui ne meurt, comme le phénix, que tous les cent ans. »
-^ Ajoutez qu'il était naturel que les Rochelois souscrivissent la forte
somme pour le maire Guiton, qui n'est qu*à eux, et que leur quote-
part de 100 francs pour un monument au grand Cardinal, qui est à
la France entière, implique, la population de la Rochelle étant de
20.000 âmes, une souscription de 100 francs par 20.000 habitants, ce
qui donnerait pour toute la France environ 200.000 francs (sans faire
souscrire les indigènes des colonies), et ce qui mettant à 200.000
pour 10.000 le rapport de la passion patriotique à la passion républi-
1 . Enquête, p. 355.
2. La Politique Religieuse, p. LIX.
3./J..P.49. .
146
L'IDÉE DE L'UNITÉ
caine, réhabilite du coup l'assemblée charentaise. — Dites enfin que
M. Maurras n'a point lu le texte de M. Japy à bien grand renfort de
besicles, puisqu'il en élimine simplement les mots « et tant d'autres »
et que par ces quatre mots M. Japy indiquait certainement la suite des
trois ou quatre cents députés d'origine catholique qui votèrent les
lois « sectaires ». Lui était-il donc nécessaire, pour prévenir les raison-
nements arithmétiques de M. Maurras, de recopier une énumération
aussi longue, mais moins pittoresque, que celle des jeux de Gargantua
dans notre grand Alcofribas ? — Répondez tout cela à M. Maurras,
et il rira avec vous, car l'auteur des Trente Beautés de Martigues recon-
naîtra que vous avez comme lui le sens de la galéjade. Ne faites point
comme Tartarin qui eut la naiveté de prendre au sérieux les explica-
tions de Bompard sur la « Compagnie ». Retenez seulement qu'à l'ex-
trémité de la plus agile et de la plus souple dialectique, il y a quelque
chose d'analogue à ce que Flambeau appelle « du luxe », et que ces
raisons ailées et fuyantes, ces chiffres capricieux qui écrivent des vols
d'oiseaux sur le ciel, sont un peu au raisonnement ce que les Odes
funambulesques et la Prose pour des Esseintés sont à la poésie. Le passage
de la République que je citais met tout cela au point. « O fourbe, dit
Minerve à Ulysse, qui te surpasserait en malice, si ce n'est un dieu ? »
Ainsi il sied que le réalisme le plus matériel et le plus solidement
maçonné, s'achève, comme une maison vivante, par la spirale d'une
fumée»
V Des bouts de fumée en forme de cinq
VI
LMDÉE DE L'UNITÉ
L'idée constructrice, de formule et de type romains, qui guide
M, Maurras, implique, comme les deux Muses sans cesse présentes
de la vie intellectuelle, politique et sociale, l'unité et la durée.
Personne, depuis Bossuet et le Sermon sur l'Unité de l'Eglise, n'a
maintenu, éclairci, codifié, de façon plus combative et plus décidée
147
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
que lui les droits et le primat de l'Unité. Peut-être sont-ils moins nés^
pour lui, de l'unité qu'il trouve en lui que de l'unité qu'il n'y trouve pas,
dont le désir le hante et dont la beauté extérieure le fascine. « Lorsque
nous concevons un régime type pour fournir une règle à notre juge-
ment ou un modèle à nos programmes de réforme, nous sommes
obligés d'y comprendre le règne de l'unité morale et religieuse ; de
plus, quand nous songeons à ce qui nous éloigne de cette unité exem-
plaire, nous éprouvons les émotions qui conviennent à notre cas, une
tristesse mâle et grave où le désir s'unit salutairement au regret ^. »
Cette idée de l'unité morale et religieuse est une idée catholique.
M. Maurras la prend, la pèse et l'admire sous cet aspect. Mais il ne
laisse pas de lui voir, à diverses occasions, une forme morale et poli-
tique plus générale où elle apparaît plus claire et plus nue que dans sa
solide réalisation romaine.
L'unité morale et religieuse née d'un consensus spontané entre les
volontés, d'une vue pareille chez toutes les intelligences, n'a évidem-
ment jamais existé. Pratiquement cette unité implique la discipline,
non seulement consentie, mais imposée ; tout conformisme est produit
par une coercition possible et la produit. C'est dire que l'idée de l'unité
se confond ici avec celle de l'ordre et l'idée de pluralité avec celle de
liberté.
C'est un des problèmes auxqueis la pensée de M. Maurras a essayé
de s'appliquer, avec le plus de vigueur et de netteté, sur un parvis
supérieur d'idées pures. L'ordre et la liberté sont envisagés en eux-
mêmes, dans ce rayon indivisé qui ne s'est pas encore bifurqué entre
l'individuel et le social. « Platon dans la République se sert du social
pour découvrir l'individuel. Il ne paraît point illégitime ni superflu
de suivre un ordre inverse, et de rechercher dans la vie individuelle
de la pensée le prototype, le modèle simplifié de ce qui se passe dans
la vie sociale et politique. Ce procédé permet l'étude du problème de
la Kberté et de l'unité sur le terrain le plus neutre, le moins irritant, et
sans diminuer la rigueur de cet examen ; si, en effet, ce que je dis de
la subordination du principe de liberté est trouvé juste quand on
l'applique à la vie solitaire d'un seul esprit humain, les mêmes conclu-
sions seront d'autant plus vraies, et à plus forte raison, appliquées au
fonctionnement de la société ^. »
1. La Politique Religieuse, p. 108.
2. Quand les Français ne s'aimaient pas, p. 202.
148
L'IDÉE DE L'UNITÉ
Hypothèse qui doit nous agréer, en tant qu'elle permet la circula-
tion aisée et lumineuse d'une belle pensée ; mais prenons garde que
ce monisme idéal ne nous présente le même risque d'utopie que la
République platonicienne. M. Maurras nous introduit dans l'intérieur
d'un esprit qu'un heureux mouvement détermine et ordonne, dans les
rythmes esthétiques et intellectuels qui font sortir d'un petit anarchiste
un restaurateur de Tordre et un docteur de l'Etre. « Une grande âme
n'est pas liberté, elle eét servitude : et sa grandeur s'estime non point
précisément sur le rapport de ses énergies naturelles avec la règle
supérieure qui Içs conduit. » Une âme richement douée commence
normalement par une liberté voli^ptueuse et fiévreuse ; elle se sait
capable de se porter en beaucoup de places, elle se croit capable de
se porter partout. Puis au fur et à mesure qu'elle a trouvé dans sa
liberté la multiplicité des buts inconciliables, dans son activité sans
cohésion et sans sacrifice le désordre et les échecs, l'âme se circonscrit,
s assure et se règle jusqu'à ce qu'elle se soit formée selon des arêtes
nettes, qu'elle ait abandonné sur son chemin son indétermination et
ses rêves, comme une belle journée au long de ses premières heures
s'est dépouillée de ses vapeurs matinales.
Mais l'analogie de l'état politique avec ces rythmes individuels est-
elle complète, les rythmes du polftique ne sont-ils pas inverses ?
L'état politique commence par l'acte ou par les actes d'autorité, par
la puissance de la coutume et de la force : plus tard, lorsqu'il a crû en
complexité, il se relâche nécessairement de son emprise sur les individus
et, pùisqu'en politique on appelle liberté le pouvoir laissé à l'individu,
on peut dire que l'état social gagne automatiquement en liberté. —
Vous croyez ? Comparez le citoyen administré pendant la paix et
enrégimenté pendant la guerre, tel que vous le voyez et tel que vous
l'êtes en 1918, et ce gentilhomme du XVI^ siècle que le poids de la
souveraineté, disait Montaigne, ne touchait qu'une ou deux fois dans
sa vie. — La souveraineté qui ne le touchait pas pour le gouverner ne
le touchait pas non plus pour le protéger, et vous savez que Montaigne
vivait a Montaigne dans le risque perpétuel d'être volé ou tué. D'une
époque à l'autre, liberté et servitude se déplacent, et l'on ne gagne
souvent sur un tableau que pour perdre sur l'autre. Mais enfin l'orga-
nisation du monde moderne vaut comme un incomparable moyen de
liberté ; les modes de vie individuelle sont de plus en plus nombreux,
complexes et variés. Quelle que soit chez vous la puissance de la raison
d'Etat, quels que soient votre vénération pour l'Etat et votre principe
149
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
du Politique d'abord^ vous n'admettez point comme le nationalisme
prussien de la chaire que l'Etat constitue une valeur en soi, que l'in-
dividu n'existe que par rapport à lui et dans la mesure où il règle et
circonscrit cette existence. Vous n'êtes point de Sparte, mais d'Athènes.
Personne au contraire n'a mieux que vous spécifié le caractère, la
primauté de la liberté, des libertés : vous attribuez à l'Etat la fonction
de respecter, de garantir les unes des autres et de défendre contre le
dehors une multitude de petites sociétés qui existent au même titre
que lui et avant lui, depuis la famille jusqu'à la province; vous donmz à
votre roi le beau nom de Roi des Républiques françaises. Vous souhaitez
la renaissance et la prospérité de ces Républiques. Vous désirez les
affranchir. — Oui, précisément comme politique de l'ordre et comme
ennemi de l'individualisme. Ce sont elles qui constituent les freins les
plus réels et les déterminations les plus justes pour l'individu. Contre
l'individu libre, l'individu isolé, l'individu principe, j'ai écrit mon
Contr'un. — Vous avez rappelé en effet qu'une grande âme est servi-
tude, qu'elle se mesure à la solidité de la règle supérieure qui la conduit
et de l'ordre humain qui l'encadre. Elle est servitude non par ce qu'elle
est, mais par ce qu'elle donne, par la discipline qu'elle accepte, l'obéis-
sance à laquelle elle se soumet, l'hommage spontané qu'elle rend.
Pareillement l'Etat, le roi si vous voulez, est liberté non par ce qu'il
est, puisqu'il est le premier serviteur de l'Etat, le premier ministre
du roi, ainsi que le disait le roi-sergent, mais liberté par ce qu'il donne,
par ce qu'il permet. Une grande âme est une liberté qui se donne une
servitude, une loi. Un grand Etat est une servitude, une discipline
qui fonde et qui permet des libertés, qui rayonne en liberté, en droits
qu'il confère ou protège. Considérez la société élémentaire, la famille
L'Etat républicain lui apporte ce que M. Dumont, dans une discussion
sur la liberté d'enseignement, appelait le droit de l'enfant, c'est-à-dire
la liberté de l'enfant. Votre Etat à vous lui apporte la liberté du chef,
du père de famille. Mais enfin tous les deux vous apportez une liberté,
vous vous battez à coups de libertés, comme les chantres et chanoines
se battent chez Barbin avec des livres. L'Etat républicain appelle
liberté la possibilité pour l'enfant de choisir plus tard entre des idées
qui lui auront été proposées, non imposées. Votre Etat appelle liberté
la possibilité pour le père de faire élever son enfant selon ses idées à
lui. Je n'entre pas dans le fond du débat, je n'en considère que la
forme. Or dans la forme, aucun des deux partis ne dira, l'un : Je
vous apporte la servitude de l'Etat, et l'autre : Je vous apporte la ser-
150
L'IDÉE DE L'UNITÉ
vîtude de l'Eglise, — quoique ces expressions aient autant de significa-
tion que les précédentes. Le mot de servitude peut-être pourvu d'une
bonne conscience individuelle (celle sur laquelle est bâti Servitude et
grandeur militaires par exemple) mais il implique une mauvaise
conscience politique, et cela sans doute parce que les deux courants,
l'individuel et le politique, vont en raison inverse l'un de l'autre.
En général pourtant l'appel au sentiment de la liberté ou même à
l'idée des libertés, n'est présentée par M. Maurras que comme acces-
soire ; comme l'individu est pour Comte une abstraction sociale, la
réalité, la liberté individuelles sont pour M. Maurras tirées par abstrac-
tion de ces grandes et solides réalités qui sont l'ordre et l'unité.
La succession de la liberté état inorganique et de l'ordre état orga-
nique, voici comment il la transporte de la vie individuelle dans la
vie sociale. En politique « toute politique d'empire a dépassé la liberté.
L'Allemagne eut besoin de la liberté pour être, pour compter (1750-
1850). Pour acquérir et conquérir l'unité fut indispensable. » Soit.
Unité, organisation, ordre, sont les valeurs qui poussent sur le terreau
de la liberté. Mais à leur tour elles ri 'ont de valeur humaine que si elles
sont productrices de liberté, si elles protègent le citoyen dans sa liberté
de se mouvoir, d'acquérir, de jouir. Il y a là quelque chose d'analogue
à ce chemin de fer circulaire auquel M. Helfïerich comparait pendant
la guerre la politique financière de l'Empire allemand.
De même « ni l'Allemagne ni l'Angleterre, ni les Etats-Unis, ne
s'arrêtèrent à la liberté helvétique. Mais aucune de ces trois puissances
n'est parvenue à la discipline unitaire qui distingue la civilisation des
Français. La France et la Suisse figurent donc les deux extrêmes de la
série entre lesquels on peut intercaler une infinité de moyennes. » Préci-
sément, liberté et discipline sont en saine politique complémentaires.
L'une ne perd pas ce que l'autre gagne, bien que l'une et l'autre soient
en apparence antagonistes. Mais le sentiment de l'une est en fonction
du sentiment de l'autre. Une discipline vigoureuse implique la réaction
d'une liberté vigoureuse et réciproquement. Nietzsche dit fort bien
que les Français ont été le plus chrétien de tous les peuples, et que,
précisément pour cette raison, la libre-pensée française, celle du
XVIII® siècle, fut seule sérieuse et puissante parce que seule elle eut à
lutter contre de vrais grands hommes. Pareillement si le caractère des
Français, selon le mot de la Bruyère, exige du sérieux dans le souverain,
ce n'est pas en tant qu'il est lui-même sérieux, c'est en tant qu'il ne
l'est pas assez. La France a toujours été un pays où l'idée de l'ordre et
151
LES IDÉES DE CHARLES MAURRÂS
l'idée de la liberté ont fleuri extrêmement vivaces et l'un des deux
éléments du couple ne serait plus qu'un pâle fantôme si l'autre dispa-
raissait. La coexistence de l'une et de l'autre dans le microcosme de
toute Assemblée, parlementaire ou non, n'est que la figure de leur
succession générale dans une autre histoire et de leur simultanéité
dans chaque moment de notre histoire. — C'est bien pourquoi, entre
mille raisons, il faut être anti-parlementaire. — Ne mêlons pas ce filon
à celui que nous suivons à présent. D'une façon générale toute culture
supérieure consiste en un rapport original entre des valeurs d'ordre et
des valeurs de liberté. Toujours le dorique et l'ionique de notre
Acropole. La France a été comme le laboratoire des idées claires et
distinctes, logiques et plastiques de l'une et de l'autre. Fille aînée de
l'Eglise et mère de la Révolution, elle implique bien les deux Frances
dont M. Seippel a fait le portrait dans son livre ingénieux. Mais n'existe-
t-ir pas pareillement sur le même plan deux Angleterres et deux
Allemagnes ? L'Angleterre de l'imitation, de la discipline sociale et
du cant n'est-elle pas l'Angleterre de la grande, pleine et saine liberté
individuelle ? L'Allemagne de l'organisation et du Verein n'est-elle
pas l'Allemagne de la musique ?
La musique... Schème général ou réalité-type du monde comme le
voulait Schopenhauer, unissant l'ordre mathématique le plus rigoureux
avec la liberté la plus indéfiniment vaporeuse. Un peuple, pour qui le
déchiffrerait comme une partition, ne révélerait-il pas dans son unité
le même contraste intérieur ?
Restons, avec M. Maurras, à ces racines, à ces essences. « Un poème,
dît-il, n'est pas liberté, il est servitude : sa beauté se juge précisément
au rapport des valeurs naturelles mises en jeu avec la sereine vigueur
du rythme ondoyant qui les courbe. » Un poème est donc servitude,
ordre fixé et défini, et nous avons vu M. Maurras trouver au degré le
plus éminent ce caractère dans l'art classique. Mais à son tour ce
poème, ce rythme ondoyant, vigoureux et serein, constitue une valeur
naturelle de suggestion vivante, souplement et diversement rayon-
nante. Il n'est point asservi à son texte, il n'est même pas asservi à un
rythme fermé et fini. Il s'en libère pour se répandre dans d'autres
texte et sous d'autres rythmes. Le Racine de M. Maurras, celui qui
le mène à la belle discipline française, n'est pas celui qui faisait verser
tant de larmes par la voix de la Champmeslé ; il n'est point le Racine
exemplaire du goût et modèle à imiter du XVIII® siècle. Et le poème
en dehors de cela, de ces lectures, de ces imitations, de cette humanité,
152
L'IDÉE DE L'UNITÉ
qu*est-il? Je sais bien que cette liberté de suggestion n'est pas elle-
même un état dernier, qu'au long de cette eau courante la critique inter-
vient avec des coupes, des terrasses, des belvédères, qu'elle intègre des
valeurs de jugement et d'histoire comme la poésie intégrait des valeurs
de sonorité et de vie. Mais comme le soleil autour duquel se meut la
terre est lui-même emporté vers la constellation d'Hercule, le même
rythme enveloppe et conduijt. la critique elle-même : le Sainte-Beuve
de M. Maurras, maître de 1' « empirisme organisateur » n'est pas
tout à fait le Sainte-Beuve des abonnés du Moniteur en 1860. La
valeur de toute œuvre réside en grande partie dans ce rayonnement
sans lequel elle ne serait rien, dans cette indéfinie fécondité par laquelle
retournent en quelque sorte au mouvement et à la liberté les éléments
que groupa et fixa Tordre.
Dès lors il paraît que les exemples saisis par M. Maurras pour
étayer son idéal de l'unité et de l'ordre en ce qu'il a de sommaire,
de simplificateur et de nu, impliquent tous, au même point critique,
le même artifice.
Dans le livre des Deux Frances, M. Seippel, dénonçant comme le
germe de nos divisions françaises un « tourment » romain et catholique,
semblable dans les deux partis, de l'unité, remarque que ce tourment
se rattache à Rome, mais non à la Grèce, les Grecs affirmant non
cette idole romaine de l'unité, mais un goût de diversité et de liberté.
Il déplairait étonnamment à M. Maurras que les idées familières
à son esprit ne l'eussent pas été à l'esprit des Grecs. II accorde que
« les Grecs ont donné au monde le spectacle d'un libertinage effréné
en politique et en morale, et il est vrai qu'ils l'ont payé. » Je crois —
en passant — qu'il accorde trop, ici, et exagère ce « libertinage ».
L'idée la plus haute de la politique, la soumission du citoyen à la
loi et à la loi seule est une idée grecque, et les constitutions politiques
des Grecs sont des chefs-d'œuvre d'ingéniosité et d'industrie intellec-
tuelle, aussi bien que lelir géométrie, leur langue ou leur architecture.
En morale ? C'est faire beaucoup de bruit pour ce qu'on a nommé
1 amour grec, de même qu'on appelle Grecs ceux qui trichent au jeu,
comme si les Hellènes étaient seuls à faire Jévier ici la nature et là
la fortune. Le genre de libertinage qui faisait le plus d'horreur aux
Grecs et qu'ils punissaient le plus sévèrement était l'adultère, et le
foyer du Grec était protégé plus que celui des modernes par la coutume
et par la loi. Mais enfin il est vrai que le génie grec répugnait à ce que
la Grèce s'unifiât en Etat, et il est vrai que la pensée grecque a poussé
153
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
très loin la critique des idées morales. Ce n*est, pour M. Maurras,
que dans l'ordre des arts et dans l'ordre des sciences, que « l'art grec
et la science grecque supportent la comparaison avec ce que Rome et
Paris ont constitué de plus un en politique, en morale et en religion ».
Il est évident qu'il n'y a pas de création esthétique ou de théorie
scientifique sans l'unité, puisque l'un et l'autre sont des êtres vivants
et que la vie réside dans l'organisation. Mais enfin il ne s'agit pas là
de l'unité religieuse, la seule qui intéresse l'objet des études de M. Maur-
ras. Lorsqu'il écrit : « Les sociétés de type supérieur excluent de leur
enceinte toutes les formes de la divergence religieuse. La cité antique
l'excluait, et à très bon droit. A très bon droit encore l'empire romain,
A très bon droit enfin la chrétienté du moyen âge ^ », nous comprenons
bien que le droit lui importe ici plus que le fait. Car le fait doit former
pour lui un terrain bien fragile.
Le passage est même assez savoureux. Le contenu historique en est
tiré tout entier de ce syllogisme : Les sociétés de type supérieur excluent
toute divergence religieuse. — La cité antique, l'empire romain, le
moyen âge chrétien sont des sociétés de type supérieur. — Donc ils
excluaient toute divergence religieuse. Voilà évidemment le mécanisme
scolastique qui a joué dans le cerveau de M. Maurras. Le malheur est
que, la mineure étant vraie et la conclusion fausse, il faut bien que la
majeure soit fausse. L'Etat qui exclut nettement toute divergence
religieuse, d'une façon entière et absolue, c'est l'Etat théocratique juif,
sans que l'on puisse dire s'il les exclut parce qu'il est monothéiste ou
s il est monothéiste parce qu'il les exclut : l'un et l'autre évidemment.
M. Maurras en serait donc réduit à faire de l'Etat juif une société de
type supérieur ? Couleuvre épouvantable à avaler. La cité antique et
l'Empire romain ont accueilli les cultes et les idées des Juifs, alors que
le royaume juif n'a jamais reçu la moindre miette des leurs. Ils vivent
dans un afflux continuel de nouveaux dieux, de nouvelles dévotions
que l'Etat accepte et protège, comme fit Marius de la Syrienne des
Martigues, à moins qu'elles ne favorisent la débauche (procès des
Bacchanales à Rome) ou ne soient elles-mêmes exclusives et intolé-
rantes : alors l'Etat exclut l'exclusion et ne tolère pas l'intolérance.
Ce n'est pas à cause du dieu qu'ils reconnaissaient que les chrétiens
furent persécutés, c'est à cause des dieux qu'ils refusaient de reconnaître,
l'Etat et l'Empereur divinisés. Il n'y a pas dans l'antiquité gréco-
1. La Politique Religieuse, p. 71.
134
L'IDÉE DE L'UNITÉ
romaine de clergé qui veille professionnellement sur l'unité de foi et
l'orthodoxie des doctrines. Aucun esprit ne touche des bornes spiri-
tuelles qui le refoulent et le meurtrissent. Cette liberté est-elle le
résultat du polythéisme, ou le polythéisme était-il donné aux Hellènes
dans leur besoin même de liberté spirituelle ? Même réponse que tout
à l'heure. Enfin le moyen âge chrétien a exclu, il est vrai, les formes
de la divergence religieuse j mais la diversité des dévotions, le culte
de milliers de saints, la multitude et l'opposition des sectes philoso-
phiques, les luttes religieuses, soit sur des questions de personne soit
sur des raisons de dogme, ont maintenu à l'intérieur du christianisme
la riche multiplicité, la vie ardente et touffue du monde antique. Le
« à très bon droit » de M. Maurras signifie peut-être bien que les
sociétés auraient dû exclure ces divergences, qu'elles ont eu le malheur
de ne pas l'avoir fait suffisamment, et qu'elles en sont mortes. Louer
quelqu'un d'avoir fait ce qu'il aurait dû faire et na pas fait, c'est
peut-être un moyen de l'amener à le faire, — à condition qu'il en soit
encore temps.
Et pourquoi ne serait-il plus temps ? M. Maurras a une politique
religieuse. Il a même écrit sous ce titre un livre qui est un chef-d'œuvre.
Or sa politique religieuse ne me paraît pas différente de celle qu'il eût
souhaitée chez les empereurs, en des lignes qui furent souvent incri-
minées, lorsqu'il leur reproche d'avoir été de mauvais tuteurs du
paganisme expirant. La Politique Religieuse comme ÏEnquête sur la
Monarchie propose les moyens par lesquels l'Etat se montrera bon
tuteur des biens spirituels qui nous restent et sauvera au moins les
lambeaux ou les fantômes de l'unité perdue.
« Déchus de ce bonheur », l'unité religieuse, M. Maurras et les siens
ont cherché « une trace, une ombre, un reflet », une unité du second
degré que voici : « Les hommes qui ne s'accordaient pas sur le point
de savoir si le catholicisme est le vrai, ont reconnu qu'il est certainement
le bien. » Dès lors l'unité du second degré ne pourra se faire que sur le
terrain du bien ». Il ne peut pas être question d'extirper par le fer ou
le feu nos sujets de grand désaccord : le souci du bien public ne le
permet que dans les cas où l'arrachement se ferait sans produire de
plus grands maux, dont le risque est ici certain. » Observons que
M. Maurras accueille un peu froidement une autre unité religieuse qui
serait plutôt du troisième degré, celle qui se ferait non sur le vrai ni
sur le bien, mais sur le beau, celle qui reconnaît que le catholicisme
c'est le beau, celle du Génie du Christianisme et de la Grande Pitié des
135
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Eglises de France. Les pages de Trois Idées Politiques classent en la
bousculant un peu cette idée romantique.
L'Etat, reconnaissant que le catholicisme est le bien, ne proposera
ni contre lui, ni sans lui, ni avec lui, aucun autre bien : il n'aurait à le
faire que s'il se chargeait de l'éducation, mais, dans l'Etat restauré
de M. Maurras, « du service de l'Etat les maîtres de l'enseignement
secondaire passeront sans secousse au service des familles, qui sont
souveraines en matière d'éducation » ^, et l'enseignement supérieur
sera libre. Dès lors aucune des trois causes qui l'amenaient à exercer
un pouvoir spirituel ne subsistant, « il semble que l'Etat moderne,
délivré des fardeaux et des responsabilités de l'éducation, n'ait désor-
mais aucune raison précise d'embrasser une foi religieuse et philoso-
phique plutôt que la foi opposée. Mais des causes fort énergiques (le
sentiment, la tradition, la somme de grands intérêts nationaux) l'incli-
neraient non seulement à respecter le catholicisme, mais a le distmguer et
à l'honorer, comme la plus ancienne et la plus organique des réalités
nationales ». Le distinguer cela signifie le distinguer des autres, et
l'honorer c'est l'honorer contre les autres. Si l'Etat perdait l'habitude
de tracasser, il ne serait plus l'Etat : « Devant une secte d'iconoclastes
ou de skoptsky, de mormons et de quakers, il est bien difficile de nier
le droit de l'Etat à certaines appréhensions. On ne peut donc lui dénier
non plus le devoir de se mettre en défense et d'exercer une surveillance
ferme et discrète. Telle est sa charge, et, si l'Etat français l'exécute
bien, les protestants, les juifs et les déistes seront vite placés dans
1 impossibilité de lui nuire. Ils y seront d'autant plus impuissants
que l'Etat se sera mieux eflorcé de s'appuyer sur les groupes archistes,
traduisons : ceux qui enseignent la nécessité de l'organisation politique
et morale... groupes politiquement fédérés, dogmatiquement hostiles :
les catholiques d'une part et d'autre part les athées, les païens et les
positivistes ^ ». Ces quatre groupes fédérés vont donc remplacer au
spirituel les « quatre Etats confédérés ».
Mais l'amour du rythme quaternaire paraît imposer à M. Maurras
bien des fausses fenêtres, et les trois derniers groupes archistes ressem-
blent un peu^ux deux consuls figurants dont la présence sauvait tant
bien que mal aux côtés du Premier Consul la forme républicaine.
Nous ne les rencontrons pas très souvent dans nos promenades. Les
1. La Politique Religieuse, p. 15.
2, M. p. 12.
356
LMDÉE DE L'UNITÉ
positivistes ? Evidemment, il en existe en France plusieurs douzaines
répartis comme il convient en Eglises rivales : l'Etat qui s'appuierait
sur eux ne marcherait pas avec une canne bien solide. Les païens ?
Cela doit être encore plus difficile à trouver. Il y en avait deux naguère,
Louis Ménard et un de ses amis. Un jour l'ami se jeta par une fenêtre
parce que les Dieux de la Grèce l'appelaient. Et le brave homme qui
annonça à Ménard la mort de son unique coreligionnaire lui dit en
pleurant : « Je savais bien qu'il était fou, mais je croyais que c'était
comme vous ! » Quelque temps après, le délicieux auteur des Rêveries
d'un païen mystique s'évapora, lui aussi, mais avec la douceur des
fumées bleues que son neveu, René Ménard, fait monter d'un paysage
antique. Et maintenant, de païen, il n'en est plus qu'un, c'est M. Maurras,
qui nous conte ainsi ses enfances : « Dessiné par Homère, son jeune
univers se parait de divinités inégales, mais uniques de force, de caprice
et de volupté. Ayant trouvé dans un album l'aimable figure des Grâces
liées de guirlandes de fleurs, les fossettes de leurs nobles académies lui
parurent le signe de sa religion. Soit, disait-il un peu plus tard au caté-
chiste, mais pourquoi pas Phébus-ApoUon ou Pallas ^ ? « — Les athées ?
Il y en a évidemm.ent beaucoup, mais la dernière chose à laquelle songe
un athée, c'est bien à constituer avec d'autres athées un groupe orga-
nique et archisie. Il a existé longtemps, il existe peut-être encore un
groupe blanquiste qui s'appelait Ni Dieu ni maître. Athéisme militant
et anarchisme ont toujours été de pair. D'athéisme archiste on n en
connaît qu'un depuis que Jules Soury est mort, celui de M. Maurras
lui-même. Il est vrai qu'à un adversaire qui l'avait appelé un « païen
athée », M. Maurras répond : « Si je suis athée, comment suis-je païen,
et païen comment suis-je athée ? ^ » Evidemment M. Maurras ne saurait
être l'un et l'autre sous le même rapport. Mais enfin M. Maurras se
range parmi ceux qui « éprouvent le besoin vigoureux de manquer de
E)ieu » et pour lui l'athéisme, marque en lui de loyauté et de sincérité,
n est point le commode mais le vrai. D'autre part, pour l'auteur d'Anthi"
nea, le paganisme figure bien ce que représentait le fétichisme pour
Auguste Comte, l'essence religieuse qui correspond le mieux à son sen-
timent non de l'ordre politique, mais du cœur et de la beauté. En tout cas
c'est lui-même qui parle de païens organisés en groupe, et je ne pense
pas qu'il entende par là les derniers adorateurs de Jupiter. Mais enfin
1. Anthinea.p. 10.
2. L Action Française et la Religion Catholique, p. 9.
157
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
je retiens que, des quatre groupes archistes constitués sur la question
religieuse, il y en a deux au moins qui, tels que M. Maurras les conçoit,
se composent jusqu'ici de lui seul. Et ce serait d'autant moins savoureux
que M. Maurras militerait avec de moindres ardeurs contre l'individu.
Peut-être avez-vous entendu parler de cette circonscription écossaise
d'avant la réforme de 1832, où un seul électeur s'étant présenté il
constitua l'assemblée, fit Tappel, répondit à son nom, s'élut président,
parla en sa faveur, se mit aux voix et se déclara élu à l'unanimité?
Mais enfin si, en dehors du premier, les quatre groupes archistes de
M. Maurras n'apparaissent pas comme des réalités sociales bien consi-
dérables, retenons que, d'une intelligence catholique, d'une politique
positiviste, d'une sensibilité paienne, et d'un zèle que son athéisme
empêche de se satisfaire dans l'unité divine, M. Maurras a été dès le
début porté avec une irrésistible violence vers cette idée de l'unité
religieuse. Le Chemin du Paradis où nous trouvons déjà dans leur
jeunesse, leur verdeur et leur fumée toutes les pensées directrices de
M. Maurras, disait : « Vous n'entendrez louer nulle part l'unité des
consciences, cette excellente condition de la prospérité publique et
de l'ordre privé, sauvegarde des faibles, défense des inquiets, forte
discipline des forts, et qui mériterait bien qu'on la payât de temps en
temps au prix de quelques larmes accompagnées d'un peu de sang
versé. Tout le monde l'oublie : c'est à la seule liberté de conscience que
vont aujourd'hui tous les vœux. Le droit sens l'admettrait encore, si
Ton se contentait de respecter en celle-ci un eÛét naturel, consacré
par l'histoire, de la mollesse et de l'incurie de nos pères, trop lents à
se garer des vains fauteurs de nouveautés. Mais est-ce jamais sur ce ton
qu'on nous la recommande ? On vante à haute voix cette force exécrable
de dissolution et de ruine ainsi qu'un bien tout positif, ungain^récieux
et une sorte de conquête suprême des âges : comme s'H était rien de
beau et de louable en soi dans la division des idées et le désaccord des
doctrines ! Conception immonde aux yeux du poète et tout à fait absurde
au point de vue du logicien ^. » Et dans la PxÂitique re/i^ï'euseM. Maurras
s'indigne que M. Mippolyte Parigot n'ait pas honte de « célébrer encore
dans le Temps du 24 août 1912 la bienfaisante diversité des opinions ^. »
M. Maurras a-t-il réfléchi qu'aucun autre jour dej'année n'eut été plus
mal choisi pour que M. Parigot fît écho dans le Temps à l'hymne dont
1 . Le Chemin du Paradis, p. XXV.
2, La Politique ReUgieuse, p. 106.
158
LMDÉE DE L'UNITÉ
M. Maurras accompagne cet « un peu de sang versé » en faveur de
•'unité religieuse le 24 août étant l'anniversaire de la Saint-Barthé-
lémy ?
Que l'unité religieuse et, plus généralement spirituelle, soit un gage
de paix sociale, c'est évident. Mais gage aussi de paix sociale que de
constituer un petit peuple sans histoire. Ce qui importe ce n'est point
tant la paix que la vie, la culture, la puissance, tous les biens qui font
qu'un peuple ou une époque laissent une trace profonde ou font une
lumière éclatante. Evidemment une religion, de par sa vertu expansive
même, implique un vœu d'unité ; un Etat, de par sa raison organique,
constitue un moyen d'unification. L'un et l'autre, de leur intérieur,
voient en l'unité un bien. Mais il n'est pas certain que, les voyant et les
jugeant du dehors, on doive tenir absolument et sans réserve cette
unité pour leur bien.
L'unité comme le repos engendre la corruption. Il n'y a pas d'exemple
qu'un grand corps sacerdotal ou laïque, soustrait à l'élection et se
recrutant par lui-même, ait pu se réformer. Une fois corrompu comme
le veut l'inévitable cours des choses humaines, il ne se reforme que sous
l'action du dehors, par une force plus ou moins violente, plus ou moins
ennemie, mais extérieure à lui. L'exemple de l'Angleterre et de l'Alle-
magne nous montre que, si les guerres religieuses furent pour elles
un grand mal politique, le résultat de ces guerres, la diversité de
religion, fut tourné chez elles, finalement, à un bien religieux. Les
Anglais éclairés conviennent que la surveillance, la concurrence des
non-conformistes a contribué puissamment à maintenir l'Eglise
anglicane dans sa dignité et sa pureté morale, à la garantir contre les
tentations de sa richesse et de son privilège. Il en est de même, en
Allemagne, des catholiques vis-à-vis des protestants. Le Play, catho-
lique sincère, considérait la Révocation de l'Edit de Nantes comme un
malheur non seulement pour la France, mais pour l'Eglise : mettant
à son service l'injustice et la force brutale, elle la dispensait de vaincre
par la dignité de la vie et la pureté des mœurs, elle préparait le clergé
amolli du XVIII^ siècle, en vertu de la même loi qui avait fait préparer
par la Réforme le clergé vigoureux du XVI l^'. Considérez la dégradation
des clercs dans les pays de culte orthodoxe où l'unité religieuse se
confond avec l'unité nationale. Aujourd'hui l'Eglise catholique s'est
révélée féconde en progrès, riche en hommes de valeur là oili elle est
une minorité, aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne. La crise
de l'Eglise de France est venue en partie de ce qu'elle s'est refusée
159
LES, IDÉES DE CHARLES MAURRAS
jusqu'au Dout à voir que le catholicisme était la religion de la minorité
des Français. La force des choses, le régime de la séparation l'amène-
ront sans doute à se considérer d'un œil plus clair, d'où probable-
ment une Renaissance catholique et une plus grande paix publique.
« Une nationalité où règne l'unité de la foi religieuse échappe à
l'influence de ces courants d'idées profondément étrangers, radicale-
ment destructeurs, tels que Bayle, Rousseau, M^^ de Staël, George
Sand, Quinet, Michelet et Hugo en introduisirent chez nous ^. » Dans
la fête aux idées qu'est l'œuvre de M. Maurras, on ne fait jamais
beaucoup de pas sans se trouver devant ce jeu de massacre et la même
iignfe de têtes abattues. Parmi les avantages de l'unité. M.* Maurras
voit donc pour un peuple l'avantage de se suffire intellectuellement à
soi-même ou de ne rien tirer de l'extérieur que sous certaines conditions
4 affinité et de contrôle. L'unité est un gage de Dr^^t^ctionnisme
spirituel. D'autre part voici une très bonne page de M. Maurras :
à Le XVII® siècle français monta comme un soleil sur les champs de
bataille de l'Europe. Il versa avec ea puissance et sa gloire le raffinement
de l'esprit et la politesse des mœurs, le culte des sciences, l'amour des
lettres et des arts, une direction intellectuelle et morale acceptée du
monde entier avec joie et reconnaissance, recherchée avec curiosité
et passion. Cela se prolonge bien au-deià du temps que dura ie bonheur
des armes du grand roi. Toute la première moitié du XVlll® siècle
en Europe, et je dis en Suède, en Russie autant qu'en Allemagne et
en Angleterre, porta spontanément les couleurs de notre civilisation
nationale. De tels reflets supposent un foyer magnifique. Pouvons-nous
oublier d'où venaient, d'où sortaient tant de lumières ? Et comment
nous résoudre à nommer inutiles ou absurdes ces conflits et ces guerres,
pères et mères de tout, conflagrations 'qui aboutirent à construire cet
ordre, à faire cette paix, à créer tant de vertus et de beauté ^. » Para-
phrase du mot de Bossuet quand il se demande si la Fronde ne semblait
pas les convulsions de la France prête à enfanter le règne miraculeux
de Louis. Mais alors ces conflits et ces guerres, et surtout cette diversité,
cette opposition préparatoire à une riche fusion, elles étaient néces-
saires pour donner à l'unité dans la mesure où le XVII® siècle représente
une unité, (et dès qu'on y regarde de près cette mesure diminue), son
ton, son énergie, son mordant vigoureux et vivace. Elles sort prises
\. La Politique Religieuse» p. 46.
2. Quand les Français ne s* aimaient pas» p. I9J.
160
L*ÎDÊE DE L'UNITÉ
dans son rythme, enrichissent de leurs dissonances sa symphonie.
La France classique a si peu comporté Tunité religieuse qu'elle s'est
formée autour de luttes religieuses. M. Maurras parle plus loin de
« stades de synthèse » alternant avec des « stades de critique et de
division ». Les uns et les autres se succèdent dans toute grande et
longue culture comme dans un vers les temps forts et les temps faibles.
Pouvez-vous comprendre Descartes et Pascal sans Montaigne ? Mal-
herbe sans Ronsard ? Bôssuet sans Luther et Calvin ? La synthèse
fait la synthèse de la division, et la critique fait la critique de la synthèse.
Nos quatre grands siècles alternent aussi logiquement que les pleins
et les vides d une architecture. Pour M. Maurras la synthèse et lunité
nous viennent de nous-mêmes, la critique et la division nous viennent
de rétranger. Mais s*il loue la France du XVII® siècle d avoir ainsi
rayonné sur le dehors, il était inévitable que le dehors se reflétât sur
la France. Une géographie départementale du Var mentionne sur une
rivière un pont qui permet d'aller de la rive droite sur la rive gauche et
vice-versa. Tout pont intellectuel ou religieux implique la même réci-
procité. Remarquez d'ailleurs que l'hégémonie intellectuelle de la
France n'apparaît vraiment avec tout son éclat que dans le stade de
critique et de division qu'est le XVIII^ siècle. Le temps où Rousseau
nous arrive de Genève est aussi celui où Voltaire règne à Berlin. Dès
lors n'est-ce point par un mythe de poète et par une abstraction de
logicien (les deux catégories auxquelles doit selon lui répugner l'idée
de la division) que M. Maurras isole, pour leur vouer un culte exclusif
et agressif, des périodes d'unité et de synthèse ? C'est peut-être un
mauvais calcul que de réaliser et d'arrêter en un trésor illusoire la
poule aux successifs œufs d'or.
Ce que M. Maurras admire d'unité dans ces périodes privilégiées du
passé tient un peu à ce qu'il les voit de loin. A mesure qu'on a plus
d'esprit, dit Pascal, on aperçoit plus d'hommes originaux. Pour la
même raison, mieux on connaît une époque ou un peuple et moins on
y voit d'unité. Brunetière en voyait peu dans le XVII® siècle et son
maître Bossuet n'en trouvait non plus pas beaucoup. Et cette unité
dont M. Maurras loue le Moyen Age s'évanouit devant les yeux de
M. Ch.-V. Langlois. Renan qui considérait l'Egypte de son fauteuil
de la Société Asiatique s'émerveillait qu'elle fût restée immuable tant
de siècles, comme une Chine, et les égyptologues aujourd'hui sont
d'accord pour déclarer qu'elle a passé par beaucoup de changements,
ce que les sinologues disent également de la Chine.
161
ti
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
L'unité de M. Maurras, c'est son UcKronie. Il place ses Salentes dans
le passé comme les socialistes mettent les leurs dans l'avenir. Je ne
veux pas le lui reprocher, car après tout et sous la réserve de l'obser-
vation précédente, il n'y a pas d'histoire intelligente et constructive
qui ne doive le faire dans une certaine mesure. Ce qui me paraît plus
étrange ce sont ces lamentations qui, chez lui comm.e chez Auguste
Comte, remontent si loin. Ah ! sans la Réforme ! sans la Révolution !
sans le Romantisme ! Si Luther avait passé ses jours dans un fond de
basse-fosse 1 Si les porcelets avaient mangé le petit Jean- Jacques !
Si les gitanes d'Andalousie avaient volé vers 1809 ce garçonnet du
comte Hugo ! « Sire, disait à François I*^^ un Chartreux de Champmol
en lui montrant le crâne fendu de Jean-sans-Peur, voilà le trou par
lequel les Anglais sont entrés en France. » C'est par des petits trous de
rien du tout, à commencer par « l'échancrure de Genève et de Ccppet »
que tous les fléaux se sont déchaînés chez nous. Et, à leur commence-
ment, un peu d'énergie eût suffi à les obturer. M. Maurras a vu ce
qui s'est passé quand les dreyfusards constituèrent, comme on disait,
leur Syndicat. Au début tout ce monde eût tenu, selon le mot de
Quesnay de Beaurepaire, dans la largeur d'un coup de filet. Il y eut
ainsi au début de toutes nos maladies sociales, l'heure du coup de filet,
qu'il fallait saisir pour éviter l'heure du coup de chien. Tout cela c'est
une recherche du péché originel de notre société, péché que M. Maurras
aperçoit après Auguste Comte dans le serpent Luther et la pomme du
libre examen. Mais l'Eglise elle-même a fini par se consoler de la faute
d'Adam en chantant : Félix culpa quœ talem mertiit redemptorem. Nous
avons vu que ces courants d'idées ont déposé pour M. Maurras les
matériaux dont est faîte sa digue des Martigues. Il est d'ailleurs curieux
que Fustel de Coulanges — si admiré de M. Maurras — ait construit
sur le même rythme sa Cï7e' Antique : reconstitution de la cité antique
primitive et idéale autour du culte des morts, de yévoç et du fiacriXeùs,
et temps de l'histoire écrite, dramatique et vivante ne nous présen-
tant que sa pente descendante, sa décadence. Ainsi M. Maurras : « La
r^atrie sans les dieux, la France sans l'invocation au Dieu qui aima les
Français, sont des concepts dégénérés. Combien nos pères étaient
heureux d'unir à leur enthousiasme pour cette terre de leur tombe et
ce leur berceau leurs belles espérances d'un céleste asile éternel !
Autre malheur : voilà deux cents ans, ce catholicisme profond unissait
moralement la France à une moitié de l'Europe ; au moyen-âge le
catholicisme avait fait de l'Europe entière un seul peuple. Du Xlil^ siècle
162
L'IDÉE DE L'UNITÉ
au XVI®, du XVI® au XX®, la décadence est double. On n*y peut rîen ?
On peut toujours éviter de prétendre qu'on a gagné quand on a perdu.
Un pis'oller inévitable, mais cruel, n'est pas un profit ; ce qui peut être
prohtable, c'est de s'en souvenir ^ »
C'est bien cela. Vivre dans la division parce qu'ille faut, mais penser
et sérier ses valeurs du point de vue de l'unité, parce qu'elle est, pour
le poète et pour le logicien, \in moyen du beau et du vrai, et de ces
sources intellectuelles transporter dans la réalité les ombres et les restes
que comporte cette unité perdue. De là les principaux points d'appui
de la pensée de M. Maurras, l'idée de l'Eglise et l'idée de la monarchie,
l'idée du page et l'idée du roi, l'idée de tout ce qui unifie avec précision
et vie dans l'ordre de l'individuel et dans Tordre du social. De là cette
belle passion logique de Tunité qui dépasse encore ses objets, car ces
objets sont des moyens dont l'Unité abstraite, belle par elle-même à
la façon de l'Un éléate, est la fin. La monarchie n'en constitue que le
moyen : « J'aurais ligué, nous dit M. Maurras, jusqu'à la conversion
du roi huguenot, mais pas après. » Et si l'Eglise défaillait, M. Maurras
indique légèrement de nouveaux m.oyens d'unité éventuelle, à peu près
comme ces Rêves qui font la troisième partie des Dialogues Philosor
phiques. « Il y aurait l'Islam si le positivisme n'existait pas ^. » Entendons
bien que lorsque M. Maurras désigne ainsi la Mecque ou la rue Mon-
sieur-le-Prince, c'est par une manière de jeu et pour faciliter à ceux qui
savent lire le repérage de ses directions. Autrement, déjà signalé par
le clergé démocratique comme païen et comme athée, il ne lui manque-
rait plus que d'être marqué comme adepte du docteur Grenier. Rome
seule demeure le symbole et le signe vivant de l'unité parce qu'elle est
le symbole et le signe de la perpétuité. Le Rcmanus sum de M. Maurras
ne s'applique pas seulement à la Rome qui unifie le divers de la vie
simultanée, mais à la Rome qui dessine au long du successif sa chaîne
de perpétuité, et le caractère de la monarchie est non seulement
d'unifier par l'ordre, mais d'unifier par l'hérédité et par la tradition,
le progrès n'étant, selon la formule positiviste, que le développement
de l'ordre .
1. Quand les Français ne s* aimaient pas^ p. 2I3«
2. II. p. 214.
163
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
VÎI
LA DURÉE
Il existe chez M. Maurras une idée vive et vivace de la durée, et
Tépoque à laquelle elle se produit la rend particulièrement intéressante.
Le mot durée comporte aujourd'hui deux significations presque oppo-
sées. Tantôt il s'applique à ce qui change, et tantôt à ce qui ne change
pas. Le premier sens est celui qui, par l'analyse à laquelle M. Bergson
a soumis la durée, vaut au bergsonisme le nom de philosophie de la
durée : là, durer, c'est épouser le mouvement dans son acte, c'est tra-
verser comme autant de conventions, comme autant de nécessités
utilitaires et provisoires, les coupes stables et définies où l'intelligence
s'efforçait, pour obéir à sa loi, d'arrêter ce qui change et de cristalliser
ce qui coule. Mais, au second sens du mot, durer c'est au contraire ne
pas changer, durer c'est demeurer. En réalité cette opposition, dont
Heraclite eut la notion si nette, s'évanouit facilement, d'abord parce
que tout changement continu implique une loi de ce qui change et
un détail de ce qui change, c'est-à-dire comporte du permanent et du
mobile, ensuite parce que, en langage Kantien, l'un des deux points
de vue sur la durée est celui de la sensibilité, l'autre celui de l'entende-
ment. Un philosophe n'est donc pas embarrassé pour résoudre l'oppo-
sition, mais il trouvera utile aussi de ne pas la résoudre complètement,
de conserver d'elle comme un levain actif qui l'aidera à classer des
esprits.
Adversaire farouche de M. Bergson, contempteur de l'étang de
Marthe, de l'inconsistant et du poumon marin, promeneur des
rochers d'Aristarchè et de la vieille pierre romaine, c'est le second de
ces deux exposants que M. Maurras donne toujours à son idée de la
durée. « Durer, continuer, résister aux forces mortelles, voilà la mer-
veille sacrée ^. » Ces coupes abstraites qu'il stabilise dans le passé, ces
1. Le Dilemme de Marc Sangnier, p. 149.
164
LA DURÉE
époques cl*unité qu'il voudrait gardées de toute agitation, de tout
courant extérieur, telles sont pour lui les formes authentiques et pleines
de la durée. Durer ce n'est pas céder au temps, c'est lui résister, c'est
lui dérober ce qui vaut la peine et mérite l'honneur de subsister, c'est
lui imposer une figure plastique. Ainsi « la prévoyance politique des
peuples civilisés utilise toujours l'unité et l'hérédité pour maîtriser
la complexité des affaires et -s'emparer de l'avenir pour conduire à des
fins humaines \a course sans règle du Temps ■"■. »
De telles puissances vivantes au foyer intérieur d'une âme engendrent
nécessairement dans tous les ordres une attitude conservatrice. « Le
f oût des belles choses, le sens de leur ruine possible, le désir passionné
de les défendre et de les perpétuer autant qu'il est dans l'homme, qu'il
s'agît des toiles du Louvre (si menacées par la Commune) ou des
marbres de l'Acropole (encore une fois sous les canons destructeurs)
cette fièvre sacrée, émue de la pitié du beau et des meurtrissures qui
le dévorent, nous fit opter, voilà près de trente ans peut-être, pour les
mesures ou les mouvements de conservation plutôt que pour les
mouvements et les mesures de l'anarchie alors à la mode ^. » L'idée de
la durée se confond avec celle d'un héritage à défendre, d'un passé à
perpétuer. La monarchie est la figure de cet héritage et le roi le délégué
de ce passé. Pas de perpétuité véritable dans un corps, dans un groupe,
si cette perpétuité n'est pas personnelle, si elle ne se confond pas avec
la perpétuité d'une famille investie de la durée même de l'Etat. Toute
la politique de M. Maurras s'affirme par sa tête et par ses racines, par
sa monarchie héréditaire et ses républiques décentralisées, comme une
politique de la tradition et de la durée.
Le style de la durée, telle que M. Maurras la conçoit, n'est pas celui
d'une phrase musicale, mais d'une phrase oratoire, construite et solide :
« Sous la simple menace de l'empereur allemand, on n'avait guère fait
que des réponses démocratiques et républicaines, c'est-à-dire discon-
tinues et brèves, comme il convient aux êtres qui sentent à peine,
enchaînent peu, ne pensent rien : notre œuvre aura été d'écîaircir la
vue du péril, et de la débrouiller, et de la rendre intelligible, d'en faire
chaque jour un rappel très concret ^. » écrit-il des événements dont la
courbe est dessinée par Kiel et Tanger. Le propre de l'humanité supé-
1 . Le Parlement se réunit, p. 7.
2. Les Conditions de la Victoire, p. 228.
3. Kiel et Tanger, p. U.
165
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
rieure est de sentir vivement, d'enchaîner logiquement, de penser
vigoureusement : ainsi l'intelligence ramasse, somme et définit la durée,
au lieu de se laisser mener par elle comme l'aiguille d'un baromètre
enregistreur par les variations de la température. Le général dans
l'ordre de la pensée — le général qui est le spécial à tout — forme
l'équivalent de ce qui est la perpétuité monarchique — présent per-
pétuel d'une famille qui ne meurt pas — en politique.
Sous ces grandes formes simples, comme un arbre qui élève d'au-
tant plus haut ses branches qu'il enfonce profondément sas racines,
les puissances auxquelles un grand passé est incorporé sont celles qui
s'avancent le plus sûrement et le plus fortement vers l'avenir. C'est
là le secret de la vertu attachée aux pierres et à l'âme de Rome, de l'in-
comparable poids avec lequel est promulguée la parole du Pape. « Sur
le siège, élevé de dix-huit siècles, d'où il lui est prescrit de considérer
l'univers, les hauteurs du passé lui donnent la puissance de tenir un
compte essentiel, presque unique, de l'avenir ^. » Cet attribut du pouvoir
spirituel le plus élevé et le plus complet, le plus ancien et le plus fécond
qui soit dans l'univers, tout pouvoir spirituel a le devoir de s'en inspirer
et, dans sa sphère petite ou grande, de s'attacher à en reproduire quek U3
image. C'est à un point analogue, devant des routes et des horizons ae
durée à maintenir et de continuité à renouer, que M. Maurras a nourri
la légitime ambition d'installer sa pensée active : « L'avenir, certes, se
découvre assez clairement des terrasses de la Sibylle. Mais Paris, mais
la France ne sont pas non plus des lieux médiocres, et les neuf cents ans
de l'histoire capétienne accrus du dernier siècle de nos révolutions ne
font pas un observatoire misérable non plus. Un citoyen français,
établi sur la tradition de la France, éclairé aussi par les convulsions de
l'histoire de son pays, peut, s'il a l'âme droite et l'esprit net, essayer,
sans outrecuidance, de se rendre un compte précis de l'avenir de sa
nation. Il n'aurait qu'à donner sa démission de citoyen si on lui con-
testait ce droit ^. »
La durée vraie appartient aux corps sociaux et non aux individus.
Un peuple, une nation, une famille royale, une cité politique ou spiri-
tuelle sont seuls capables de lutter indéfiniment contre la mort, de
se faire par la mort même des individus un moyen de persévérer ou
de se rajeunir, c'est-à-dire qu'ils sont seuls capables de durer. Ils ne
1. La Politique Religieuse^ p. 316.
2. li., p. 319.
166
L'ORDRE CATHOLIQUE
durent point par une force intérieure, par une présence spontanée de
la vie. « Je ne suis pas des fanatiques de la Vie », a dit M. Maurras, qui,
seul peut-être entre les écrivains de son temps,n'a jamais orné ce mot
d'une majuscule. Ils durent par un moyen humain, et, comnie dirait
Montaigne un moyen « artiste » : l'institution. « Rien n'est possible sans
la réforme intellectuelle de quelques-uns. Mais ce petit nombre d'élus
ces favorisés, fussent-ils les plus sages et les plus puissants, ne sont que
des vivants destinés k mourir'un jour ; eux, leurs actes et leurs exemples,
ne feront jamais qu'un moment dans la vie de leur race, leur éclair
bienfaisant n'entr 'ouvrira la nuit que pour la refermer s'ils n'essayent
de concentrer en des institutions un peu moins éphémères qu'eux le
battement furtif de la minute heureuse qu'ils auront appelée sagesse,
mérite ou vertu. Seule l'institution durable à l'infini, fait durer le meil-
leur de nous. Par elle, Vhomme s'éternise, son acte bon se continue..
Un beau mouvement se répète, se propage, et renaît ainsi indéfiniment
ment ^. » Le nom et la réalité de Rome signifient pour M. Maurras
l'institution dans l'ordre religieux, le nom et la réalité de la France signi-
fient l'institution dans l'ordre esthétique et l'institution dans l'ordre
politique. Ces trois formes de l'institution, aux moments où elles s'éta-
blissent, où elles s'épanouissent, où elles se relâchent et où elles se
dissolvent, il les a étudiées avec une grande vigueur, il a tenté de les
saisir dans leur problème central, et c'est là particulièrement qu'il a
creusé dans son époque un grand sillon d'intelligencf.
VIÎl
L'ORDRE CATHOLIQUE
La pleine et fervente adhésion de M. Maurras au génie de Rome n'a
pas été immédiate et sans réserve. Considérant tous Ls biens que
Rome prenait dans sa barque pour leur faire passer le fleuve du terr»ps,
tous les Pénates que son Enée arrachait à la destruction pour les
1. L* Avenir de f Intelligence, p. 16.
167
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
fonder sur la pierre immortelle, M. Maurras demeurait mélancolique :
il trouvait cette cargaison bien mêlée, et il l'eût choisie autrement,
« Rome a propagé l'héllénisme, et avec l'hellénisme le semitisme *t
son convoi de bateleurs, de prophètes, de nécromants et d'agita-
teurs sans patrie ^. » Puis le style de Rome paraissait médiocre à son
goût très épuré, à l'Acropole rétrécie où il installe ses images de
perfection. Telle allocution de Henri IV au matin de Coutras « four-
nirait peut-être un moyen de montrer de combien la fine nature
hellénique ou la souple nature gauloise mérite de l'emporter sur le
compassé romain ^. » M. Maurras saluait Rome, mais à quelque
distance. Il a été amené vers elle plus par la réflexion politique que par
sa sensibilité. Il dit dans Barbares et Romains que son adhésion complète
au génie de Rome fut provoquée par les cris de M. Clemenceau contre
le « Romain ». Devant ce masque de Kalmouk et de Hun qui au IV® siècle
tiré à des millions d'exemplaires, se rua, homme déchaîné, vers la
Rome de Léon et vers le Paris de Geneviève, M. Maurras a entrevu
dans Rome le nom de famille de la Civilisation, dont les autres noms
nationaux ne sont que les prénoms. Il a lancé son : Je suis Romain,
Il ne s'est plus souvenu que le consul Marius avait amené à Martigues
la Syrienne qui y laissa son nom, mais seulement qu'il avait rejeté, dans
les champs de Pourrières à leur élément naturel la première vague des
Barbares. A ses yeux les deux Romes, l'antique et la moderne n'en ont
plus fait qu'une seule, dont Auguste Comte lui aide à désigner le
caractère commun, la positivité : « Je suis Romain par tout le positif
de mon être. » Romain par le oui de l'homme constructeur d'édifices,
fondateur de familles, œkiste de cités, Romain par la haine du non des
démolisseurs, des destructeurs et des barbares. Rappelons même en
l'honneur de M. Maurras et pour que son idée figure aussi, comme
toutes les idées justes, sur l'Acropole, que les Grecs modernes ont
emprunté leur ouiy va»!, au parler hellène et au sang antique, mais que
leur non, 'oy^i, a été laissé dans leur langue par le yok de leurs anciens
maîtres touraniens, les Turcs.
Mais M. Clemenceau, par son masque de nomade de la steppe et
par son radicalisme destructeur, ne fit, jusqu'en 1917, que personnifier
pour M. Maurras, pittoresquement, la barbarie politique. C'est par le
spectacle de cette barbarie et par les idées de la politique contraire
1. Anthinea, p. 236.
2. La Part du Combattant, p. 75«
168
L'ORDRE CATHOLIQUE
qu*il est amené moyennant un grand détour, à ce romanisme catholique
qui n'était point donné dans sa nature et qui fut en lui le produit de
la réflexion. Par quelle courbe est-il passé de cette nature à cette
réflexion, et comment les sentiments et les raisons qui faisaient de lui
un ennemi du christianisme l'ont-ils en s 'infléchissant conduit à son
apologétique catholique du dehors ?
Dans les mythes du Chemin du Paradis, on ne trouve qu'un seul
récit à personnages vivants, la Bonne Mort. Des prêtres honnêtes, un
peu lourds, s en sont scandalisés : ils y ont vu une parodie sacrilège du
catholicisme. Il faut le prendre très au sérieux, d'abord comme un
document d'autobiographie nuancée, ensuite comme l'exagération,
l'idéalisation paradoxale des raisons qui peuvent attacher au catholi-
cisme romain une âme foncièrement païenne, après qu'elle a reçu en
la foi chrétienne de son enfance des blessures douloureuses et des
occasions de scandale. Le collège des Saint-Cœurs, dont parle M. Maur-
ras, est le collège catholique d'Aix, dont le P. Descoqs écrit : « Comment,
dans un tel milieu, tout jeune encore, M. Maurras, aujourd'hui l'apôtre
de la tradition, a-t-il pu se détacher de ces dogmes qui le ravirent
jadis et de ces pratiques dont le souvenir continue toujours d'en-
chanter son âme ? Mystère qu'il ne nous appartient pas de pénétrer. »
Un membre de notre grand ordre éducateur doit avoir des moyens de
pénétrer ce mystère, mais aussi des raisons de s'en taire.
« Le collège des Saints-Cœurs, situé aux portes d'Aiguës, sur le
penchant d'une colline où sont construits des monastères », est très
fidèlement décrit. La Bonne Mort est l'histoire, plus commune qu'on
ne croirait, d'un enfant à la vie intérieure et sensuelle très ardentes,
qui, malgré tout l'enseignement de l'Eglise « ne peut placer sa con-
fiance dans la bonté de Dieu ». Toute son aventure, et, je crois, toute
l'aventure dramatique de M. Maurras, tiennent dans ces mots du jeune
Octave de Fonclare a son directeur : « Croyez, mon Père, que c'est
vrai : je manque de l'amour de Dieu. Je ne puis rien faire à cela : je
le sens 1 » Dès lors Octave doit se croire voué à la damnation. Mais
d'autre part il porte le scapulaire de Simon Stock, pourvu de vertus
miraculeuses et qui assure à son possesseur la certitude de la bonne
mort. « Vingt-deux Souverains Pontifes l'ont reconnu et ratifié. Be-
noît XIV a fortement blâmé le docteur Launois qui n'avait pas craint
d'élever d'insolentes critiques contre, cette coutume connue depuis
des siècles dans la chrétienté. » Grâce à ce scapulaire Octave pourra
mourir en état de grâce sans avoir jamais aimé Dieu. Tout ce que son
169
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
confesseur peut répondre, c'est que Dieu, si le pécheur ne se repent
pas et si lamour vrai ne vient au dernier moment le justifier, fera
qu'il meure sans son scapulaire. Alors Octave, ayant assuré, attaché
fortement sur son corps l'objet, se pend.
« Et maintenant, son corps fluet, comme la tête des cyprès, se
balance dans la lumière ; comme les cloches des chapelles, il répond
au vent matinal. Et le jeune soleil, ayant enfin bondi au ciel, le revêt
de riches clartés. Rien ne serait plus beau que cette chair resplendis-
sante, n'était le feu serein, couleur de la première aurore, qu'est
devenue au même instant son âme délivrée. Vêtue de confiance elle
s'avance hors du monde, accompagnée de flûtes et de chants nuptiaux.
Sur la rive opposée, l'odeur des lys unis à la fleur d'olivier présage la
venue de la Vierge Marie, chantant avec ses filles selon les harpes de
David : « Béni soit-il celui qui vient, il a lié la terre au ciel. »
Toute l'histoire de la vie religieuse est là, pour montrer à quel point
le problème soulevé par la Bonne Mort, sous une forme paradoxale
qui rappelle la Thaïs d'Anatole France, s'impose à la conscience du
chrétien de façon vivante, profonde, dramatique. Au XVII® siècle les
âmes en ont été obsédées, le jansénisme et le quiétisme en sont nés.
L'homme ne peut être sauvé que s'il aime Dieu. Ma's l'amour de
Dieu ne se commande pas. La plupart des hommes, tous les enfants,
peuvent craindre Dieu ,* ils ne peuvent provoquer en eux le mouvement
de cœur par lequel ils l'aimeraient. Le première parole du Credo du
petit Joas devant Athalie est
Que Dieu veut être aimé.
Qui! venge tôt ou tard son saint nom blasphémé.
On sait que le Roi-Sergent, père du grand Frédéric, se promenait
dans les rues de Berlin, à la main une canne dont il rossait les oisifs
qu'il rencontrait. Un jour une femme, voyant venir le roi et la canne,
s'enfuyait. Il courut sur elle : Pourquoi te sauver, gredine ? — Parce
que j'ai peur. — Il ne faut pas avoir peur de moi : il faut m'aimer.
Fut-elle convaincue ?
C'est précisément parce qu'elle avait de telles difficultés à surmonter,
parce qu'elle rencontrait, comme un fleuve puissant, de telles épais-
seurs rocheuses sur le terrain qu'elle traversait, que l'Eglise, traçant
sa route sévère et salutaire à l'humanité supérieure, a dû soit les
tourner par des courbes savantes, soit ouvrir en elles, comme le Rhin
170
L'ORDRE CATHOLIQUE
dans les schistes, une trouée héroïque. Luther, Jansénius, ne îuî per-
mettent pas d'oubHer ces problèmes tragiques qu'elle tient de saint
Paul et de saint Augustin. Au XVI I^ siècle elle précise par toute une
jurisprudence minutieuse la doctrine de compromis et de mesure
établie à Trente. Distinguant la contrition parfaite, soit l'acte par
lequel l'homme déteste en ses péchés l'offense qu'il a faite à Dieu, et
l'attrition, soit le regret et la. haine du péché motivés par la crainte de
la damnation, l'Eglise tend à admettre que l'attrition jointe à la pratique
des sacrements suffit à justifier l'homme s'il s'efforce en même temps,
sincèrement, même sans résultat, de parvenir à la contrition. C'était
la doctrine des jésuites qui furent accusés par les jansénistes d'enseigner
que l'amour de Dieu est inutile. C'était, paraît-il la doctrine professée
par Richelieu dans son catéchisme de Luçon, et l'on a prétendu qu'une
des raisons pour lesquelles il mit à la Bastille Saint-Cyran était que la
croyance janséniste impliquait la damnation de qui n'avait pas l'amour
vrai de Dieu : or Louis XHI n'avait jamais dépassé l'attrition, et
pour le cardinal troubler inutilement la conscience du roi était une
façon de troubler l'Etat. Ainsi la doctrine de l'amour pur de Dieu
nécessaire au salut fut considérée par l'Eglise romaine comme une
théorie qui avait besoin de tempérament et d'explication par Riche-
lieu, puis Louis XIV comme une théorie fâcheuse, — et c'est bien
de son fonds indépendant et frondeur que Boileau écrit son épître
janséniste sur VAmour de Dieu. A plus forte raison la doctrine
quiétiste de l'amour pur, c'est-à-dire de l'amour de Dieu non seule-
ment nécessaire, mais suffisant pour le salut. Ce n'est pas là une
digression : il importe de marquer que le primat jaloux de l'amour
de Dieu, c'est-à-dire du sentiment que M. Maurras s'est déclaré
incapable de comprendre et d'éprouver, a été, dans le grand siècle
classique français, surveillé par l'Eglise au nom de la psychologie
humaine, endigué par la monarchie au nom de la raison d'Etat.
Mais, avec son fanatisme logique de blanc du Midi, M. Maurras a
vu un ennemi personnel dans ce sentiment dont, enfant, il avait
constaté en lui l'absence, et dont l'ayant cherché vainement, il avait
souffert. Par un trait de cette nature qu'il se plaisait à éprouver et à
retrouver entre les palais noirs de Florence, il répute ennemie toute
réalité étrangère que l'une au moins de ses pentes n'incline pas vers
lui. Non seulement l'amour de Dieu lui a semblé mauvais, mais ce
mal lui a paru venir du mal contenu dans chacun des deux termes
que l'amour de Dieu associe, — l'amour et Dieu. De sorte que, pour
171
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
lui, un homme qui vivra beaucoup par l'amour en arrivera, et pour
cela même, à haïr l'amour. « Pour bien aimer, il n'est pas nécessaire
d'aimer l'amour, il est même bon de ressentir pour lui quelque haine »
et tout le leit-motiv des Amants de Venise où M. Maurras s'efforce de
construire en loi, contre le romantisme, et son culte de l'amour, tant
l'amour que la raison. De sorte aussi qu'un homme qui se cramponne
£u « tout catholique » de toutes ses forces ardentes, sincères, parfois
désespérées, en arrive à haïr Dieu ou tout au moins à traverser la haine
ce Dieu. Et ces deux haines ne sont, selon le grand mot de Fichte,
que ces amours trahis, et ni l'une ni l'autre ne sont d'une âme médiocre.
M. Maurras parle des « sombres reproches que connaissent également
les sectaires et les victimes de la religion de l'Amour, le plus sombre
et le plus étroit des monothéismes humain » ^. Il s'en est trop senti la
victime pour ne pas devenir le sectaire de la religion opposée.
C'est ici que ce sentiment original et ardent s'embranche à la fois
sur la critique du monothéisme qu'Auguste Comte a formulée dans
le Système de Politique Positive, et sur l'antisémitisme né dans la
pensée parisienne du XIX^ siècle.
La critique comtiste du monothéisme est très logique. Le mono-
théisme pur est exclu, au spirituel, par la religion de l'Humanité,
comme il est suspect, au temporel, pour la raison d'Etat de M. Maurras.
Le Grand Etre ne saurait coexister avec l'Etre suprême. La communi-
cation de la conscience humaine avec la conscience divine, la société
spirituelle formée par l'union de l'homme avec Dieu ne pourraient que
dérober l'homme à le communication avec la cité des hommes, limiter
ou mutiler la société spirituelle formée par l'union de l'homme avec
ses morts. Aucune de ces concurrences n'est dangereuse avec le féti-
chisme et le polythéisme qui ont été associés dans toute l'antiquité
classique à la religion des morts, se sont nourris d'elle et l'ont nourrie.
De là la sympathie de Comte pour ces deux essences religieuses, puis-
qu'il voit dans le catholicisme avec son culte des saints et de la Vierge
Mère une transition entre le polythéisme et la religion de l'Humanité
et qu'il incorpore purement et simplement le fétichisme au positivisme
intégral.
Le monothéisme, pour M, Maurras, commet de même un détourne-
ment à l'égard de la société. L'homme, faisant son Dieu à son image,
lui donne ses propres caractères et ses pires. Il projette sur les
I. Les Amants de Venise» p. 241.
172
L'ORDRE CATHOLIQUE
brouillards de l'infini sa propre image, mais informe et démesurée.
Crttc image ne trouve plus dans d'autres images sociales ce que Taine
«ppflait des réducteurs antagonistes, et le champ de Thallucination
lui est ouvert. Le dieu unique des Juifs est un produit du désert.
On ne l'imagine point né dans une Grèce toute humanisée, dans
ce que Curtius appelle le caractère doux et bienveillant de la mer
Egée. Sortie à présent du xiésert, mêlée à cet autre désert, à cet
humide poumon marin du marais martégal, cette importation juive
« pourrit les passions d'une ridicule métaphysique ». Le monothéisme
les pourrit en ce sens qu'il les justifie et les divinise par l'appel direct
de l'homme à Dieu, appel au moyen duquel l'homme élude l'ordre
terrestre, autorise de Dieu ses fantaisies et ses caprices. Ainsi, chez
les anciens Israélites, « les prophètes élus de Dieu en dehors des per-
sonnes sacerdotales furent des sujets de désordre et d'agitations ^ ».
L'estime de M. Maurras pour l'anarchiste Proudhon irait-elle
jusqu'à le faire souscrire au mot de ce destructeur : « Dieu c'est le
mal ? » Peut-être, mais certes pour des raisons non proudhoniennes,
pour des raisons « archistes » et parce que, pour M. Maurras, Dieu
n'est le mal que comme principe même de l'anarchie.
S il ne peut admettre l'idée d'un Dieu individuel, c'est exactement
du même fonds dont il écrit son Contrun et qui lui défend d'admettre
la personne humaine considérée comme fin, l'individu divinisé.
Qu'est-ce que l'amour humain sinon la divinisation d'un individu ?
Et c'est pourquoi si, défendu heureusement de l'amour divin, on a été
subjugué par l'amour humain, il ne faut pas aimer cet amour, il faut
le craindre, le subir avec inquiétude, le référer à sa mauvaise conscience,
y trouver l'âpreté substantielle et solide d'une résistance et d'un péché.
Alors d'une part l'amour est saisi, embrassé dans l'intégrité de son
désespoir sombre, peut-être dans cette conscience du péché dont le
catholicisme augmentait pour Baudelaire la profondeur d'une sen-
sation, et d'autre part l'ordre social demeure intact, mis par cette
ombre en une plus éclatante lumière. L'amour immodéré, l'amour
absolu, qu'il soit de Dieu ou qu'il soit de l'homme, ramène l'âme
humaine à la confusion de ces marais de Marthe dont il semble que
M. Maurras garde la vive image comme celle d'une poche de l'enfer
dantesque. Parlant, dans le Romantisme féminin ^ de la Nouvelle Espérance^
le roman aigu de madame de Noailles, il en écrit : « Un prêtre catho-
K Trois Idées Politiques, p. 6L
173
LES IDÉES DE CHARLES MÂURRÂS
lique pourrait l'interpréter sans invraisemblance comme la nostalgie
des sacrements. Cette âme, dirait-il, ne s'offrirait pas aussi nue sans
Tobscur sentiment qu'avouer c'est se racheter, souffrir c'est expier et
pleurer c'est se repentir. Mais je ne trouve nulle trace d'expiation ni de
repentir dans ce livre. Le désepoir en est très pur : sans horizon, ni
perspective, il aboutit droit à la mort. Pas une phrase, pas un mot qui
fasse soupçonner la moindre confiance en un juge surnaturel ni dans
quelque amitié céleste. Pour tout Dieu, Sabine de Fontenay a son amant,
ou plutôt son amour, ou plutôt elle-même, ou plutôt une étincelante
minute d'intensité et de frénésie pour son moi. La sensibilité saturée
aspire à finir. Elle a atteint le bord du cercle qui l'environne, tout ce
qui peut s'éprouver du monde est souffert et goûté. Bulle écumeuse ou
sphère en flamme, le moi crève et se rompt. Puisque cela n'est plus et
que ceci n'est pas, que peut-il subsister au monde ? La mélancolie
romantique s'explique tout entière par ce terme mortel assigné au
Sentiment maître de l'âme » ^.
De son fonds grec, et politique, M. Maurras serait, plus qu'au mono-
théisme, favorable au polythéisme dont le catholicisme au moyen
du culte des saints à conservé les bénéfices sociaux. Dans sa première
philosophie, Renouvier avait été porté vers l'hypothèse polythéiste
parce qu'il la jugeait éminemment républicaine alors que l'hj^pothèse
théiste lui paraissait s'accorder au monarchisme. Il était dès lors bien
peu logique de vouloir, en protestantisant la France, en extirper le
culte des saints. Aussi, après qu'il se fût fait inscrire à l'Eglise réformée
d'Avignon, Renouvier en vint-il au monothéisme de sa philosophie per"
sonnaliste. Pour M. Maurras le théisme porte à leur plus haute puis-
sance les abstractions de la vie intérieure et de la raison personnelle ; le
théisme est anti-social à peu près de la même façon et dans le même sens
que le christianisme était, pour les Romains, Vodium generis humant.
C'est l'appel direct à Dieu qui légitime et nourrit la rébellion « contre
les intérêts généraux de l'espèce et des sous-groupements humains...
Ce commerce mystique inspire le scepticisme en spéculation comme
en pratique la révolte... Chaque égoïsme se justifie sur le nom de Dieu,
et chacun nomme aussi divine son idée fixe ou sa sensation favorite,
la Justice ou l'Amour, la Miséricorde ou la Liberté ^. » L'hypothèse
théistique décompose l'Etat, la science, jusqu'à la pensée, enlève enfin
1. L'Avenir de l Intelligence, p. 234.
2, Trois Idées Politiques, p. 59.
174
L'ORDRE CATHOLIQUE
« aux passions leur air de nature, la simple et belle naïveté ». Aussi le
Juif monothéiste est-il « un agent révolutionnaire. Le protestant
procède absolument du juif : mothéisme, prqphétisme, anarchisme, au
moins de pensée ». Tout cela s'est installé dans le pays de M. Maurras
avec la Marthe qu'y amena Marius. Sorcière d'Asie d'où procèdent la
barbarie, le judaïsme, le protestantisme, le Romantisme, la Révolution,
le Bloc et « toutes les fureurs dont le bloc est le père », Sycorax qui a
pour Caliban M. Reinach de qui M. Maurras écrit que « jamais sorcier
d'Asie ne se joua comme lui de la naïveté du peuple des Gaules » *.
Tel est l'effroyable arbre de Jessé du monothéisme juif, qui plonge
dans les marais de Martigues, porte les fleurs vénéneuses du romantisme
et dans les hautes branches duquel M. Maurras désigne avec horreur
la tête de notre Polybe.
Le monothéisme étant l'anarchie, M. Maurras exalte l'Eglise catho-
lique pour avoir accompli la tâche miraculeuse d'organiser cette
anarchie, de ployer selon l'ordre helléno-romain le sauvage théisme
de Sem, d'arracher à l'idée d'un seul Dieu son « venin », de mettre,
comme l'autre Marthe, la bonne, au cou de la bête le cordon qui l'amène
à la ville, l'apprivoise, et en fait un s^ov tcoX^tixov.
L'Eglise, selon lui, a organisé l'idée de Dieu. Elle ne laisse passer
sa parole que contrôlée par une autorité, incorporée au statut social
de la nature humaine. Elle interdit à la conscience de s'adresser à Dieu
omîsso medio. Elle institue un protocole des relations entre l'homme et
Dieu, elle élève la communication de l'homme à Dieu à la hauteur,
à la dignité de la société civile, de la société romaine sur laquelle elle
s'est modelée et dont ses fondations ont épousé le roc. Interdisant à la
fantaisie individuelle d'épouser la matière docile et dangereuse du
monothéisme, elle fait au contraire de Dieu une tradition, elle fournit
à l'homme une tradition de Dieu, qui canalise et règle la spéculation
sur Dieu. De sorte que « le catholicisme propose la seule idée de Dieu
tolérable aujourd'hui dans un Etat bien policé. Les autres risquent de
devenir des dangers publics. »
Supplément paradoxal à Bossuet, à la Défense de la Tradition et des
Saints-Pères. « Je ne quitterai pas, dit M. Maurras dans la Préface du
Chemin du Paradis, ce cortège savant des Conciles, des Papes et de
tous les grands hommes de l'élite moderne pour me fier aux Evangiles
de quatre Juifs obscurs. Car autant vaudrait suivre le Christ intérieur
1. Préface de Joseph Reinach, hisforien, par Dutrait-Crozon, p. XI.
175
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
des gens de la Réforme, ou la conscience morale des Latins, ces hugue-
nots antiques, ou encore le vague Dieu qui multiplie par Tinfini les
divers pladta de M. Jules Simon ».
La caractéristique de l'Eglise catholique est de maintenir un équilibre
vivant entre la religion des peuples orientaux du livre et la tradition qui
était seule pour Tantiquité classique à transmettre le dépôt des croyances,
K II n*est guère, écrit un professeur d'histoire religieuse à la Sorbonne,
que le catholicisme à placer ainsi sur le même plan, — pari pietatis
affecta et reverentia, écrivent les Pères du Concile de Trente — l'Ecri-
ture et la Tradition \ » Mais si Bossuet défendait la Tradition contre
les protestants, c'était évidemment comme tradition de quelque chose.
Les Saints Pères n'ont fait que développer et soutenir contre les hérésies
une théologie dont le noyau est dans l'Evangile et dans saint Paul.
Admirer le cortège et mépriser ce qu'il transporte, vénérer la tradition
et détester ce qu'elle transmet, voilà un bien paradoxal formalisme.
Ici encore la pensée de M. Maurras nous apparaît un simple comtisme
immodéré, et nous reconnaissons en lui un pur écho du philosophe
qui, dans une lettre du 9 Aristote 69, écrite à Alfred Sabatier après
l'entretien de ce disciple avec le jésuite auquel il avait porté à Rome les
étranges propositions d'alliance du Fondateur du Positivisme, s'étonne
douloureusement que Sabatier ait trouvé là « un naïf interlocuteur,
assez arriéré probablement pour ne pas même sentir combien Ignace
de Loyola surpasse, à tous égards, leur Jésus Christ. »
Voici, je crois, comment on pourrait fixer sur ses racines reli-
gieuses cette conception individuelle et paradoxale d'un catholi-
cisme canalisé dans ses définitions sociales. Le Christianisme, quelle
que soit sa confession, peut se définir comme la religion qui admet
entre Dieu et l'homme un médiateur divin, Jésus-Christ. Aucun
monothéisme d'ailleurs n'est rigoureusement pur en ce qu'aucun ne se
passe de médiateurs, qui, dans le judaïsme et l'islamisme, sont simple-
ment des hommes. Moïse et Mahomet. Mais l'Eglise catholique ne
s'arrête pas là. Entre Jésus-Christ, médiateur divin, et l'âme indivi-
duelle, elle organise tout un système de médiation humaine. Un média-
teur humain dans le temps, qui est la tradition, un médiateur humain
dcms l'espace, qui est l'Eglise, l'Eglise triomphante en son chef la
Vierge et en ses membres les saints, l'Eglise militante en son chef le
page, en ses membres les clercs» en son troupeau les laïques. Cette
1. Guignebert. VEvohilon d^s Dogmes, p. 100.
176
L'ORDRE CATHOLIQUE
double médiation humaine, en 1 870 le concile du Vatican Va précisée,
l'a complétée, en lui faisant faire, dans la même direction, deux pas,
ou, si Ton veut, en l'achevant par deux « définitions ». Par le dogme de
rimmaculée Conception, il a désigné en la personne ce Marie un
médiateur sinon divin, du moins plus qu'humain. Par le dogme de
l'infaillibilité, il a ramené la diversité des membres à l'unité du chef,
il a constitué dans l'Eglise militante ce même médiateur individuel
qu'il érigeait dans l'Eglise triomphante. A l'opposé du catholicisme
est donc le déisme omisso medio, qui nie de Dieu à l'homme cette
chaîne et cet ordre social catholiques, et qui les réduit l'un et l'autre
c des individus. Si une religion est une société, le catholicisme réalisera
précisément, avec le maximum de société, le maximum de religion.
Voilà le fonds vrai que M. Maurras, s'inspirant du positivisme, nous
aide à conduire dans une forte lumière.
Maximum de religion, maximum de société donnent ceci : maximum
d'ordre. « C'est, dit M. Maurras, à la notion la plus générale de l'ordre
que cette essence religieuse (le catholicisme) correspoi d pour ses
admirateurs du dehors. « Et ce passage de Barbares et Romains pourrait
conclure aussi les Amants de Venise. « Aux plus beaux mouvements
de l'âme, l'Eglise répéta comme un dogme de foi : Vous netes pas des
dieux ! A la plus belle âme elle-même : Vous n'êtes pas un Dieu non
plus. En rappelant le membre à la notion du corps, la partie à l'idée et
à l'observance du tout, les avis de l'Eglise éloignèrent l'individu de
l'autel qu'un fol amour-propre lui proposait tout bas de s'édifier à lui-
'même ; ils lui représentèrent combien d'êtres et d'homm.es existaient
près de lui, méritaient d'être considérés avec lui ^. »
Rome est l'ordre, elle est l'être, qui est un autre nom de l'ordre.
« Je suis Romain par tout le positif de mon être, par tout ce qu'y Joi-
gnirent le plaisir, le travail, la pensée, la mémoire, la raison, la science,
les arts, la politique et la poésie des hommes vivants réunis avant moi.
Par ce trésor dont elle a reçu d'Athènes et transmis à notre Paris le
dépôt, Rome signifie sans conteste la civilisation et l'humanité. Je
suis Romain^ je suis humain^ deux propos ti ans identiques. Rome d,t
oui, l'Homme dit oui.,. Qu'est-ce que l'Etre sans la loi ? A tous les
degrés de l'échelle l'Etre faiblit quand mollit l'ordre ; il se dissout
pour peu que Tordre ne le retienne plus ^. »
1 . La Politique Religieuse, p. 386.
2. /</.. p. 396.
177
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Etre, ordre, Eglise. « Tout ce que pense rhomme reçoit, du juge-
ment et du sentiment de TEglise, place proportionnelle au degré d'im-
portance, d'utilité et de bonté. Lf nombre de ces désignations élec-
tives est trop élevé, leur qualification est trop minutieuse, motivée trop
subtilement, pour qu'il ne semble pas toujours assez facile d'y contester,
avec une apparence de raison, quelque point de détail. Où l'Eglise prend
sa revanche et où tous ses avantages reconquièrent leur force, c'est
lorsqu'on en vient à considérer les ensembles \ »
Mais c'est précisément à cette puissance affirmative du catholicisme
qu*un catholique vrai et complet en appellera de cela même à quoi
M. Maurras dit non. Si, dans l'édifice de l'Eglise, tout reçoit une
place « proportionnelle au degré d'importance, d'utilité et de bonté »,
il ne faut pas oublier que la première place y est pour Dieu, que toute
autre place y est occupée en fonction de Dieu. L'Eglise catholique est
apostolique avant d'être romaine. Devant le « cortège savant » des
Conciles et des Papes, les « quatre juifs obscurs » ne font pas figure de
parents pauvres, et l'Eglise ne les rejette pas dédaigneusement dans un
coin de son tableau.
Allons plus loin. Une plaisanterie fort ordinaire consiste à retrouver
au nez, à la barbe ou à la race de tout antisémite une apparence juive.
C'est ainsi que M. Joseph Reinach avance dans son Histoire de l'Affaire
Dreyfus que Drumont était juif. Je ne voudrais pas toucher M. Maurras
de ces facéties faciles. Mais je me demande si ce qu'il admire le plus
dans l'Eglise romaine, ce ne serait pas justement cela même qu'elle
tient de ses origines juives et ce qu'elle apporte et impose de propre-
ment juif à la civilisation occidentale.
Une grande idée à passé du judaïsme pur dans l'Eglise catholique
pour lui donner son âme, et de l'Eglise catholique dans cette Eglise
idéale de l'ordre où M. Maurras l'achève et la transfigure. C'est l'asso-
ciation entre la loi et la foi, la loi suivant partout la foi pour la sonder,
la contrôler, la définir et l'imposer : pas de foi indépendamment de la
loi. Au contraire la cité antique, la civilisation gréco-romaine réduit en
matière religieuse la loi à un symbole extérieur, à un acte public, en
dehors duquel la foi est parfaitement libre. Surtout la cité antique
n'implique sur les consciences ni sur les actes aucune autorité sérieuse
des corporations ou des individus sacerdotaux, des prêtres et des pro-
phètes qui chez les Juifs se détestaient bien, mais n'en poursuivaient
I. La Politique Religieuse, p. 383.
178
L'ORDRE CATHOLIQUE
pas moins le même but, l'établissement de plus en plus strict de la loi.
L*idée du pouvoir spirituel, telle que l'Eglise catholique Ta transmise
à Comte et à M. Maurras, est une idée juive. Elle apparut dans l'in-
telligence des Grecs comme une pensée philosophique organique et
complète, elle ne put trouver le moindre interstice par où pénétrer
dans la vie publique. On n'en parla plus à Crotone après que le parti
démocratique eût mis le feu à l'Institut pythagoricien, ni à Athènes,
après qu'elle eût conduit Socrate au tribunal et à la ciguë. Platon l'a
formulée dans les Lois avec une singulière ampleur, mais, n'ayant
jamais reçu dans la cité un commencement de réalisation, elle disparut
même, après Platon, de toutes les écoles philosophiques.
Au contraire le type de l'Eglise catholique se trouve déjà complet
dans la nouvelle fondation de Jérusalem par Elsdras, et c'est du fond
mSme de l'Etat juif que l'Eglise nouvelle reçoit le principe et l'idée du
l o avoir spirituel. Mais dès les origines, aux sources mêmes de l'Eglise,
apparaît aussi la force antagoniste qui de façon ouverte ou secrète
luttera toujours contre ce pouvoir. Le conflit de Pierre et de Paul à An-
tioche s'étend plus loin qu'à un débat sur la circoncision. C'est contre
le judaïsme que se formule la théologie paulinienne, telle que la repren-
dront Luther directement de Paul, et Jansénius par l'intermédiaire
d'Augustin. La justification par la foi, voilà l'acte décisif par lequel ce
Juif hellénisé de Tarse rompt avec la synagogue, qui avait déjà reconnu
dans le Royaume de Dieu tel que l'enseignait Jésus le contraire de la
justification par la loi. De sorte que, d'un certain biais, la justification
luthérienne par la foi remonterait, autant que l'autorité interposée de
la Bible pouvait le permettre, aux sources de l'individualisme philo-
sophique ancien, et que le retour protestant au livre juif implique le
contraire de la loi juive, c'est-à-dire de la parole de Dieu interprétée
et défendue par le pouvoir spirituel d'un corps sacerdotal. Ainsi encore,
politiquement une des causes de la Réforme fut l'esprit de la cité
antique ressuscité par l'humanisme, un retour au droit romain qui
impliquait, contrairement à la théorie catholique des deux pouvoirs,
la totalité de la puissance entre les mains du prince et ce cujus regio
ejus religio si contraire à la doctrine du Siège romain.
L'homme extraordinaire qui releva contre la Réforme l'armée
Eutonome du pouvoir spirituel, Ignace de Loyola, eut pour ami intime
et pour collaborateur un Juif converti, Polaco : hasard peut-être, mais
instructif. La Société de Jésus eut pour but de reconstituer avec les
moyens les plus politiques et les plus savants une société théocratique
179
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
où la foi intérieure concordât trait pour trait avec ce qui peut être
surveillé, contrôlé, imposé, la loi extérieure. Bien mieux que les Mor-
mons dans rUtah, elle la réalisa au Paraguay. L*espnt de la Synagogue
n*est-il pas présent dans les racines où l'Encyclique Pascendi puise sa
condamnation contre ceux qui pensent que « la foi, principe et fonde-
ment de toute religion, réside dans un certain sentiment intime engendré
lui-même par le sentiment du divin ? »
Je n'avance tout cela, bien entendu, qu à titre de jeu mdividuel
et en le donnant comme une coupe toute arbitraire dans ce tout orga-
nique de TEglise, le plus complexe et le plus plein de l'histoire humaine.
Quiconque a considéré attentivement ce puissant édifice de l'Eglise,
ce monument installé à toutes les croisées de l'intelligence et de l'ac-
tivité, cette construction d'une science et d'une activité infinies qui
a tenu compte de toutes les conditions de notre nature individuelle
et sociale, sait que tout point de vue sur elle est misérable et fragile à
côté de celui qui s'élève et qui règne de son centre, des terrasses de la
Sibylle et de ses dix-huit siècles d'institution. Que les condamnations
de l'Encyclique Pascendù et tous les actes du Siège romain et les
constitutions de la Compagnie de Jésus prennent leurs racines dans le
terrain juif de l'Eglise ou parmi ses pierres romaines ou bien en l'un
et lautre endroit, le contrôle de la foi par la loi n'en est pas moins une
condition nécessaire de toute société spirituelle qui veut vivre. M. Maur*
ras a eu en effet l'honneur de proposer ici à la raison certaines vérités
et certaines lois méconnues. Ce que je voudrais, d'un point de vue
extérieur et laïque comme celui de M. Maurras, c'est-à-dire aussi
précaire et incomplet que le sien, indiquer en ce lieu, c'est ceci.
Du judaïsme au christianisme, et se renforçant d'éléments empruntés
tant à la culture classique qu'au développement politique des états
modernes, a passé moins un état stable que la tradition et la nécessité
d'un conflit, d'une opposition tantôt dévastatrice et violente, tantôt
apaisée et féconde entre deux éléments : d'une part l'ordre sacerdotal
et la loi écrite, et d'autre part l'ordre moral, l'ordre du cœur. Dans cette
dualité de l'Eglise et de l'Evangile, dualité qui survit à toute union et
la maintient heureusement en un état de vigilance et de tension,
consiste la tragédie intérieure et la vie supérieure de l'un et l'autre.
Rien de plus tonique que cette sorte de bilinguisme dont relève la
conscience chrétienne et catholique, bilinguisme spirituel qui pose
sans cesse des problèmes à résoudre, des transactions à effectuer, des
conflits à apaiser, analogues à ceux qu'exigent les rapports entre la
i80
L'ORDRE CATHOLIQUE
société temporelle et la société spirituelle. Comme on protège « la
chasse contre les chasseurs », TEglise protège l'Evangile contre l'Evan-
gile, mais à son tour l'Evangile protège l'Eglise contre l'Eglise, !a
poussée de la foi contre la pesée du dogme.
Comme un gouvernement entre les partis de résistance et les partis
de mouvement, l'Eglise est dès lors tenue de gouverner entre deux
extrêmes et de tenir la crête entre deux versants. L'hérésie qu'elle
surveille de plus près, le danger dont elle s'alarme le plus c'est la
séparation de l'Evangile et de l'Eglise contre l'Eglise, la négation
protestante de l'Eglise au nom de l'Evangile. La racine de presque
toutes les hérésies, c'est l'idée qu'à un certain degré d'esprit évangélique
l'homme est à lui-même son propre prêtre, n'a plus besoin du ministère
symbolique et provisoire de l'Eglise. Mais l'hérésie elle-même prête
à l'Eglise la doctrine d'après laquelle il y a un degré de catholicisme
intégral au-delà duquel l'Evangile devient inutile et même dangereux.
Lecomte de Liste, dans un des Derniers Poèmes^ figure un pape du
moyen âge à qui le Christ apparaît, et qui lui dit, ou à peu près, qu'il
n'a plus rien à faire dans la maison. Mais Leconte de Lisle, républicain
rouge et farouche athée, dessine là une caricature haineuse. C'est au
contraire avec un zèle parfait que M. Maurras ajoute à la bâtisse
romaine ses solides pavés, dont une louable intention est de tuer en
passant la mouche protestante. : « De quel droit, dit le P. Descoqs,
distinguer l'Evangile et l'Eglise, le Christ et son épouse mystique ? »
Le Grand Etre positiviste est l'Eglise de Comte, mais l'Eglise catho-
lique de M. Maurras n'est-elle pas une sorte de Grand Etre positiviste ?
M. Maurras aime à citer la définition d'Anatole France : la République
c'est l'absence du roi. L'Eglise catholique dont il construit la théorie
qu'est-ce, sinon l'absence de Dieu ? Nous avons vu M. Maurras, dans
la Bonne Mort, mener, par un jeu logique de sa pensée, le catholicisme
romain à son extrême et paradoxale pureté, et faire d'Octave de
Fonclare, élève des Jésuites, l'Alissa de la porte large.
A cela voici peut-être ce que répondrait l'auteur de la Politique
Religieuse : « Tout ce que vous dites contre mon catholicisme du dehors
ne serait valable que s'il se présentait comme un catholicisme du
dedans. Mais précisément parce que je suis un apologiste du dehors,
je ne puis voir l'Eglise que comme une construction du dehors, je suis
obligé d'en éliminer Dieu. Si je croyais en Dieu, je serais un catholique
du dedans, un catholique complet. Mais est-il de l'intérêt de l'Eglise,
est-il même de sa doctrine, que son existence, en tant qu'organisme
181
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
intellectuel et moral, en tant que construction d'hommes, en tant que
le plus ancien, le plus vaste et le plus utile monument spirituel, soit
liée à laxroyance en son Dieu? N'a-t-elle, comme une maison de Damas,
qu'une beauté intérieure, ou bien, comme un palais romain, rayonne-
t-elle pour le dehors et pour ceux-là qui ne sont pas admis a l'habiter "^ »
L'histoire de l'Eglise dicte assez la réponse et vient légitimer en prin-
cipe la position de M. Maurras. L'Eglise invoque des droits non seule-
ment vis-à-vis de l'Etat catholique, mais vis-à-vis de tout État. Elle
reconnaît comme prince de fait le prince athée ou hérétique, elle
demande que le pouvoir spirituel catholique soit reconnu comme
pouvoir spirituel de fait. Or l'existence, pour M. Maurras, de l'Eglise,
est celle qu'elle revêt pour un cerveau d'Etat normal. Le catholicisme
entre dans l'ordre social pour être utilisé du point de vue de cet ordre.
Telle était l'idée de Comte, — et aussi de Henri ÏV : il ne saurait
déplaire à M. Maurras que la royauté ait, à un moment critique, con-
sidéré la messe comnie une valeur sur Paris. M. Maurras utilise le
catholicisme en tant qu'il le tient « pour un élément de paix publique,
d'ordre intellectuel et moral, de tradition nationale ».
L'Eglise constitue un élément de paix publique. Paix dans l'Etat
entre l'Etat et les individus. Paix dan^ l'humanité entre les Etats.
Paix dans l'Etat. « Un gouvernement, remarque Faguet, ne peut
pas aimer ni quelqu'un ni quelque chosç doués d'une grande force
morale. Il ne peut pas aimer la moralité. D'où il suit que ceci précisé-
ment qui fait la force d'une nation fait la terreur du gouvernement
et lui est en défiance, ce qui est une assez plaisante antinomie » ^.
Sauf que cela n'a rien de plaisant, ces lignes justifieraient fort bien le
rôle d'instrument de paix publique que reconnaît à l'Eglise M. Maurras.
Ces forces individuelles, étrangères ou rebelles à l'Etat temporel, l'Eglise
les ordonne, les pétrit, les unifie séùs forme d'Etat spirituel sans qu'elles
y perdent rien de leur vigueur. Par son travail d'adaptation et de mise
au point, elle les fait passer au service de l'Etat temporel. Elle joue, entre
la monarchie et la société, entre l'individu et l'Etat, un rôle de média-
teur plastique. La théologie protestante, la philosophie contemporaine
considèrent le sentiment religieux comme le fond sacré de l'âme
humaine, sa part la meilleure et son diamant mystique. Au contraire
M. Maurras, comme l'Etat de M. Faguet, y voit une force sauvage,
redoutable à la fois pour l'individu qu'elle affole et débride, pour la
l. Le Libéralisme, p. 115.
182
L'ORDRE CATHOLIQUE
société qu*eile oiïusque d'exigences spirituelles. Mais l'Eglise inter-
vient, qui la rend inofîensive, puis féconde, qui transforme la force
en pouvoir spirituel, organisé, en face du pouvoir temporel, de façon
a moyenner la grande fin sociale, la paix, jusqu'à y faire participer le
pli le plus secret de la conscience individuelle.
La réflexion de Faguet que j'ai citée fut faite à propos d'un répu-
blicain absolutiste, qui est censé lui avoir dit, à l'époque où M. Paul
Desjardins essayait de « fonder une petite association de progrès moral,
d'épuration, d'édification : « C'est très dangereux, cette machine que
fonde Desjardins, elle créera des embarras au gouvernenient. » Pré-
cisément, pour que son gouvernement n'ait pas d'embarras ou pour
qu'il en ait le moins possible, M. Maurras ne voudrait pas que Des-
jardins fondât des « machines ». Il voudrait avec Comte que tous
les gens pour qui ces « machines » sont des besoins s'en tinssent
à celle qui a fait ses preuves, à celle qui depuis dix-huit cents
ans est appuyée sur la pierre de Rome : « Il faut, dit-il, définir
les lois de la conscience pour poser la question des rapports de
Fhomme et de la société ; pour la résoudre il faut constituer des
activités vivantes, chargées d'interpréter les cas conformément aux
lois. Ces deux conditions ne se trouvent réunies que dans le catholi-
cisme. La, et là seulement, l'homme obtient ses garanties, mais la
société conserve les siennes : l'homme n'ignore pas à quel tribunal
ouvrir son cœur sur un scrupule ou se plaindre d'un froissement, et
la société trouve devant elle le corps d'une société complète avec qui
régler les litiges survenus entre deux juridictions semblablement
quoiqu'inégalement compétentes. L'Eglise incarne, représente l'hcm ne
tout entier ; l'unité des personnes est rassemblée magiqueiiient
dans son unité organique. L'Etat, un, lui aussi, peut conférer, traiter,
discuter et négocier avec elle. Que peut-il contre une poussière de
consciences individuelles que les asservir à ses lois ou flotter à la merci
de leur tourbillon ? * »
Théoriquement, ce sont là de belles et nobles idées qui s'enchaînent
avec solidité et s'épanouissent avec ampleur. On y reconnaît l'allure
des thèses théologiques, et il n'est pas étonnant que des pages de
M. Maurras soient citées comme des modèles dans des traités de
théologie romaine. Nous sommes ici sur le terrain idéal où se place par
exemple le Syllabus dont M. Murras a écrit une intelligente ^apologie.
î. La Politique Religieuse» p. 390.
183
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Ce genre de vérité, cette « thèse » ne sera pas complètement infirmée
par toutes les restrictions, les tempéraments qu'apporterait l'observa-
tion 4? la réalité. Dans le fait, l'Eglise est loin d'avoir été toujours un
instrument de paix intérieure. A partir du XVII^ siècle il y eut plus^de
paix religieuse dans les pays protestants que dans les pays catholiques.
Au XVIII® et au XIX® siècle le chapitre de nos querelles à ce sujet reste
beaucoup plus toufîu qu'il ne l'est en Allemagne et en Angleterre.
Dans les pays anglo-saxons, aux Etats-Unis surtout, les fantaisies
de la conscience individuelle sont poussées a un degré paradoxal,
les sectes les plus étranges foisonnent, les prophètes aussi, des Des-
jardihs de toutes les couleurs et de tous les costumes fondent des
« machines » à soixante étages à côté desquelles l'impasse Ronsin n'est
qu'une bien pauvre petite chose, et tout cela ne crée nul embarras au
gouvernement. L'Etat s'en désintéresse. Si l'on offrait au Président
Wiison de lui installer aux Etats-Unis un pouvoir spirituel complet,
une Eglise unique dotée de tous les avantages, pour elle et pour l'Etat,
qu'énumère complaisamment M. Maurras, il y aurait chance pour
qu'il vous reçut à peu près comme le personnage de Mark Twain
reçoit le commis-voyageur en paratonnerres. Je ne veux pas dire qu'il
faille juger l'Europe d'après l'Amérique, la France d'après l'Alle-
magne, la France d'autrefois d'après la France d'aujourd'hui. Cette
page de M. Maurras eût fait un beau portique oratoire pour une
Assemblée du clergé au XVII® siècle. Elle offre tout le genre de vérité
qui peut appartenir à l'éloquence démonstrative, et c'est à peu près
ainsi qu'un cerveau sage et bien équilibré du XVII® siècle devait con-
cevoir les rapports de l'Eglise et de l'Etat.
Paix dans l'humanité entre les Etats. La grande guerre a posé natu-
rellement la question de la grande paix. Pour M. Maurras le mot, les
moyens, l'essence de la paix, le pacifisme vrai appartiennent à l'Eglise.
Il la définit heureusement « la seule Internationale qui tienne », la
seule qui représente pour les nationalismes un tribunal acceptable,
parce qu'il est spirituel, parce qu'il constitue « le seul ilôt d'humanité
pure que puisse montrer la planète » ^. « Nous sommes de ces natio-
nalistes qui ne méprisent ni n'avons jamais méprisé dans les choses
humaines l'humanité, l'universel, ni, par conséquent, la seule insti-
tution organique et vivante dont l'esprit soit universel, le catholicisme^ »
1 . Le Pape, p. 53*
2. /J.. p. 12.
184
L'ORDRE CATHOLIQUE
Et M. Maurras montre que le Pape ne peut sans oublier son carac-
tère, sans anéantir lui-même, par une contradiction, son magistère
d'universalité et son ministère de paix, tomber « de l'état de juge à
celui de plaideur et du rang de père pacifique et silencieux au rang de
fils armé et belligérant ». D'autre part l'esprit de paix entre les homm.es
ne pouvant être répandu ou accru que par des moyens spirituels, la
plus haute puissance spirituelle est la puissance la plus capable de le
répandre et de l'accroître : « L'Eglise conseille de déraciner l'avarice.
On se battra moins pour le bien être matériel quand les hommes et les
peuples en seront un peu détachés. Hors de ce détachement, hors de
cet esprit catholique, toutes les perspectives d'avenir sont guerrières
fatalement. »
il est exact que le pouvoir spirituel du Souverain Pontife est un
instrument de paix internationale. Mais l'est-il bien précisément en
tant que pouvoir spirituel ? L'est-il par le contenu catholique ou
simplement moral de ce pouvoir ? Ne l'est-il pas, à peu près au même
titre que la Confédération Suisse, comme pouvoir temporel, comme
souveraineté neutralisée ? Le Vatican a fait pendant la guerre l'office
d'une Croix-Blanche analogue à la Croix-Rouge. — Mais la Confé-
dération Helvétique peut être amenée à prendre parti. Elle se meut
sur un terrain politique d'intérêts. Elle peut craindre à chaque instant
une violation de sa neutralité et doit entretenir une armée qui est
autre chose que la garde rayée de jaune et de noir du Vatican. Ses
nécessités de ravitaillement l'obligent à négocier sans cesse pour elle,
avant de négocier pour les autres. On ne peut la comparer à une puis-
sance spirituelle comme le Siège romain. — Et le Siège Romain ne
doit-il pas négocier pareillement pour lui ? Pour entrer au conseil
des nations, pour prendre place autour du tapis vert de la paix, ne
doit-il pas triompher de l'hostilité que lui porte son voisin du Quirinal,
la neutraliser par sa diplomatie personnelle ? La question autrichienne,
la question russe, la question polonaise, ne sont-elles pas pour lui des
questions qu'il faut traiter non du point de vue de l'esprit pur, mais
du point de vue strictement catholique, des questions qui relèvent d'une
politique catholique, d'un « nationalisme » catholique ?
Pareillement, M. Maurras croit-il que l'esprit de paix ne saurait
prévaloir dans les rapports internationaux que par le canal spkituel
d'un Moral d*abord? Déraciner l'avarice est-ce possible ? est-ce
même utile ? Une société de célibataires comme l'Eglise, un philo-
sophe sans autre besoin que celui de penser clairement et bellement
185
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
ont beau jeu contre ce désir ou cette passion des richesses. Mais elle
est établie psychologiquement sur le même besoin de s'étendre et de
durer qui conduit l'homme à fonder une famille, le philosophe ou
l'artiste à réaliser une oeuvre, le politique à fortifier un Etat. On prêchera
contre V « avarice », avec la même inutilité et le même anachronisme
qu'on exhumera les thèses de saint Thomas contre V « usure ». Mais
au contraire l'idée de paix aura fait un pas décisif, quand la science
économique, rendue plus manifeste, écrite en plus grosses lettres
par des événements comme ceux de la grande guerre, aura fait recon-
naître à tous la « grande illusion » et montré que la guerre ne paie
pas, que la guerre paiera de moins en moins. Il est vrai que M. Maur-
ras s'est attaché à propager pendant la guerre l'idée d'une guerre qui
paie. Mais on peut jouer sûrement à la baisse sur cette valeur intellec-
tuelle de guerre.
Le spirituel ne règle que l'individuel, la doctrine de l'Eglise sur
la guerre consiste tout entière en ceci, qu'elle s'efforce de faire en
sorte que ce fléau social qui perd les Etats ne devienne pas un mal
individuel qui corrompe les âmes. M. Maurras parle d'un « pacifisme
catholique et positif » qui « se présente comme une doctrine intelligible,
liée, rationnelle, supérieure en réalité, mais en accord avec toutes
les lois des choses ^. » Mais en quoi consiste ce « pacifisme ? » L'Eglise
enseigne que la guerre est un des châtiments qui sont imposés depuis
le péché originel à notre nature déchue, que telle guerre en particulier
châtie tels ou tels péchés collectifs des nations, qui n'ayant pas de vie
d*outre-tombe pour les expier doivent être punies dans ce monde. Elle
a pour fonction propre d'établir la paix dans l'homme, de le réconcilier
avec lui-même, avec autrui, avec Dieu. Là est son domaine ; le peu
de cet esprit qu'elle fera par hasard passer dans les relations entre
peuples sera toujours autant de gagné, mais qu'il en passe peu I
Contre les puissances de haine gratuite et aveugle déchaînées dans
le cœur humain par la guerre, la morale chrétienne et l'Eglise qu'ont-
elles fait ? Le socialisme humanitaire seul a agi, mais en reportant
sur des compatriotes une part de cette haine. Paix sur la terre aux
hommes de bonne volonté, dit l'Eglise : à quand la paix sur la terre
par les hommes de bonne volonté ?
L'Eglise constitue un instrument « d'ordre intellectuel et moral ».
A M. Maurras aussi, sans doute, on n'a pas manqué de dire : Vous
\ . Le PapCf p. 8.
186
L'ORDRE CATHOLIQUE
voulez une religion pour le peuple. Argument qui, appliqué a un
apologiste du dehors, n'est jamais complètement inexact : le catholi-
cisme est toujours pour lui la religion des autres. Mais ce' n'est là,
quand il s'agit de M. Maurras, que le degré le plus bas et le plus
grossier de la vérité. Lui aussi pourrait dire comme M. Barres dans
sa campagne pour les églises de France : C'est pour moi-même que je
me bats. Seulement, tandis que M. Barres se bat pour une condition
de sa sensibilité, M. Maurras se bat pour une condition de son intel-
ligence. Certes il se reconnaît une sensibilité catholique. « Bon gré
mal gré, ce sang, cette chair, nos premiers éléments de pulpe nerveuse,
ce que nous sommes d'intime, de physique, d'originel, tout cela n'a
pas eu à choisir une religion... Nous sommes une organisation catho-
lique... Toute atmosphère catholique nous pénètre de l'air spirituel
qu'ont respiré nos morts ^. » Mais au-dessus de nos organisations parti-
culières régne en nous l'intelligence qui organise, et cette intelligence,
selon M. Maurras, en tant qu'elle organise, en tant même qu'elle pense
juste, est catholique aussi. L'Eglise est le « dernier organe autonome
de l'esprit pur. Une intelligence sincère ne peut voir affaiblir le catho-
licisme sans concevoir qu'elle est affaiblie avec lui : c'est le spirituel
qui baisse dans le monde, lui qui régna sur les argentiers et les rois,
c'est la force brutale qui repart à la conquête de l'univers ^. ^>
L'Eglise, sous son chef, constitue le chœur puissant et subtil, un
et divers des forces qui subordonnent le particulier au général, l'ordre
défini qui soutient les individus et contre lequel l'individu ne peut, sans
extravagance et sans contradiction, usurper, puisque sans cet ordre il
ne penserait pas, il ne serait pas. Dans le Chemin de Paradis, où toutes
les idées de M. Maurras figurent déjà, mais nues et comme de juvéniles
bacchantes, le mythe des Serviteurs nous décèle clairement quelle
pente, dans son intelligence, ces idées creusent et suivent. Il flétrit
ces hommes sans discipline, qui « redoutent d'être esclaves, et c'est
l'être, en quelque façon, que d'obéir à soi, d'exécuter d'anciens projets,
d'être fidèle à de vieux rêves. Ils se sont affranchis de la constance et
l'univers entier les subjugue chaque matin ^. » Mais les bons serviteurs
disent à leur maître Criton : « Nous avons besoin d'un père, d'une
mère et d'un fidèle ami. Tout de toi nous sera léger, les injures, les
î. La Politique Religieuse, p. 19.
2. L'Avenir de F Intelligence, p. 1 3.
3. Le Chemin du Paradis, p. 295.
187
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
coups. Car cela fait partie de notre condition, et les pires maux appliqués
aux places convenables deviennent des présents du ciel ^. » M. Maurras
a donné, dans V Action Française et la Religion Catholique, la glose
catholique de ce mythe où il nV qu*un désir, celui d'atteindre « l'in-
dividualisme ». Diogène disait chez Platon, en marchant sur le tapis :
Je foule aux pieds l'orgueil de Platon. — Avec un autre orgueil,
répondit Platon. Sans doute M. Maurras a prévu qu'on lui reproche-
rait d'atteindre l'individualisme avec un autre individualisme, puis-
qu'il paraît prévenir ce reproche dans une page de la Politique Religieuse,
supplément fort élégant aux Serviteurs.
« Assurément il est de beaucoup plus facile à des libre-penseurs de
supporter les formules dogmatiques du catholicisme qu'à des catho-
liques de supporter avec la même égalité des formules directement
opposées à leur foi. Un indifférent, un positiviste peut fort bien se
sentir honni chez les catholiques et ne point s'arrêter dans ses déclara-
tions d'estime, d'affection et même de vénération et d'amitié pour le
catholicisme. Il peut donner sans espérer de recevoir, et ne souffrir
d'aucun sentiment d'une duperie. Et plus les catholiques se manifes-
teront rigoureux catholiques, c'est-à-dire précis en matière de dogme,
richement nuancés en science morale, réalistes en politique, plus ils
auront de droit à l'admiration de cet esprit positif. On ne parviendra
point à le blesser en l'excommuniant. Il conviendra qu'il n'est point
de la communion, mais que la communion lui paraît belle, forte et
utile au bien de l'Etat. C'est tout ce qu'il accordera, dans l'ordre de la
la pensée. Il l'accordera de grand cœur ^. »
En fait M. Maurras, attaqué par des catholiques, commence par
sauter sur son bâton et par exécuter dans V Action Française et la
Religion Catholique trois cent cinquante-quatre pages de magnifique»
moulinets ; seulement ces catholiques ne sont pas de rigoureux catho-
liques selon k définition de M. Maurras qui a reçu au contraire en
toute déférence les critiques, parfois vives, du P. Descoqs. C'est au
livre de ce dernier que pourraient s'appliquer les lignes citées. —
L'athée à qui il plait d'être battu, direz-vous, ressemble fort àla femme
de Sganarelle. — Pourquoi pas ? La logique de Martine est une logique,
ne vous en déplaise, même une logique réaliste et « archiste ». Sganarelle
a beau battre sa femme, il forme avec elle un ménage, un groupe, un
1. Le Chemin du Paradis, p. 287.
2. La Politique Religieuse, p. 17.
188
L'ORDRE CATHOLIQUE
Etat. Il appartient à la femme d'être battue, pour son bien, à Thomme
de battre, pour le bien commun, comme à l'athée d'être blessé et
excommunié, a l'Eglise d'excommunier et de blesser. Qu'est-ce alors
que M. Robert qui s'en vient remontrer, démontrer à Sganarelle qu'il
n'a pas le droit de battre sa femme? Parbleu, M. Robert c'est le libéral.
Faites-lui sortir ses papiers : il arrive de Suisse, il s'est glissé par
l'échancrure de Genève et deCoppet. Dès lors le ménage qui veut
rester un ménage, l'Etat qui veut demeurer un Etat, le catholique et
l'athée, bons archistes, se réconcilient pour tomber de leurs quatre
bras sur l'intrus qui personnifie à lui seul les quatre Etats confédérés.
D'une façon plus générale, si nous restituons, par delà le sens
vulgaire qu'il englobe de loin, au terme de « police '> la plénitude ori-
ginelle de son sens, nous pourrons dire que M. Maurras admire dans
l'Eglise une police : ce qui défend le général contre le particulier.
l'Etat contre l'individu, ce qui donne en même temps et par là l'être,
la définition au particulier et à l'individu, ce qui exprime dans sa
lumière et son intégrité l'ordre intellectuel et moral.
La belle et forte synthèse exposée par M. Maurras a semblé a des
membres éminents du clergé susceptible de fournir à l'apologétique
des éléments précieux. Peut-être pourrait-on la trouver partielle et
partiale. M. Maurras serait d'ailleurs probablement le premier à en
convenir, lui qui écrit : « Quelque étendue que l'on accorde au terme
de gouvernement, en quelque sens extrême qu'on le reçoive, il sera
toujours débordé par la plénitude du grand être moral auquel s'élève
la pensée quand la bouche prononce le nom de l'Eglise de Rome.
Elle est sans doute un gouvernement, elle est aussi mille autres choses...
La règle extérieure n'épuise pas le concept du Catholicisme, et c'est
lui qui passe infiniment cette règle ^. » M. Maurras ajoute : « Sans
consister toujours en une obédience, le Catholicisme est partout un
ordre. C'est à la notion la plus générale de l'ordre que cette essence
religieuse correspond pour ses admirateurs du dehors. » Alors, de ses
admirateurs du dehors à ceux qui la connaissent et qui la vivent du
dedans, le point de vue sur cette essence varierait singulièrement.
L'ordre catholique n'est pas une fin, mais un moyen en vue d'une fin
qui est le salut de l'âme individuelle. L'ordre catholique suppose des
éléments chrétiens à ordonner, et la formule comtiste pourrait se
répéter, à »eine modifiée comme formule catholioue • L'amour de
L La Politique Religieuse, p. 382.
189
LES IDÉES DE C H A R L ES M A U R R AS
Dieu pour principe, l'ordre social pour base, le progrès de l'âme
(c'est-à-dire le salut) pour but. Dans ce triple élément. M. Maurras,
en défiance contre le premier et le dernier, attribue à la base un primat
exagéré. Son hymne à l'Eglise de l'ordre ne s'adresse qu'aux parties
inférieures de l'Eglise. « En rappelant le membre à la notion du corps,
la partie à l'idée et à l'observance du tout, les avis de l'Eglise éloi-
gnèrent l'individu de l'autel qu'un fol amour-propre lui proposait
tout bas de s'édifier à lui-même ; ils lui représentèrent combien
d'êtres et d'hommes, existant près de lui, méritaient d'être considérés
avec lui ^. » Précisément parce qu'elle est un ordre, l'Eglise classe,
hiérarchise tout ce qu'elle contient, et, dans cette hiérarchie la place
supérieure appartient à des valeurs mystiques, à une réalité indivi-
duelle, au diamant pur de l'âme rachetée : « J'ai versé telles gouttes
de sang pour toi. » Le Docteur qui classerait la Politique tirée de l Ecriture
Sainte au-dessus de Vlmitatiôn ne serait pas loin de préférer, comme le
fondateur du positivisme, Ignace de Loyola à Jésus-Christ. Marthe
a nettoyé la maison pour la venue du Sauveur, elle a fait de la Tarasque
un animal politique, elle a été la patronne de la Provence. Marie n'a
passé sur la terre que pour mener avec le Christ son dialogue intérieur.
l'Eglise a canonisé les deux sœurs, mais à un rang certainement inégal,
puisque la meilleure part appartient à Marie.
Enfin l'Eglise est incorporée à notre tradition nationale. M. Maurras
considère l'Eglise catholique du même œil politique dont un Anglais
bien né considère l'Eglise anglicane. Avec cette différence que l'Eglise
d'Angleterre est chère aux Anglais parce que nationale, tandis que
l'Eglise catholique doit être chère aux Français parce qu'universelle
et romaine. Comme «lie interpose sa médiation entre Dieu et l'homme,
elle figure aussi un médiateur entre l'humanisme méditerranéen et les
puissances autochtones du sol français.
Comme Dieu est pour un hégélien la catégorie de l'idéal, l'Eglise
figure, pour M. Maurras, la catégorie de la tradition. Et, puisqu'une
nation se construit de tradition, la France, en épousant le catholicisme,
double ses forces, ses ressources de tradition. La continuité de l'Eglise
fait partie de notre continuité nationale, lui communique, par une
vibration sympathique, sa valeur spirituelle.
Dès lors il serait injuste, selon M. Maurras, d'offrir simplement
chez nous au catholicisme une liberté et une tolérance qu'il par-
1. La Politique Religieuse^ p. 386.
190
L'ORDRE CATHOLIQUE
tagei'ait avec toutes les formes de la pensée et de la religion. Sa
place dans l'histoire de France lui donne droit dans la France à une
place privilégiée,et non à un privilège tout honorifique et décoratif
mais à un privilège effectif qui lui permette de militer efficacement
contre ses ennemis. « En adhérant à la Ligue d'Action Française, on
s'engage à combattre les influences religieuses hostiles au catholicisme
traditionnel, ce qui consacré la situation privilégiée qui, selon nous,
est due, entre toutes les confessions, entre tous les cultes, à l'Eglise
catholique sur la terre de France et sur toute terre habitée ^. » Tous
ces termes sont dosés avec le plus subtil doigté. Combattre aujourd'hui
les influences religieuses hostiles au catholicisme ne signifie pas com-
battre demain les confessions religieuses différentes du catholicisme.
Celles-ci connaîtront « une honnête licence à l'égard des personnes
vivantes. » (Et les corps ? C'est à peu près ce genre de licence que la
Révocation de l'Edit de Nantes laissait aux protestants). De sorte que,
dans la France de M. Maurras, les cultes seraient libres, mais les cultes
suspects de tendance individualiste et anarchiste (protestants ou juifs)
seraient surveillés, les cultes archistes, s'il en survenait (positiviste et
païen) seraient favorisés, et le culte traditionnel, civilisateur et français
(catholique) serait privilégié.
M. Maurras ne se place pas là au point de vue d'un droit abstrait,
égal pour tous, mais au point de vue des faits, au point de vue des
groupements spirituels que l'histoire a formés, qu'elle a associés à la
vie nationale française, et qu'il faut considérer du point de vue d'une
tradition et d'un intérêt national. Dès lors ne serait-il pas utile de se
demander si cette situation de l'Eglise catholique, celle d une Eglise
privilégiée au milieu de confessions tolérées, n'aurait pas déjà existé
chez nous, et dans ce cas d'examiner par quel moyen elle a été établie,
dans quel sens elle a été entendue, et quel bienfait ou quel dommage
elle a pu apporter à l'Etat et à l'Eglise.
Or je crois que le seul homme politique du XIX® siècle qui ait réalisé
une idée fort approchante de celle de M. Maurras serait Villèle, que
M. Maurras lui-même appelle quelque part « le plus appliqué des
politiques, le plus avisé des administrateurs, peut-être le meilleur
citoyen de son siècle » ^.
C'est en effet le sens de la loi du sacrilège. Je ne sais si M. Maurra»
î. La Politique Religieuse^ p. 110.
2. U Avenir de ï Intelligence, p. 39.
191
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
n y a pas songé ou si, Tayant vu, il a préféré passer sous silence un
précédent impopulaire. La liberté des cultes étant reconnue par la
Charte, une loi confère cependant au dogme essentiel de l'Eglise
catholique, à la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie
une reconnaissance officielle et une protection spéciale, puisqu'elle
prononce contre la profanation publique d'une hostie la peine de mort.
— Cette loi de privilège a, tout à fait dans le sens de M. Maurras,
une portée politique plus que religieuse : elle est votée moins pour le
vrai que pour le bien par une majorité de députés et de pairs où les
voitairiens et les athées sont nombreux. Elle signifie pour l'Eglise
catholique ce qu'en Angleterre signifient contre elle et pour l'Eglise
anglicane le bill du test et l'obligation pour tout fonctionnaire de
répudier par écrit ce même dogme de la présence réelle. — Enfitn
elle est agencée très adroitement de façon à demeurer plus spirituelle
aue temporelle, plus décorative qu'efficace. Les cinq ans qu'elle dura,
elle ne fut jamais appliquée. Faisant bloc avec la loi sur le milliard des
émigrés, elle donnait à l'Eglise une satisfaction idéale en même temps
que la noblesse spoliée recevait une compensation réelle. A l'égard de
ces deux corps, la monarchie réparait les catastrophes du passé. Elle
les réparait avec le moins de frais pour le reste de la nation, puisque la
loi du sacrilège devait demeurer inopérante dans l'arche sainte, et que
la loi du milliard, provoquant une plus-value des biens nationaux
désormais en sûreté, profitait à tout le monde. Ce milliard des émigrés,
multiplié par la loi au bénéfice de chacun, fait même un pendant
fort élégant au milliard des congrégations anéanti par la loi au détri-
ment de tout le monde.
Malheureusement pour la Restauration, pour l'Eglise et pour la
France, Villèle ne réussit pas. Le résultat de la loi du sacrilège fut que,
cinq ans après, les prêtres, pendant une année, ne purent sortir à
Paris en costume ecclésiastique sans être insultés et maltraités. Au
contraire, de 1830 à 1848, la campagne du parti catholique sur le
terrain de la liberté et du droit commun fut couronnée par des succès
définis et considérables, par la loi Falloux et par les avantages de toutes
sortes que conserva l'Eglise pendant toute la durée du second Empire.
Il est dès lors naturel que le clergé, ému du zèle déployé par M. Maur-
ras, lui dise à l'oreille : Surtout ne nous protégez pas ! — et que depuis
1830 le trône et Tautel, même dans leurs rapprochements passagers,
se soient tenus prêts toujours à couper la corde, comme Tartarin et
Bompard au Mont-Blanc.
192
L'ORDRE CATHOLIQUE
C*est un devoir pour nous, dit M. Maurras, d'ofïrir à l'Eglise une
situation privilégiée. Mais si elle trouve la mariée trop belle, ce sera
évidemment son droit de la refuser. — Est-ce bien sûr. Quand il parle
de privilèges, M. Maurras s'incline devant les théologiens catholiques,
comme le cardinal Billot, qui « font observer que ce mot est pris au
sens large ; car c'est au nom d'un droit commun strict, le droit de la
vérité, qu'ils demandent la préséance du catholicisme ^>. Renvoyons son
Fminence à Pascal pour lui faire entendre que la vérité en tant que telle
n'a que faire des préséances, et que ce sont les valeurs sociales conven-
tionnelles qui en ont besoin, qui s'en nourrissent. Mais cette réflexion
nous indique bien que l'Eglise du cardinal Billot ne se reconnaîtrait
pas le droit de renoncer à l'un de ses droits : son domaine spirituel,
qui ccnj;ient le droit à la préséance, est inaliénable. Les idées de
M. Maurras seront dès lors vues de l'œil le plus bienveillant par le
monde de la pourpre et les théologiens romains. Mais il est de braves
curés français qui relisent sans doute certain dialogue de leur confrère
de Meudon : « Sire, nous vous faisons aujourd'hui plus grand, plus
chevalereux prince qui oncques lut depuis la mort d'Alexandre Macedo »
et qui se souviennent que tout le résultat, pour Picrochole, ce
fut de fmir ses jours, après sa déconfiture, comme marchand de
moutarde.
Une autre raison pourrait mettre en méfiance certains catholiques,
très romains ceux-là, contre l'idée d'une Eglise catholique incorporée
à la tradition nationale et, pour cette raison précise, privilégiée.
N'évoque-t-elle pas l'essaim poussiéreux des souvenirs gallicans, et
la figure de ces infatigables légistes dont l'argumentation passionnée
multiplia sur le chevet de la cour romaine pendant trois siècles les
nuits sans sommeil ? Si la place de l'Eglise dans la tradition nationale
exige aujourd'hui que la France l'élève à une situation privilégiée,
la vraie tradition nationale n'était-elle pas autrefois de demander peur
la France, dans l'Eglise, une situation privilégiée de fille aînée et
majeure ? Cela, M. Maurras, ultramontain résolu, l'appelle la turlu-
taine gallicane. Il ne veut nul bien au gallicanisme et il introduit contre
sa mémoire vivace, sa présence impalpable et son avenir problématique
trois sortes de raisons. Il n'appartient pas à notre vraie tradition natio-
nale. Il n'a plus de raison d'être depuis le concile du Vatican, Une
Eglise nationale nous livrerait à Jérusalem et à la Bible.
M. Maurras loue le Syllabus de « n'être pas susnect de concessions
193
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
aux turlutaines gallicanes qui n*ont rien de commun avec le culte du
passé de notre nation ». Evidemment il se montre là bon Méridional,
les Parlements des pays d'oc étant dans l'ancienne France décriés pour
leur ultramontanisme. Mais il paraît surtout sacrifier à ses amitiés
romaines tout un beau plan de tradition française. M. Maurras a d'élo-
quentes pages pour montrer que le Oui est romain, le Non barbare ;
mais entre le oui et le non n'y a-t-il pas une gamme de formules
françaises, même normandes, et surtout la formule critique du
XVlï® siècle, celle d'un Pascal, celle qui dit : jusque là et pas plus loin?
La doctrine gallicane, c'est la raison française en tant qu'elle se sou-
met pour un bénéfice certain. Jansénisme et catholicisme signifient
qu'une âme française fut portée au sein du catholicisme et qu'un sel
français le défendit chez nous contre des puissances espagnoles et
italiennes, comme un sel latin nous défendait contre des puissances
germaniques. Entre Rome et ces formes françaises le roi servait de
médiateur, intervenant contre celle des deux puissances, romaine ou
nationale, qui usurpait : ce fut, de 1614 à la Restauration, toute la
politique religieuse de la monarchie.
Et il n'est peut-être pas exact que tout cela ne soit que de l'histoire
morte et qu'allusion inutile à une tradition coupée : « La turlutaine gal-
licane ne tient plus dès qu'on fait observer que, depuis le Concile, le
catholicisme ayant complété sa définition, il faut le voir comme il se
voit et comme il est, non comme il plait de le rêver ^. » Il est très juste
que le gallicanisme, aux deux sens anciens du mot, comme ensemble de
libertés propres à TEelise de France, et comme doctrine professée par
les légistes, a cessé d exister. Mais le principe formel qu'il représente
est incorporé à l'existence de toute nation catholique et se manifeste
avec d'autant plus de force que la vie catholique de cette nation est
plus intense. Quelles que soient l'obéissance et la fidélité d'un clergé
au siège romain, il arrive souvent des moments où l'immixtion de Rome
dans une affaire de détail, une habitude locale, une tradition nationale,
parait abusive à une partie, grande ou petite, de ce clergé. De là une
résistance qui demeure respectueuse de la discipline, mais qui la respecte
avec des réserves, des détours, et, dans certains cas graves, une oppsoi-
tion plus nette» — Esprit d'orgueil, esprit de Satan. — Attendez :
ce diable apporte sa pierre à l'Eglise. Un axiome politique certain veut
qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste. L'Eglise de France, parce
I . La Politique Religieuse, p. xxv.
194
L'ORDRE CATHOLIQUE
qu'elle était forte, a pu autrefois se défendre en même temps contre
la Réforme et contre les prétentions ultramontaines. Dans les pays où
TEglise est forte, quand il le faut, contre le pouvoir civil, elle se montre
ferme, quand il en est besoin, contre Rome. Lors de Fencyclique
Pascendi et de la décision romaine qui prétendait imposer à tous les
clercs le serment anti-moderniste, les catholiques allemands s'insur-
gèrent. Le cardinal Kopp' déclara que l'Encyclique « ne peut s'ap-
pliquer à des Allemands, qu'elle n'est pas faite pour les catholiques
d'Allemagne », du ton dont un capitaine prussien ferait connaître au
feldwebel d'ordinaire que les pommes de terre gelées sont pour les
hommes et non pour les officiers. L'opinion catholique allemande
résista au nom de la science allemande, de la liberté allemande, de la
probité allemande, de tout ce qui est au-delà du Rhin réputé allemand,
contre l'étranger, le monsignor, les cardinaux Billot, Merry del Val,
Vives y Tuto. Et ce fut Rome qui céda. Le Non possumus des catho-
liques allemands au pape avait sa source dans les mêmes énergies que
le Non possumus des catholiques allemands à Bismarck. La docilité
du clergé et des catholiques français à l'égard de Rome peut être
prisée comme une vertu, mais cette docilité leur vient du même fonds
que leur faiblesse devant l'Etat.
Cette docilité générale à l'égard de Rome ne s'est pourtant pas
étendue, dans le clergé français, jusqu'à adopter avec enthousiasme les
directives romaines de M. Maurras. Sont-ce les vieux ferments galli-
cans, est-ce le nouveau levain moderniste, ou est-ce seulement cette
crainte des représailles que devant une solidarité possible de l'Eglise
avec les partis monarchistes exposait éloquemment par sa lettre
de 1880 au pape le cardinal Lavigerie, est-ce enfin l'esprit de fidélité
aux directions prudentes de Léon XIII et du cardinal Rampolla ?
toujours est-il qu'une bonne partie du clergé n'a pas vu sans inquiétude
ni mauvaise humeur le rôle d'adjudant faiseur de zèle que s'attribuait
VAction Française dans les relations entre l'état-major romain et le
popolo minuto du monde religieux, les dithyrambes de M. Maurras
en l'honneur de la « juste et sainte alliance du froc et de l'épée, du
corps des officiers et des Congrégations religieuse » ^. Ecrivant contre
l'un des prêtres qui l'attaquaient sans ménagement, il s'écrie avec un
étonnement qui m'étonne : « Malveillance profonde, sans mesure
sans frein, et dont j'ignore absolument la source I Que lui avons-nous
1 /(/..p. 260.
193
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
fait ? Pour ma part je ne pense pas avoir causé jamais de préjudice
à M. Pierre, que j'ignorais profondément. » M. Maurras se gausse
ailleurs de Gabriel Monod qui devant ses attaques violentes s 'écriait,
lui aussi : « Qu'est-ce que je lui ai donc fait ? Je ne le connaissais pas. »
Et il énumère abondamment les torts de Monod envers la France, au
nom de laquelle il se porte contre lui partie plus ou moins civile. Que
M. Maurras se rappelle son triomphe sur le Sillon, ou, plus simplement,
qu'il relise le Curé de Tours. Qu'avait fait l'abbé Birotteau à l'abbé
Trubert ? Rien et tout. M. Maurras devait prévoir rigoureusement
à quelles haines sacerdotales l'exposerait sa politique religieuse et
quels germes de guerre ecclésiastique implique la phrase où toute cette
politique est résumée : « UAction Française... rallie les catholiques...
à proportion qu'ils se montrent plus fidèles à l'unité du dogme romain. y>
Conception précieuse pour donner à M. Maurras « l'ordre intellectuel
et moral », beaucoup moins pour apporter à la France et à son Eglise
la « paix publique ».
De sorte que les adversaires catholiques de M. Maurras sont fondés
quelque peu à circonscrire son Génie du Catholicisme sur le même
terrain, dans le même camp de concentration où lui-même relègue
Chateaubriand et le Génie du Christianisme : le grand cimetière déco-
ratif de la littérature des génies. Dans une note de la Politique Reli-
gieuse ^, M. Maurras cite un article du Temps où M. Paul Souday
(Rome alors honorait ses vertus) exposant qu'un Huysmans a plus
de saveur qu'un Fogazzaro conclut : « Pour tout dire, à l'opportu-
nisme ambigu et fade des modernistes, il est loisible de préférer,
par simple goût des belles choses réalisant la plénitude de leur
type, soit la netteté de la pure libre-pensée, soit la splendeur tra-
ditionnelle du catholicisme intégral ». M. Maurras épingle en triom-
phant cette citation, et y voit la preuve que « les sympathies de la
libre-pensée ont finalement abandonné le protestantisme ainsi que
le libéralisme, son succédané. » Le Temps et M. Souday s'embri-
gadent-ils donc dans la « juste et sainte alliance du froc et de l'épée ? »
que M. Maurras s'écrie : « « Une aube se fait peu à peu ? » Attendez.
Supposez que M. Souday ait écrit ceci : « Pour tout dire, à l'oppor-
tunisme ambigu et fade de l'Alliance démocratique, il est loisible de
jpréférer, par simple goût des belles choses réalisant la plénitude de
leur type, soit le net syndicalisme révolutionnaire de la C. G. T.,
I. La Politique Religieuse, p. XL.
196
L'ORDRE CATHOLIQUE
soit le splendide nationalisme intégral de l'Action Française. » M. He-
brard eût demandé à M. Souday s'il était devenu aliéné, et le grand
organe républicain eût fait moins bon marché de l'opportunisme que
du protestantisme. A M. Souday étonné M. Hebrard eût expliqué
que son indifférence dans le premier cas venait de ce qu'il ne s'intéres-
sait pas du tout à l'Eglise, de ce qu'il la voyait réaliser chez les littéra-
teurs la plénitude de son type avec la même bienveillance distante dont
il regardait le gothique épanouir dans la façade de Notre-Dame l'in-
tégrité du sien. Mais quand il s'agit de la politique, c'est une autre
affaire. M. Hebrard, de son bureau et dé son expérience, voyait la
France vivre beaucoup de l'Etat et peu de l'Eglise. Or, par son centre,
un organisme implique à chacun de ses moments ce qui est la condi-
tion de la vie, un « opportunisme ambigu et fade », lisez simplement
une faculté d'adaptation. Il n'est pas d'Etat sans cela. Il n'est pas non
plus d'Eglise vraie, de conscience chrétienne tragique et vivante sans
cela. — Vous confondez le spirituel et le temporel, dira M. Maurras.
Le spirituel exclut l'opportunisme que le temporel implique. Le vers
d'Auguste Comte : Conciliant en fait, inflexible en principe, énonce
la loi de tout spirituel, et le Syllabus est là pour nous le rappeler
magnifiquement. — Pardon, il s'agit pour M. Souday et pour vous,
quand vous considérez ce spirituel, de belles choses réalisant pour
vos yeux et pour votre intelligence la plénitude de leur type et non de
choses vraies qui ne pourraient la réaliser qu'aux dépens de votre
croyance, non de choses bonnes qui ne pourraient la réaliser qu'aux
dépens de votre activité et de ce que le Siège Romain appelait au
temps de Lamennais hœc detestabilis atque exsecranda da libertas artis
librariœ. Et puis le pouvoir spirituel n'est inflexible en principe que
parce que les principes eux-mêmes sont flexibles, peuvent se tourner
et s'interpréter dans les sens les pkis divers (voyez votre Apologie
pour le Syllabus, ô Protagoras !), parce que leur abstraction d'abord,
puis le mouvement même de l'intelligence où ils vivent et par laquelle
ils vivent constituent pour eux un esprit et une présence de concilia-
tion immanente. Mais enfin, tout ce qui est vie, tant dans l'intelligence
que dans l'action, implique conciliation, et tout ce qui est opération
esthétique, création d'art, littérature de génies, implique réduction à
la plénitude d'un type. C'est bien la plénitude d'un type, une essence
religieuse que M. Maurras veut connaître seule en l'Eglise.
Rien n'est plus digne, en somme, d'intérêt et d'estime que le système
de politique religieuse et l'idée du catholicisme romain édifiés par
197
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
M. Maurras avec un grand esprit architectonique de décision et de
hardiesse, à la suite d'Auguste Comte, sur un champ de raison méridio-
nale. Un catholicisme du dehors se développe comme un automne para-
doxal et pur, comme un été de la Saint-Martin après le grand été catho-
lique, total, mûrissant et fécond. Il le suit^ et paraît attendre le moment
où il ira s'asseoir, sur un tombeau, dans une attitude pensive et plas-
tique de génie héroïsé. Comme le système de Comte était une grande
création de logique historique nue, celui-ci dessine une figure de
logique infléchie, assouplie et humaine. Il devait séduire un esprit
sensible à la volupté de tenter « quelque chose de difficile, mais de
grand », un Athénien qui trouve le chef-d'œuvre de l'art dans la fusion
de deux idées opposées, là-bas ionique et dorique, ici païenne et
catholique. On se laisse aller à l'admiration ou l'on demeure sur la
réserve selon que l'on est sensible soit au goût des belles choses réalisant
pour l'esprit « la plénitude de leur type » soit à la situation délicate de
l'Eglise de France, qui, pareille à une forêt frappée et brûlée, aurait
besoin, pour se refaire, non pas qu'on y traçât des routes romaines tt
royales, mais qu'on lui laissât d'abord du silence et du repos.
198
LIVRE IV
TERRE DE FRANCE
LE ROMANTISME
« Ceux qui sont satisfaits n'auront pas à ouvrir ce livre que je soumets
à la raison de tous les Français mécontents. » Ainsi débute YEnqueit
sur la Monarchie. Les premiers sujets du futur roi de France sont,
comme il convient, ces sujets de mécontentement dont Rochefort
voyait la France de 1869 peuplée. Ils ont en général les origines les
plus diverses, et proviennent le plus souvent, ainsi qu'il est naturel
et humain, de mécomptes personnels. La raison suit naturellement,
comm.e l'ombre le corps, ces menus déboires que la République des
camarades, avec la facilité et la débonnaireté de ses mœurs, multiplie
autant et plus que tout autre régime. Si M. Maurras exerce un règne
spirituel sur le peuple de ces sujets, personne ne pensera que son
mécontentement à lui prenne sa source dans des terrains aussi communs
et aussi bas. Ce mécontentement est lui-même royal et misère de roi
dépossédé, il appartient à une démarche de sa raison, à tout un ordre de
hauteurs, de glaciers blancs, de théorie esthétique et de pensée histo-
rique.
M. Maurras remonte loin dans le passé pour y trouver le principe
de notre désordre. La grande lézarde sur notre vieille maison a ses
origines dans les tremblements de terre de la Réforme et de la Révolu-
tion. Puis le temps l'a comblée d'une terre végétale qui la masquait
et la faisait paraître belle et qu'au printemps et à l'été toutes les fleurs
de muraille dissimulaient sous des écharpes d'or. Cette terre végétale
et ces fleurs ce fut la littérature romantique. M. Maurras reporte en
colère sur elle toutes les angoisses que lui inspire la maison branlante.
Cet éclat qui pare les ruines depuis Chateaubriand, il le considère d'une
âme d'architecte. Sa première opération de police consista à nettoyer :
romantisme, campagne critique anti-romantique et cette pure faucille
d'or des Trois Idées Politiques ont frayé le chemin à sa grande campagne
de reconstruction française. Nous ne sommes pas en République,
disait l'ancien archevêque d'Aix, mais en maçonnerie. Pour M. Maurras
nous sommes en République parce que nous sommes en romantisme.
201
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Le romantisme lui-même, d'ailleurs, procédait de la Révolution qui
procédait de la Réforme. A condition de faire craquer bien vite les
cadres abstraits que l'on a provisoirement établis et de voir le courant
des choses sous ces coupures de mots, comme un fleuve sous des
ponts, ces enchaînements de la raison entre les ordres esthétique et
politique ne sauraient être que féconds : « Les rapports entre peuple
et gouvernement, dit finement Nietzsche, sont les rapports typiques
les plus forts sur lesquels se modèlent involontairement les rapports
entre professeur et élève, maître et serviteur, père et famille, chef et
soldat, patron et apprenti ^ ». Ajoutez-y, comme l'avait aperçu Platon,
les rapports intérieurs entre les diverses facultés de l'homme. M. Maur-
ras, venu de la critique littéraire à la politique, a vu naturellement,
d'abord, la vie politique française comme une transgression d'un flot
littéraire, le romantisme, puis il a envisagé la réforme littéraire comme
une conséquence de la réforme politique. Et il a déterminé, ici comme
ailleurs, un sillage intéressant dont on retrouve fréquemment la ligne,
avouée ou dissimulée, dans la pensée française d'aujourd'hui.
Le mouvement néo-classique né des campagnes de M. Maurras a
invité l'esprit français à une révision de certaines valeurs importantes.
Il a constitué dans le calme plat de la littérature la seule école doctrinale,
et il a hérité, en somme, de l'influence de Brunetière que M. Maurras
n'aime pas plus que Comte n'aimait « le jongleur dépravé » Saint-Simon.
Le livre un peu tendu et fumeux de M. Lasserre sur le Romantisme
Français fut le succès le plus retentissant de la critique depuis le
XVÎII^ siècle de Faguet, et Remy de Gourmont en écrivait : « J'attends
M. Lasserre sur les contemporains. Il est capable d'en renouveler les
valeurs et d'en corriger les hiérarchies. » L'école nouvelle réussit
presque à marquer, pour le langage courant, le mot romantisme d'une
signification péjorative, comme s'il s'agissait d'une maladie. Déjà
en 1830, on écrivait couramment que le romantisme n'est pas une
doctrine, mais une maladie, terme d ailleurs très élastique. Une dame,
qui déjeunait d'une assiette de pâtes et d'une pomme, démontrait un
jour à quelqu'un que l'appétit était proprement et rigoureusement
une maladie. Mais enfin, bonne ou mauvaise, cette attitude indique
une critique qui juge plutôt qu'une critique qui comprend.
Une critique de jugement et de doctrine, il sembla d'abord que
M. Maurras dût y prendre, avec moins de connaissances et plus de
I. Htanain, trop humain, t. I, tr. fr., p. 385.
202
LE ROMANTISME
style, moins de système et plus de goût, la place de Brunetière. Il
eût balancé par elle l'impressionnisme nuancé de Lemaître, l'impres-
sionnisme tintamarresque de Faguet. Si la méditation d'un texte de
Demosthène et la vieille maison de Théophraste Renaudot ne l'avaient
amené à élire parmi ses buts possibles une œuvre de restauration poli-
tique, la critique certainement l'aurait mené aux palmes vertes, à la
coupole et à un noble belvédère d'idées. Mais il réfléchit sans doute
que, tout étant commandé par le politique, ce serait là une œuvre
partielle, inefficace, et qu'avant de s'occuper de ce qui fait la beauté
d un corps, il est nécessaire, dans l'intérêt même de cette beauté, de
rechercher, de découvrir et d'appliquer ce qui en fera la santé. Le
Politique d'abord rendait service à la critique elle-même.
Sa conception de la critique était d'ailleurs elle-même politique et mo-
narchique. Un des malheurs du romantisme, une raison de ses défauts,
consista en ce fait qu'il n'eut pas autour de lui une critique de juge-
ment, cette critique que M. Maurras, venu trop tard peut-être, pou-
vait infliger pour son bien au romantisme littéraire, et qu'il s'est décidé à
infliger au romantisme politique. Il écrit de la littérature romantique :
« On n'était plus tenu par le scrupule de choquer une clientèle de gens
de goût, et l'on fut stimulé par le désir de ne pas déplaire à un petit
monde d'originaux extravagants. Plus soucieuse d'intelligence^ (c'était
le mot dont on usait) que de jugement, la critique servait et favorisait
ce penchant ; de sorte que, au lieu de se corriger en se rapprochant
des meilleurs modèles de sa race et de sa tradition, un Gautier devenait
de plus en plus Gautier et abondait fatalement dans son péché, qui était
la manie de la description sans mesure ; un Balzac, un Hugo ne s'effor-
çaient que de se ressembler à eux-mêmes, c'est-à-dire de se distinguer
par les caractères d'une excentricité qui leur fût personnelle *. »
Corriger les écrivains en les rapprochant des meilleurs modèles de
leur race et de leur tradition, telle est la tâche que M. Maurras se serait
proposée en critique, et faute de laquelle, avant lui, le romantisme a
envahi librement toute la littérature. Observons cependant que le
romantisme, de 1 830 à 1 850, accepté, soutenu par le public, a été com-
battu avec acharnement par la critique qui alléguait déjà contre lui
une bonne part des arguments et du décri mis à la mode par ses récents
adversaires. Et la critique n'a guère réussi. Est-il dans sa nature et
dans ses effets ordinaires d'avoir une action sur les écrivains ? C'est
I
1. L'Avenir de F Intelligence, p. 46.
203
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
au temps du romantisme que vécut le roi de la critique, Sainte-Beuve.
Quf:Ile tïit son influence sur les romantiques, sur les auteurs de son
temps ? Nulle. Il est vrai qu'il n'en chercha pas.
M. Maurras dira peut-être : La littérature classique, elle, impliquait
une critique, un goût, une règle ; de là sa supériorité sur le roman-
tisme. — Distinguons. Bien que la pure critique professionnelle ne
date guère que du XVIII^, c'est au XVII^ que nous rencontrons |a
seule œuvre critique qui chez nous ait jamais exercé sur les auteurs une
action profonde et patente, les Sentiments de V Académie sur le Cid,
qui ont déterminé en partie l'évolution de G>rneille, et que Racine a
sûrement médités de près, comme il pratiquait assidûment les Remar-
ques de Vaugelas. Mais les Sentiments ne sont pas une œuvre de critique
professionnel, ils sont le procès-verbal d'une discussion à laquelle
donne lieu chez les interprètes les plus autorisés du goût, réunis en
Compagnie, un important ouvrage nouveau. Ils forment un recueil
collectif d'observations, auquel collaborent des compétences diverses,
ils sont un état du goût en 1636 comme les Remarques de Vaugelas
sont un état de l'usage, et leur autorité leur vient de cette source
collective. Or ce qui, du point de vue auquel nous amène M. Maurras,
' me paraît curieux et important, c'est que précisément cette œuvre de
1636, justement estimée, n'ait jamais eu de lendemain. Lorsque
Richelieu demanda aux compétences littéraires, groupées par lui en
Académie Française, une opinion motivée et détaillée, un rapport qui
pût éclairer le public sur une pièce alors sans commune mesure et
jaillie comme une merveille inattendue et inclassable, il était parfaite-
ment dans la logique de l'Etat français tel que le concevait et l'accou-
chait son génie. Cette besogne commune d'une assemblée de notables
littéraires pouvait être répétée à certaines occasions analogues, telles
que celles d' Andromaque, du Tartuffe, des Caractères, de la NoU'
velle Héloïse, du Génie du Christianisme, des Méditations, d'Hernani.
Personne n'y songea plus jamais. Lorsqu'en 1830 une délégation
de l'Académie alla trouver Charles X pour gémir sur la représenta-
tion d*Hernani, le roi se moqua d'elle. De sorte que les Sentiments
sur le Cid et leur influence sur la tragédie figurent réellement le témoi-
gnage d'un pouvoir spirituel littéraire, tel que le cerveau d'Etat de
Richelieu le concevait comme possible et désirable, mais tel que la
nature des choses le révéla au contraire comme impossible et indési-
rable, et qui ne survécut pas à la première année de l'Académie. Ce
pouvoir spirituel littéraire, seule forme sous laquelle la critique puisse
204
LE ROMANTISME
exercer Tinfluence que M. Maurras lui propose, parait tout à fait dans
la logique du positivisme monarchique. La critique de jugement
réussit une fois, à lorigine de la tragédie classique. Mais en 1830 ni
Charles X ni personne ne pouvaient faire sortir du nouveau Cid un
Horace. Un Maurras de 1830 n'eût pu que conseiller au monarque
d'exécuter contre le romantisme destructeur un mouvement tournant
et de frapper d'abord à la tête politique. M. de Polignac s'en chargea
cinq mois plus tard sans plus de succès. En ce temps là l'art était aisé
et la critique difficile.
Mais que la critique fût d'intelligence ou de jugement, le premier
soin qu'elle dût honnêtement orendre était de définir son objet.
Définir le romantisme une maladie paraît un peu sommaire. Dupuis
et Cotonet cherchent d'autres définitions et ils obtiennent entre elles
celle-ci : « Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui
vagit, c'est la nuit qui frissonne, la fleur qui vole et l'oiseau qui em-
baume... C'est l'infini et l'étoile, le chaud, le rompu, le désenivré,
et pourtant en même temps le plein et le rond, le diamétral, le pyra-
midal, l'oriental, le nu à vif, l'étreint, l'embrasé, le tourbillonnant,
quelle science nouvelle ! ^ » Musset a beau se moquer, tout ce qu'il dit
là se ramène à cette seule idée, de voir dans le romantisme la forme
d'art et même de pensée qui incorpore a. la philosophie, à la poésie,
rU roman (voire même à la peinture devenue une symphonie de cou-
leurs) le plus possible de ce qui paraissait réservé à la musique Un
poète romantique, un enthousiaste de poésie romantique, peuvent
d'ailleurs être inexperts en musique : ce qu'ils réalisent ou aiment dans
leur art n'en participe pas moins de la musique, n'en est pas moins
une musique. Lorsque M. Barrés, à la Chambre, dénonçait en Rousseau
le musicien extravagant, il donnait une définition juste du romantique,
à condition de prendre l'épithète dans son sens originel, point défavo-
rable, de l'inquiète sortie, de l'aventure hors des limites, de tout
ce qui fait « extravaguer » si délicatement M. Barrés lui-même à la
pointe extrême d'Europe, à celle de Sion, à tant de pointes musicales
1 . Dans la même lettre se trouve cette phrase qui contient déjà tous les
grieis de M. Maurras contre le romantisme : « Madame de Staël, ce Blûcher
littéraire, venait d'achever son invasion, et de même que le passage des
Cosaques en France avait introduit dans les familles quelques types de
physionomie expressive, la littérature portait dans son sein une bâtardise
encore sommeillante. »
203
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
et par tant de retombantes fusée». Si le goût de M. Maurras répugne
au romantisme, c est pour ia même raison qu'il n'aime pas Jean^
Christophe^ c'est que
Cet homme assurément naime pas la musique
et qu'il est parti contre elle, sur le sentier de la guerre, pour la traquer
dans tous les coins de sa forêt enchantée.
« Je demande la parole ! » s'écrie M. Barres, et M. Maurras la
demande aussi, et je sais bien ce qu'ils vont dire : qu'une tigresse
d'Hyrcanie ne les a pas allaités, qu'ils honorent la musique, qu'ils
estiment les musiciens, qu'ils se font, lorsqu'eux-mêmes pratiquent
la musique, un plaisir et un devoir d*extravaguer, mais qu'ils entendent
que la musique reste à sa place, qui est large et belle, et qu'elle n'en-
treprenne pas de pénétrer là où elle n'a que faire, singulièrement en
politique. Le maître de M. Jourdain soutient que les malheurs des
Etats viennent tous de ce que la musique n'y est pas suffisamment
pratiquée. Et M. Jourdain l'a cru, M. Jourdain a laissé les musiciens
romantiques extravaguer à cœur joie dans l'Etat : il a applaudi le ténor,
encouragé la contrebasse, félicité les cymbales, c'est toute l'histoire
du X!X® siècle, et voyez le bel ouvrage ! Le vrai romantisme, celui qu'il
faut démasquer et terrasser, n'est pas celui du musicien dans sa
musique, mais celui du musicien hors de sa musique, du musicien qui
extravague partout, confond tout, abîme tout.
« Le romantisme, dit M. Maurras, naît à ce point où la sensibilité
usurpe la fonction à laquelle elle est étrangère, et, non contente de
sentir ou de fournir à l'âme ces chaleurs de la vie qui lui sont néces-
saires se mêle de lui imposer sa direction. » Par une sorte de réverbéra-
tion de son sujet sur lui-même, M. Maurras met sous le romantisme
plus d'ardeur à en exorciser les puissances qu'il ne répand sur lui de
lumière pour en distinguer les significations. Nous voyons qu'il n'aime
pas le romantisme, en vertu d'un goût littéraire et d'un sentiment
politique qui évidemment s'éclairent l'un l'autre, mais l'amènent aussi
à transporter dans l'appréciation littéraire des considérants politiques,
et a donner à sa politique sinon le fond du moins la couleur de ses
antipathies littéraires.
Dans l'ordre littéraire, ce primat de la sensibilité implique un état
de tension lyrique, tout ce qu'amène au jour verbal, en frémissant,
dans une incessante pêche miraculeuse, un filet ruisselant de musique.
206
LE ROMANTISME
Il est raisonnable, très raisonnable, de voir le lyrisme v/ai dans la
strophe contenue d'Horace et de Malherbe et de préférer à une branche
luxuriante de fruits le sac de noisettes fraîches que sont les stances de
Moréas. Mais le romantisme, lui, établit un primat du grand lyrisme
sensuel, comme le classicisme établissait le primat de la tragédie.
Pourtant ce primat honorifique n'enferme ni n'épuise la complexe
et riche république romantique des lettres, où l'on passe, par transi-
tions insensibles, à des formes qui paraissent fort peu romantiques.
Dans quelle mesure par exemple un Balzac, un Stendhal, un Flaubert
sont-ils ou non des romantiques ? Un coup d'œil suffit pour mobiliser
les deux séries de raisons par lesquelles on plaiderait le pour et la
contre. Mais plaidoiries que doivent suivre un exposé du ministère
public et un arrêt du tribunal. Et peut-être l'exemple suivant, pris à
titre de métaphore, serait-il utile pour fixer sur ce sujet délicat les
idées du ministère public. Le fonctionnement du régime parlementaire
anglais implique ce principe que le leader de l'opposition joue, en face
du gouvernement et presque dans le gouvernement, pris au sens large,
un rôle utile, indispensable. Je crois même qu'au Canada il touche un
traitement du budget. C'est ainsi que l'opposition au romantisme est,
dans une certaine mesure, incorporée au romantisme. Le cas de
Flaubert nous montre d'une façon typique comment le romantisme et
le contre-romantisme peuvent coexister chez le même homme, se
rattacher au même principe, se concilier dans la vivante vigueur d'un
grand tempérament littéraire. Aussi M. Maurras a-t-il bien raison
quand il incorpore au romantisme les réactions contre le romantisme,
mais il a tort quand il argue de là qu'elles ne sont que des réactions
apparentes. Le romantisme, selon lui, a eu trois états, romantisme de
1830, Parnasse, symbolisme, « trois états d'un seul et même mal, le
mal romantique. Le romantisme de 1830 ne cesse pas en 1860; il s,s
transforme et se renforce comme au Consulat la Révolution^ ». Et
M, Lasserre dit à son tour : « La réaction contre-romantique de 1860
est dominée par le romantisme. Et le romantisme gouverne encore
celle, si impuissante, qui s'est produite en 1890 contre le déterminisme
et le pessimisme ^ » C'est une loi que toute réaction esc gouvernée par
l'action contre laquelle elle réagit et sans laquelle elle ne serait pas.
Si nous appelons romantisme le primat du lyrisme chez Lamartine
1. L'Avenir de ï îrdeUigence, p. 181.
2. La Romantisme Français» p. 542.
207
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
OU Hugo, le contre-lyrisme, discrédit du lyrisme, et appliqué d'ailleurs
à l'apologie de la passion italienne nue, sera chez Stendhal romantisme
ou conséquence du romantisme. Et l'action et la réaction coexisteront,
indiscernables, tant chez Musset que chez Flaubert. Ainsi, à mesure
que notre idée du romantisme se moule sur la réalité complexe,
nous la reconnaissons mieux jusque dans les colères ou l'ironie qu'elle
excite. Ce serait écrire un supplément trop facile à la série d'Emile
Deschanel que de traiter ici du romantisme de M. Maurras. Bornons-
nous à rappeler qu'aucun être, c'est M. Maurras qui l'a dit, ne peut
« rester l'éternel ennemi d'une part de lui-même ».
Passons au côté politique du romantisme, qui touche de plus près
M. Maurras. « Ronsard et Malherbe, Corneille et Bossuet, défendaient
en leur temps l'Etat, le roi, la patrie, la propriété, la famille et la
religion. Les lettrés romantiques attaquent les lois où l'Etat, la disci-
pline publique et privée, la patrie, la famille et la propriété ; une condi-
tion presque unique de leur succès paraît être de plaire à l'opposition,
de travailler à l'anarchie ^ ». Voilà le îeit-motiv de la lutte contre le
romantisme. II y a là une très grande part d'imagination. Lorsqu'il
s'agit du bon parti et du bon temps, M. Maurras cite quatre noms, et
il est certain que ces quatre écrivains ont défendu, lorsque l'occasion
s'en est présentée, ce que dit M. Maurras. Mais pourquoi, lorsqu'il
s'agit des lettrés romantiques, ne fournit-il ni un nom ni un exemple ?
Parce que ces exemples se retourneraient en grande partie corïtre lui.
Pendant toute sa période ascendante, jusqu'en 1843, le romantisme
fut, ou bien, avec Lamartine et Hugo, à peu près conservateur en poli-
tique, ou bien, avec Gautier et Musset, à peu près indifférent. Aucun
des lettrés romantiques n'a contribué, même d'une veilîéite de son
petit doigt, à la révolution de 1830. (Si en 1848 V Histoire des Girondins
descendit dans la rue, ce fut pour en chasser le roi des barricades :
c'était le lapin monarchique qui avait commencé.) Au contraire elle est
préparée par des voltairiens, des hommes de goût et d'éducation aca-
démiques et classiques, comme Thiers, Mignet, Carrel, les équipes
du National et du Constitutionnel. Aucun n'a attaqué d'une façon systé-
matique les lois et l'Etat. Au contraire Victor Hugo, Lamartine, ont
réclamé des lois nouvelles, ce que nous appelons des lois sociales :
héritiers du XVIII^ siècle ils ont péché seulement par une foi trop
candide dans l'efficace suprême et toute-puissante de la loi. Cela
1. L'Avenir di r Intelligence» p. 47.
208
LE ROMANTISME
regarde la discipline publique. Quant à la discipline privée, M. Maurras
attache-t-il de l'importance à des fantaisies candides comme celles du
bon Théo, Fortunio et Mademoiselle de Maupin ? Les romantiques
anglais, Byron et Shelley, ont ici un autre tempérament et une autre
envergure. Qu'on se souvienne de la place que tiennent le sentiment
et l'apologie de la vie de famille chez Lamartine et chez Hugo. Chez
Musset comme chez Baudelaire, la débauche s'accompagne presque
toujours de mauvaise conscience, et l'âme la déteste quand la chair
faible y cède. La patrie ? N'est-ce pas du romantisme qu'est né en
France le grand lyrisme patriotique, celui de l'ode nationale à la Hugo,
qui a ajouté sa quatrième corde, la plus sonore, au discours de Ron-
sard, au poème officiel de Malherbe, à la tragédie cornélienne ? La
propriété ? Quel écrivain romantique a donc attaqué formellement le
principe de la propriété individuelle ? » Cette malle doit être à lui »,
murmure, du romantisme, M. Maurras devant la malle barbue de 1 848.
Ainsi le Dauphin, fils de Louis XV, à qui son précepteur énumérait
les crimes de Néron lui demanda : « Ne pensez-vous pas qu'un pareil
coquin devait être janséniste ? » .
N'exagérons d'ailleurs, à notre tour, rien. Il n'est pas de groupe
littéraire un peu complexe où toutes les tendances de l'ordre politique
et social ne soient représentées. Exclurons -nous, par exemple, du
classicisme Fénelon que Louis XIV appelait le bel-esprit le plus chimé-
rique de son royaume ? — Il y a tout de même, tant dans le romantisme
que dans le contre-romantisme, son frère ennemi, des éléments de
source et de tendance révolutionnaires, ou du moins nettement adverses
de ceux qu'approuve et adopte la pensée de M. Maurras. Mais il semble
que, parmi les romantiques et leurs voisins, M. Maurras dénonce
avec le plus d'âpreté ceux-là même auxquels, peut-être, il doit le
plus, et que cet enfant dru et fort réserve à sa nourrice ses plus vigou-
reux coups de poing.
Voici. La doctrine politique de M. Maurras est le nationalisme
intégral, qui comporte d'abord un élément de raison et de volonté :
tout subordonner au salut public, en définir les conditions et les réaliser
par tous les moyens ; — ensuite un élément de sensibilité : se sentir
Français par toutes ses racines et ses fibres. Français de son pays et de
son terroir, fruit d'un arbre, d'une tradition, d'un ciel, attaché à sa
grande patrie par l'intermédiaire nécessaire de sa petite patrie. Si, par
le premier côté, M. Maurras procède de maîtres politiques, par le
second il est un fils spirituel de Mistral et un frère de M. Barrés. Mais
209
M
LES IDÉES DE CHARLES MAURRÂS
quelles sont les figures anciennes de cette idée et de ce sentiment, en
tant qu'ils fleurissent sur un visage des lettres françaises ? L'âge
classique ne les a pas connus ; nous ne voyons jamais un auteur du
XVII® siècle reprendre la belle tradition de la Pléiade, du Vendômois
Ronsard ou de FAngevin du Bellay, parler, avec quelque complaisance
et quelque tendresse, de sa province. Il en est de ce sentiment comme
de celui de la nature. Gautier trouvait dans toute la littérature clas-
sique, deux vers pittoresques, l'un du Cid et l'autre du Tartuffe. De
même il ne me souvient pas, chez nos classiques, d'une autre trace de
sentiment local qu'une ligne d'une lettre où Descartes se dit avec quelque
satisfaction « un homme né dans les jardins de la Touraine ». Il semble
qu'un homme du XVI i^ siècle se rapetisse en se rattachant à une petite
patrie, tout aussi bien qu'en aimant le souvenir de son enfance et en
ne la considérant pas comme une infirmité de la condition humaine.
Or l'homme qui a porté le premier avec fierté le nom de sa petite
patrie, qui a tiré de là des émotions et même des idées (les idées adverses
de celles de M. Maurras) c'est celui-là même par qui s'est exprimé
dans toute sa musique le sentiment de la nature, c'est le citoyen de
Genève, le métèque Rousseau.
Et un tel sentiment prend un peu de ses origines, de ses résonances
Et de sa valeur littéraires, dans ce fait qu'il est une nostalgie, qu'il est
repensé du dehors et qu'il cristallise dans l'exil. Aussi bien que Rous-
seau, M. Maurras et M. Barrés attestent qu'il n'éclôt pas dans le
terroir idéalisé par lui, mais dans le séjour, les imaginations et les
langueurs de Paris. Peut-être est-ce seulement chez un enfant délicat
Bt sensitif de Paris que pouvait se composer en une idée vivante la
somme de ces nostalgies, que la France devait apparaître comme le
composé et le chœur de ces provinces, le point de vue central de ces
monades et la figure de leur harmonie. Et ce fut en effet l'œuvre de
Micheîçt. Les fonds décoratifs et sentimentaux, la terre et les morts,
tout cet orchestre actuel des vqix traditionnelles et provinciales, tout
cela sort du Tableau qui ouvre le deuxième volume de V Histoire de
France. Ce Tableau marque une date non seulement dans l'histoire de
la prose française, mais aussi dans celle de l'unité et de la conscience
françaises ; il formule, par son étinceîante densité, comme un trésor
dans un coffre, la somme pure du patriotisme français. Or Michelet
est dénoncé par M. Maurras comme le plus dangereux malfaiteur,
après Rousseau. Il figure dans les Trois Idées Politiques conime l'ex-
pression la plus nette de la folie romantique et révolutionnaire. « Un
210
LÉ ROMANTISME
esprit pur et libre se décide par des raisons et, en d autres mots, par
lui-même : le sien cédait, pour l'ordinaire, à ce ramassis d'impressions
et d'imaginations qui se forment sous l'influence des nerfs, du sang, du
foie et des autres glandes. Ces humeurs naturelles le menaient comme
un alcool. » Serait-il difficile de discerner chez M. Maurras les humeurs
naturelles de Provençal blanc qui, plus peut-être que l'équitable raison,
le conduisent contre Michelet et lui font méconnaître une des racines
par lesquelles le traditionalisme monarchique lui-même a pu s'ins-
taller dans notre sol intellectuel ?
Mais est-il vraiment possible de marquer le moment précis où,
chez un homme qui pense, « la sensibilité usurpe la fonction qui lui
est étrangère », tient le rôle de guide au lieu de servir de moteur ?
Existe-t-il un critère qui permette de discerner clairement, et non
simplement à titre d'impression littéraire, de plaidoyer momentané,
le moment où elle croit guider du moment où elle meut ? « On peut
se passionner sans aucun romantisme », dit M. Maurras citant en
exemple Bossuet. Pourquoi Bossuet passionné contre Luther n'est-il
pas romantique, alors que Michelet passionné contre Madame de
Maintenon est romantique ? Au fond tout grand art, classique ou
romantique, tout beau et total rythme humain consiste dans l'ample
mouvement d'une sensibilité forte qui s'ordonne ; il donne sa fleur
quand la passion par lui s'épure et qu'il en lève l'image dans la paix.
Un Michelet va à la Fête des Fédérations et au Tableau de la France
comme Bossuet à V Exposition de la Doctrine Catholique ou au Sermon
sur r Unité de V Eglise. Jocelyn et les Contemplations se terminent sur un
apaisement aussi bien qu Horace et que Phèdre, parce que depuis
VIliade c'est là le nombre d'or qui règle les musiques de l'art et de
ame.
Mais M. Maurras poursuit encore ici le romantisme. Ce que le
romantisme aurait détruit, ce serait un certain tragique de la vie, et
peut-être même une certaine grandeur possible de la passion. « A force
de tout relâcher, les romantiques ont créé ce vil Olympe de héros
dissolus, d'où semblent retombées des générations toutes faites d'ar-
gile ^ ». Le romantisme n'a ployé, utilisé la passion que pour l'exhaler
dans une paix découragée et ne sachant, au lieu de l'affronter, que
tantôt l'aduler et tantôt la dissoudre. « Il n'est jamais question aujour-
d'hui que de sentiments, écrivait M, Maurras dans la préface du
l. Les Amants de Venise, p. 287.
211
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Chemin de Paradis. Les femmes, si brisées et humiliées par nos mœurs,
se sont vengées en nous communiquant leur nature. Tout s*est efféminé,
depuis l'esprit jusqu'à l'amour. Tout s'est amolli. Incapable de disposer
et de promouvoir des idées en harmonieuses séries, on ne songe plus
qu'à subir. » Des générations toutes faites d'argile M. Maurras verrait
sans doute l'équivalent d'art dans une forme poétique trop spontanée
qui ne sait que se complaire indéfiniment dans son abondance oratoire
ou dans ses ressources verbales et que céder au flux et à la magie des
mots.
En d'autres termes le romantisme lui est apparu comme la forme
littéraire de ce que la République des camarades a installé en plein
dans le centre de l'état politique, la facilité. Lamartine qui la possédait
démesurément l'appelle la grâce du génie, et le classique qu'était au
fend Musset se moque de lui. « Avez-vous lu JocelyUy l'abbé ? — Oui.
Il y a du génie, du talent, de la facilité. » Et dans une autre édition de
// ne faut jurer de rien, comme l'interlocuteur de M. Harpin, il efface
Jocelyn pour le remplacer par Eugène Sue... Cette facilité qui coule
de sa plume dans ï Histoire des Girondins comme elle coulait de la
bouche même de Vergniaud, elle s'écoulera dans la rue quand l'/Z/s-
toire des Girondins y descendra en 1848 ,* elle est l'essence même, la
pente naturelle du régime républicain et de la démocratie. Elle figure
un acte de foi dans une sorte de facilité suprême qui serait à la racine
de l'être, dans une disposition des choses à se faire toutes seules, idée
tellement naturelle au philosophe démocratique de la Réalité du
monde sensible qu'il nota comme une révélation prodigieuse (et vite
oubliée) l'apophtegme contraire. Cette croyance, en relâchant les
sources de résistance, les fibres combatives, les énergies de réaction,
en faisant de la paix par exemple une sorte d'état naturel qui s'institue
et se maintient de lui-même, représentait à M. Maurras, lorsqu'il
écrivait Kiel et Tanger, « cinq cent mille jeunes Français couchés froids
et sanglants sur leur terre mal défendue ».
Il n'y a pas longtemps, M. Maurras écrivant son article quotidien
de V Action Française, une nuit d'avions allemands, l'intitula tout
naturellement Philosophie de Falerte. Devant ces gens affolés qui
couraient en hâte aux abris, M. Maurras songeait à l'essence de la
paix et de la guerre. Il semblait que sur la capitale, fourmilière émue
par le talon des puissances supérieures, cet état de trouble fût une
exception, un scandale, le bouleversement de l'ordre et de l'assiette
naturelle. M. Maurras invitait son lecteur à voir là au contraire un
212
LE ROMANTISME
retour à Tétat normal. La vie, la société sont en état àe guerre et de
luttes perpétuelles, la vie est une réaction, et, selon la profonde défini-
tion de Bichat, Tensemble des forces qui luttent contre la mort (exacte*
ment la direction sur laquelle s'embranche la cosmogonie bergsonienne
de V Evolution Créatrice...). Cette définition est, selon M. Maurras,
« une vue de profonde philosophie, qui rend hommage a la qualité
exceptionnelle, merveilleuse, réactionnaire de la vie, au milieu des
assauts acharnés qui lui sont livrés de toutes les parts. Ainsi, la notion
de la paix, inspirée de son vrai amour et de sa juste estime, doit être
conçue par rapport à la multitude infinie des éléments et des puis-
sances qui conspirent tantôt à l'empêcher de naître, tantôt à la détruire
à peine est-elle née ». Et il disait puissamment cette tension vigilante,
cette carapace fragile et tenace de courage et de génie humains sus-
pendues dans l'atmosphère de la nuit sous les étoiles pour entretenir
sur l'humanité menacée une enveloppe légère encore et précaire de
sécurité.
Idée austère et tonique, pessimisme sain comme l'amertume du sel,
domination de l'ordre mâle, cet aspect à la fois viril, courageux et
triste du Thésée au Parthénon et de l'Adam à la Sixtine, — la racine
élémentaire et la base originelle de la virilité et de l'énergie. A des
« générations toutes faites d'argile » celui qui s'agenouillait devant
une colonne des Propylées doit proposer l'exemple du marbre, du
bronze, de la matière dure.
L'argile elle-même y trouve son compte, et par les bronziers pélo-
ponnésiens l'art est conduit à Tanagra. « Pour bien aimer il ne faut
pas aimer l'amour, il ne faut pas le rechercher, il est même important
de sentir pour lui quelque haine. S'il veut garder toute la douceur de
son charme et toute la force de ses vertus, l'amour doit s'imposer
comme un ennemi qu'on redoute, non comme un flatteur qu'on appelle..
Sans doute, quand l'objet est fort, quand il est digne, quand la passion
est puissante, est-il bon que ce soit le trouble, en fin de compte, qui
l'emporte ; plus l'obstacle aura été élevé, énergique la résistance, plus
ce trouble victorieux aura gagné d'éclat ou de durée et pourra donner
de délices. Telle est la grâce de la sagesse, tel est le prix de la raison,
que leur frein serré constitue la condition dernière de tout plaisir un
peu intense et pénétrant. Elles seules composent une volonté ferme,
un corps pudique et un cœur vrai \ »
I . Les Amants de Venise, p. 267.
213
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Ainsi le romantisme ne (ait pas seulement déchoir le prix de l'ordre,
niais le prix encore de ce qui rend belle, en tant qu'elle est redoutée
et retardée, la rupture de l'ordre. Cette touche, que l'on croirait d'abord
ultra-romantique et qui nous est donnée comme ultra-classique, elle
tire, elle aussi et au même titre que le sentiment par elle indiqué, sa
valeur de son exception, de son isolement dans la pensée de M. Maur-
ras, de ce qui la fait scintiller comme un pic inattendu, d'ordinaire
voilé sous le rideau d*une volontaire nuée. N 'atteignons-nous pas là
comme un hédonisme transcendant, frère plus aigu et paradoxal de
celui qu'aménage savamment l'œuvre de M. Barrés ? Cette vie double,
qui à une nature grossière n'apporte qu'hypocrisie, une âme bien née
la connaît et la construit comme l'effort, tantôt humainement infruc-
tueux, tantôt divinement réussi d'une discipline. Et en effet la culture
du XVII ^ siècle, les racines de notre art classique, plongent dans ces
assises. L'homme d'alors, né chrétien et français, vivait sur deux
registres opposés, naïvement et puissamment, celui du monde et celui
de la religion. De là, en partie, chez Descartes et chez Pascal, chez
Corneille et chez Racine, un invincible dualisme, un perpétuel travail
tantôt pour distribuer méthodiquement dans les deux ordres les
objets de la nature humaine, tantôt pour ployer et réduire un ordre à
l'autre. Ce dualisme fait du tragique le sommet même de cette culture.
Dès le XVII ^ siècle il est tourné en ridicule par Molière, ou plutôt
Molière pose la question sur le terrain comique, tant avec le Mison"
thrope qu'avec Tartuffe. La franchise d'Alceste annonce si bien îe
philosophe de Genève que c'est tout juste si Rousseau, lorsqu'il
reproche à Molière d'avoir rendu Alceste ridicule, n'estime pas, dans
son délire de la persécution, que Molière l'a personnellement visé, —
et Camille Desmoulins prétendra reconnaître en Philinte un feuillant,
en Alceste un jacobin. Au sentiment de la vie double que la religion
catholique entretient savamment, parfois dangereusement, succède
une passion de simplicité, de franchise, d'unité.
Donc tandis que le secret de la culture est en partie dans une con-
science qui discerne, dans une force qui hiérarchise, dans un fyein qui
discipline, le romantisme a simiplifié tout ctla à l'excès. Il a prétendu
aller tout droit au^bout de tout, il a mutilé la vie en ne la viva/it que sur
un plan. Et tout cela n'est pas faux, et il hut savoir à M. Maurras le
meilleur gré de nous le dire ou de nous le suggérer. Seulement, ici
encore, nous ne devons pas oublier de porter en "compte au roman-
tisme le bénéfice de nos remarques de tout à l'heure. Il nouç a fait
214
LE ROMANTISME
sentir plus profondément le besoin de ce qu'il méconnaissait si grandio-
sement. On ne peut le séparer des réactions qu'il provoque» des examens
de conscience qu'il oblige à faire, des nostalgies qu'il fait éclore, des
beaux enfants qu'il a nourris et qui s'exercent à le battre. Certes il
est une délicatesse de culture, une riche complexité de vie en partie
double, qui manque aux Lamartine et aux Hugo, même aux Vigny et
aux Baudelaire. Mais peut-on séparer du romantisme ceux qui ont cons"
truit du romantisme et contre lui cela même qu'ils ont reconnu lui man-
quer, les Stendhal, les Sainte-Beuve, les Renan, les Flaubert, les Barres,
les Maurras ? Nous avons là non pas certes un bloc, mais une unité
complexe et vivante, riche, nuancée, équilibrée. Les Français, à
M. Maurras, paraissent le peuple qui « après Rome, plus que Rome,
incorpora la règle à l'instinct, l'art à la nature, la pensée à la vie ».
Mais précisément romantisme et contre-romantisme font surgir
dramatiquement devant la critique une vivacité d'instinct, une pro-
fondeur de nature, une puissance de vie, qui ne se laissent pas incor-
porer à fond toute la règle, tout l'art, toute la pensée. La résistance
qu'ils leur opposent, l'étoffe ou la matière dont ils les dépassent,
donnent même à la règle, à l'art, à la pensée, leur tragique, leur intérêt,
leur humanité. S'il y a en eflFet dans le romantisme quelque chose de
démesuré (le mot, qui se place bellement à la rime et s'y accorde avec
azuré, est pris toujours chez Hugo, Banville, Heredia avec un sens de
magnificence et d'éclat), l'ombre de ce démesuré céleste s'est projetée
sur la terre comme un goût plus cher et plus fervent de la mesure.
Quun éclate de chair humain et parfumant ï
Le pied sur quelque guivre oà mon amour tisonne^
Je songe plus longtemps, peut-être, éperdûment
A l'autre, au sein brûlé d'une antique Amazone I
215
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
II
LA DÉMOCRATIE
Révolution, démocratie, république, tout l'ordre politique contre
lequel s*est armé M. Maurras est associé de près au romantisme qui
l'a sinon engendré, du moins légitimé et déchaîné. Il faut le louer d'avoir
posé le problème politique avec cette ampleur, d'avoir placé sur une
même ligne et expliqué l'un par l'autre le spirituel et le temporel du
siècle. Il n'était pas le premier, et les romantiques lui avaient eux-mêmes
montré le chemin. Dans la Réponse à un acte d'accusation Victor Hugo
pousse jusqu'au bout, avec une verve illimitée, la comparaison de sa
révolution littéraire avec la révolution politique de 1 789. Il a fait pour
les mots ce qu'elle avait fait pour les hommes. Mais on peut aller plus
loin et parler plus sérieusement que cette im-agerie d'Epinal. Le point
de vue le plus général sous lequel on envisagerait ce parallélisme du
politique et du littéraire serait, je crois, celui-ci : le romantisme a mis
derrière l'humanité, la pensée, la poésie, une substance dont tout le
reste n'est que manifestation passagère, la Nature. Romantisme,
naturalisme, symbolisme, l'acceptent pareillement comme la réalité
suprême qui commande l'homme, comme la mer universelle où
retombent toutes les gouttes d'eau individuelles. Elle est donnée chez
eux comme un élément. Au contraire l'art classique, qui était un art
humain, réalisait la nature sous les espèces de l'homme. Du XVII^ siècle
au XIX*^ s'est faite la grande transgression musicale, dont les eaux
sonores ont tout envahi. Cette impression que nous verse magnifique-
ment la poésie romantique, je la retrouve transposée en l'ordre poli-
tique, mais toujours de même fonds et révélant les mêmes racines origi-
nelles, quand je lis les derniers chapitres de la Démocratie en Amérique
où Tocqueviîle, avec une clairvoyance ironique, détachée, à peine
teintée de mélancolie, développe, en le style élégant et nu qu'il tient
de Montesquieu, en petites phrases égales et douces, le mouvem.ent
d'irrésistible marée dont la démocratie submerge peu à peu les sociétés
216
LA DÉMOCRATIE
humaines. Peu à peu cette démocratie s*anime, occupe tout, déborde
tout, comme le Satyre de Hugo devant Tassemblée des dieux. Elle
investit l'humanité et l'espace, pareille à la Nature romantique, avec
la puissance d'un élément. On pense aux personnifications pan-
théistes de Flaubert dans la Tentation de Saint Antoine. C'est en
eftet à la tentation du vieux solitaire qu'a été soumise l'intelligence
du XIX^ siècle. Les puissances multiformes du nombre et de la
matière se sont imposées d'abord à elle par la force, puis se sont
enracinées dans son consentement, se sont fait accepter et flatter,
M. Maurras les désigne d'un nom sans honneur : « Taine avait dit le
crocodile. Mais, de grâce, pourquoi le crocodile plutôt que le chameau,
l'âne et la vipère ? Basse méchanceté, sottise, veulerie, tout cela est
républicain-démocratique. Notre ami a trouvé un sobriquet plus syn-
thétique. Il a écrit : la Bête, et tout le monde a reconnu le funeste
animal ^, » Le vicomte de Tocqueville s'exprimait en termes plus
amènes : sous les lucides périphrases de la Démocratie en Amérique il
pensait parfois la même chose. C'est la même Bête que Renan a
introduite dans son Caîihan. Mais l'auteur de la Réforme intellectuelle
et moralcy dégoûté par la nullité des vieux partis, séduit par les préve-
nances dont la démocratie l'entourait, par la liberté complète et les
complaisances aimables qu'elle ménageait à ses travaux intellectuels,
montra Caliban en voie de s'humaniser, et d'établir, en succédant à
Prospero, un gouvernement sortable.
M. Maurras n'a pas regardé sans effroi l'Intelligence amoureuse,
comme Titania, du nouveau Bottom, et caressant, enguirlandant (de
fleurs en papier, celles des estrades officielles) ses oreille d*ânes. Devant
ce retour offensif des puissances que symbolise le marais de Marthe,
il s'est tenu plus ferme à l'autel des divinités poliades et aux pierres
du rocher d'Aristarchè. Il a vu dans le vicomte de Tocqueville le
successeur direct de ce marquis de la Fayette qui
Fit à Leviathan sa première layelte
comme dit, en une belle rime qui a raison, Victor Hugo. Ainsi que
saint Antoine il a su résister à Timmense diablerie orientale, ojystique
et romantique. A une Belle Jardinière où. le crayon de Foiain a
figuré la démocratie arrosant les lys, il crie verveusenient : « Oui l
L Enquête, p. 155.
217
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
te voilà, Démocratie, épais arrière-train et croupe de bête mystique,
grave accumulation de ce poids de bassesses qui te tirent, à chaque
instant, un peu plus près de ton élément naturel !... La Belle Jardinière
crie à première vue : Je suis bien cette juive que vous appelez Répu-
blique. Ne me regardez plus, si je vous fais horreur, mais, l'œil baissé,
comprenez-moi. Comprenez : je suis la bêtise et je ne peux pas être
moi sans préparer et confectionner mon contraire ; comme Catoblépas,
qui se ronge et se dévore sans le savoir, je me tue à faire le jeu de mes
ennemis déclarés ^, »
Quand il explique le romantisme en deux importants ouvrages, les
Amants de Venise et le beau morceau du Romantisme Féminin, M. Maur-
ras ne se défend pas d'une estime éclairée pour la poésie romantique,
d'une tendresse pour ceux qui furent les liéros et les victimes du
romantisme. Mais aucune atténuation dans ses jugements sur la
démocratie : la démocratie c'est l'anarchie, c'est le mal, c'est la mort
« La cité antique est tombée en décadence quand le ver de la démocratie
l'a rongée; et les parties du monde moderne auxquelles le même
animalcule immonde s'est attaqué inclinent au même destin ^. »
Défendre la société contre ses ravages, telle est l'œuvre qu'il s'est
proposée, tonique par sa difficulté, escarpée par son but. Sa haine de
la démocratie est fondée sur trois raisons : la démocratie est le contraire
de l'organisation, — elle est la société à l'état de consommation et
non de production, — elle représente dans l'intelligence politique la
critique qui ne peut que détruire, mais ne sait pas édifier.
; Le problème dit de l'organisation de la « démocratie » a fait le sujet
de nombreux ouvrages, généralement peu substantiels. On déclare que
c'est un problème vital auquel il est nécessaire d'aviser, puis après
quelques tours de passe-passe, on se confie aux forces de la « vie », on
constate une pagaille présente, dont on fait un tableau pittoresque, et
l'on conclut que la démocratie saura probablement « se débrouiller ».
Mais le système D n'est, dans l'ordre politique comme dans l'ordre
1 militaire, qu'une rallonge que met l'esprit d'initiative à une organisa-
^tion qui lui préexiste et qui lui donne sa base. Le terme d'organisation
jde la démocratie est simplement, d'après M. Maurras, un terme con-
tradictoire, un fer en bois, « Une démocratie est nécessairement amorphe
^et atomique, ou elle cesse d'être une démocratie. Une démocratie ne
1. Enquête, p. 386.
2. U Action Française et la Religion Catholique, p. 316*
218
LA DÉMOCRATIE
s organise pas ; car « Tiaée d'organisation, à un degré quelconque,'
exclut, à un degré quelconque, l'idée d'égalité. Organiser, c'est di^é-
rencier, et c'est, en conséquence, établir des degrés et des hiérarchies.
Aucun ordre ne saurait être égalitaire, si ce n'est dans les types les
plus humbles et les plus récents de la vie politique, en des sociétés très
pauvres et dénuées de toute complexité ^. »
Logiquement, cela se tient en perfection et demeure irréfutable.
Le raisonnement de M. Maurras porte, au spirituel, contre l'idée
démocratique incorporée au spirituel de l'Etat républicain, contre la
notion de démocratie intégrale. Il suit les théoriciens démocratiques
sur leur terrain et leur démontre leur absurdité. C'est son droit et c'est
leur faute. Mais il ressort des paroles de M. Maurras et de la saine
raison qu'il n'y a pas, qu'il n'y aura jamais, de démocratie intégrale
sinon dans un monde anarchique dont la Russie actuelle elle-même ne
donne qu'un faible crayon.
Seulement la République ne constitue pas une démocratie intégrale.
Et M. Maurras est le premier à en convenir, ou plutôt à l'établir
triomphalement : l'organisme politique appelé République française
ne vit que par un reste ou une imitation du vieil ordre monarchique,
et par l'existence d'une aristocratie politique qui le gouverne, celle
dite des quatre Etats. Lorsqu'il se dit démocratie il ment ; quand la
loi parle d'égalité « la loi ment, et, les faits quotidiens mettant ce
mensonge en lumière, ôtant aux citoyens le respect qu'ils devraient
au régime politique de leur pays, ceux-ci en reçoivent un conseil per-
manert d'anarchie et d'insurrection » ^. Il y a donc contradiction entre
le spirituel et le temporel de l'Etat. Un régime qui séparerait les deux
pouvoirs leur permettrait d'avoir raison chacun sur son terrain, un
régime qui les confond ne peut les faire cadrer ensemble que par des
sophismes ou des mensonges.
Si la République n'est pas une vraie démocratie, si ce poulet est
baptisé indûment carpe, il se pourrait donc qu'elle fût un bon gouver-
nement... — Y pensez-vous ? s'écrie M. Maunas. Considérez sur
quels fondements peut être bâti un Etat qui retient à sa base un pareil
mensonge. Et puis, si la démocratie n'est point dans ce qui fait l'être de
l'Etat, c'est-à-dire dans le minimum de force qui lui permet d'exister,
elle est dans toutes ses causes de faiblesse et de ruine, elle est l'ensemble
1. Enquête, p. 117»
2. /j..p. n;.
219
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
même de ces causes. Elle se développe incessamment, portant avec
elle la maladie et la mort, grâce aux funestes institutions de l'an VIII,
qui « travaillent depuis cent ans à affaiblir, faute de pouvoir les détruire
complètement, la famille, l'association, la commune, la province et,
en bref, tout ce qui seconde et fortifie l'individu, tout ce qui n'enferme
pas le citoyen dans son maigre statut personnel. »
La démocratie pure n'existe pas. « Ce qui existe en France depuis
la funeste Déclaration des droits de l'homme, c*est un état d'esprit
démocratique ». Bien. Mais il existe aussi un état d'esprit aristocratique.
A la page suivante M. Maurras écrit : « Il serait ridicule de dire que
nos mœurs sont démocratiques. Tout observateur attentif distingue,
au contraire, que les différences de classe se marquent et s'accentuent
en France de jour en jour ^. » Bien encore : des mœurs ne vont
pas sans un état d'esprit. Et il existe enfin un état d'esprit monar-
chique. La République est l'absence du roi, mais cette absence
garde l'empreinte de l'absent. Les institutions de l'an VIII, dont
se plaint M. Maurras, et qui nous régissent non politiquement,
mais administrativement, sont des institutions monarchiques, une
mauvaise monarchie mais enfin une monarchie. Qu'est-ce à dire sinon
que la France, absolument comme tous les Etats un peu complexes
du monde, ceux du passé et ceux de l'avenir, représente un gouverne-
ment mixte ? La théorie du gouvernement mixte, formulée par
Aristote (d'après Platon) et jugée par lui le meilleur gouvernement
était, comme en fait foi le De Repuhlica de Cicéron, incorporée a l'opi-
nion éclairée et à la sagesse des anciens. Ce n'est pas seulement le
meilleur gouvernement, mais tous les gouvernements même médiocres
qui sont mixtes, et qui comportent une dose plus ou moins modérée
de démocratie. Dans un vigoureux chapitre de la Politique Religieuse,
M. Maurras se moque beaucoup du vicomte d'Haussonville qui avait
allégué que l'Eglise « offrait le parfait modèle d'une société démocra-
tique où la naissance ne conférait aucun droit. » M. Maurras n'a pas
de peine à montrer que l'Eglise, sauf en ce qui concerne l'hérédité
impossible dans une hiérarchie de célibataires et dans une société
spirituelle où l'on n'est introduit que par la naissance du baptême, a
une constitution aristocratique et monarchique. C'est vrai. Mais
enfin, dans notre langage d'aujourd'hui, le sens de démocratie ne se
borne^pas plus à celui de gouvernement par le peuple que le sens
1. Enquête, p. 119.
220
LA DÉMOCRATIE
J*EgIîse à celui d'assemblée : démocratie et démocratique s'entendent
de tout système politique et social où les hommes sont classés par
d'autres inégalités que celles de la naissance, par celle de l'intelligence
ou de la vertu ou de l'argent ou de l'intrigue. Une société aristocratique
comme l'Eglise pourra être démocratique par là. Une société démocra-
tique par ses efes (l'émiettement individuel) comme celle créée par
les institutions de l'an VÏII est aristocratique par ses moyens (les
familles où elle recrute son personnel) et monarchique par sa source
(Bonaparte et les successeurs de Bonaparte). La monarchie de M. Maur-
ras s'accommode d'ailleurs fort bien de cette triple formule : monarchie
dans l'Etat, aristocratie dans le gouvernement local, qui s'organiserait
autour des familles-souches, démocratie dans les corps, Instituts ou
Syndicats, qui sont des sociétés d'égaux.
« Le moindre individu, dit Gœthe, peut être complet, à condition
de se mouvoir dans les limites de ses aptitudes et de sa compétence. »
La démocratie aussi peut se mouvoir sans usurper dans les limites
de ses aptitudes et de sa compétence. Mais ces aptitudes, précisément,
M. Maurras les limite à ce peu de choses : consommer ce que les régimes
constructeurs ont produit.
« Mon ami Maurice Barres s'est publiquement étonné que j'eusse
rapporté d'Attique une haine aussi vive de la démocratie. Si la France
moderne ne m'avait persuadé de ce sentiment, je l'aurais reçu de
l'Athènes antique. La brève destinée de ce qu'on appelle la démocratie
dans l'antiquité m'a fait sentir que le propre de ce régime n'est que de
consommer ce que les périodes d'aristocratie ont produit. La produc-
tion, l'action, demandait un ordre puissant. La consommation est
moins exigeante : ni le tumulte ni la routine ne l'entrave beaucoup.
Des biens que les générations ont lentement produits et capitalisés,
toute démocratie fait un grand feu de joie. Mais une flamme est plus
prompte à donner des cendres que le bois du bûcher ne l'avait été à
mûrir, et ainsi ces plaisirs du bas peuple sont brefs ^. »
C'est là poser avec une grande netteté le problème sur son point
essentiel et sur son centre de gravité. Ces lignes d*Anthinea ont été
écrites vers 1900. Je les recopie, ce mois de janvier 1918, aux lueurs
d'un fameux bûcher, celui de la révolution russe. Quelques mois de
démocratie, poussée à ses extrémités par la logique asiatique du cerveau
slave, ont suffi pour détruire ce qu'avaient édifié en trois siècles les
rassembleurs de terre russe.
1. Anthinea, p. VI.
221
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Considérez tous les éléments actifs et positifs dont est faite une
société, et voyez que la démocratie qui, du rang encore redoutable de
Caliban, est descendue, pour M. Maurras, à celui d* « animalcule
immonde » a pour fonction de les détruire. « Tradition, discipline,
hiérarchie, famille, association spontanée, autorité, responsabilité et
hérédité du pouvoir, — voilà ce qui crée et conserve les États, qu'ils
soient anciens, qu*ils soient modernes, » Or la démocratie a coupé la
tradition, énervé la hiérarchie, défait la discipline, émietté la famille,
empêché l'association spontanée, puisé l'autorité à sa source la plus
basse, fait de l'irresponsabilité le privilège du pouvoir et interdit à ce
pouvoir, révocable après quatre ou sept ans ou selon le bon plaisir
d'une foule parlementaire, d'hériter de ses propres expériences.
Détruire une à une les forces dont l'acte est de construire, tel est donc
Tacte de la démocratie.
Quand M. Barrés s'est étonné que cette haine de la démocratie n*ait
reçu dans un voyage à Athènes aucun tempérament, sans doute
songeait-il que le travail qui aux yeux de M. Maurras représente dans
l'ordre du beau la production la plus parfaite de l'homme, l'Acropole,
fut construit par une démocratie. — Non. Elle fut l'œuvre de Pericles,
de Phidias, d'Ictinus et de Mnesiclès, et les deux premiers au moins
n'eurent guère à se louer de la démocratie athénienne. Les œuvres de
l'art sont filles du génie individuel, et n'ont pas grand chose à voir avec
les œuvres de la politique. — M. Maurras publiera peut-être, quand
des loisirs lui viendront, son Essai sur V échec de ruHsîocratie athénienne
annoncé depuis longtemps et que nous aimerions bien lire. En attendant
il allègue pour sauver son goût athénien et sa haine de la démocratie
deux arguments dont il essaie de pallier la contradiction : d'abord que
le grand nombre des esclaves faisait des républiques grecques, même
quand leur constitution était démocratique, de véritables aristocraties ;
ensuite que pendant la période démocratique Athènes a simplement
usé et détruit ce qu'avait accumulé de ressources politiques l'aristo-
cratie au second degré qui gouvernait son aristocratie d'hommes
libres.
Je ne veux pas engager à ce propos un débat historique. 11 seia
temps de l'entamer quand aura paru le livre annoncé de M. Maurias.
(Sa seconde Quiquengrogne peut-être...) Mais j'ai déjà noté, en me
référant à Isocrate, tout ce qu'on rencontre d'affinités grecques dans la
politique de M. Maurras. Une phiase, une page de lai nous ramène
souvent à la République ou aux Lois. Cette idée de la démocratie qui à
222
LA DÉMOCRATIE
Athènes ou en France répondrait aux époques de consommation me
fait songer aux pages de la République où Platon compare TEtat sain et
l'Etat gonflé d'humeurs, le premier demeurant presque mythique, le
second correspondant, dans la description qu'il en fait, aux formes
réelles de cités qu'il avait sous les yeux. Cet état gonflé d'humeurs a
beau être déclaré malade, il ose vivre, se développer dans ce bruit,
ce luxe, ces conquêtes, cette expansion qui constituent pour Platon
autant de vices mortels. La Cité Antique de Fustel donne une impres-
sion analogue : quand les cités antiques entrent dans l'histoire elles
sont déjà en décadence, et c'est pourtant cette période proprement
historique, cette pente de leur décadence qui a fait la fécondité
de leur vie et l'a rendue digne d'être vécue. Le triomphe de la
démocratie à Athènes, qui passe par les trois étapes de Clisthène,
de Thémistocle et de Périclès correspond à la grande période produc-
trice et civilisatrice de l'histoire athénienne. Que cette démocratie
n'ait existé à Athènes que dans la mesure où la dosait une constitution
mixte, d'accord. Que cela ne prouve pas grand chose contre la critique
détaillée et précise faite par M. Maurras de la démocratie française,
soit. Mais enfin, puisque nous nous qccupons ici du jugement général,
dogmatique, qu'il porte sur la démocratie en soi, Athènes fournit un
premier exemple d'un peuple qui, en démocratie, a produit en même
temps qu'il a consommé. Il y en a d'autres. Il y a la Suisse. Il y a les
Etats-Unis, que Tocqueville alla étudier à fond et sur place comme le
type le plus instructif de la démocratie. Or le bon état actuel et les
chances de durée de la Confédération helvétique et de la République
américaine n'impliquent aucune collaboration aristocratique : la
Suisse n'a pas d'aristocratie, et celle des Etats-Unis, toute financière
et industrielle, est à peu près viagère, se refait à chaque génération.
La Suisse et les Etats-Unis ne vivent pas évidemment dans les mêmes
conditions que nous, et M. Maurras aurait beau jeu à nous montrer
les différences. Mais il ne s'agit toujours que de l'idée générale de la
démocratie, et de la question de savoir si la démocratie appartient au
règne humain et politique où simplement à ces espèces animales,
monstrueuses ou immondes, Tarasque ou ver de terre, tout juste
capables de manger et de détruire, parmi lesquelles la rangent les
imaginations peut-être un peu entières et précipitées de M. Maurras.
Od classerait à peu près les idées sur ce sujet complexe en remarquant
qu un pouvoir peut être démocratique de trois façons qui non seule-
ment peuvent ne pas coexister, mais dont l'une exclut assez générale-
223
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
ment les autres. ïl est démocratique dans son exercice, quand les
décisions importantes sont prises par le peuple assemblé ainsi que cela
se passait dans les républiques antiques et, aujourd'hui, dans les
pays de référendum comme la Suisse. Il est démocratique dans sa source
quand il est exercé par des mandataires élus au suffrage universel,
comme c'est le cas en France pour le pouvoir politique, comme c'était
le cas dans les constitutions de la fin du XVIïI^ siècle, celles de nos
Assemblées révolutionnaires et celle qui régit encore les Etats-Unis
d'Amérique, pour les pouvoirs politique, administratif, judiciaire et
même reKgieux. Il est démocratique dans son effet quand il est exercé,
quelle qu'en soit la source, au bénéfice de la « classe la plus nombreuse
et la plus pauvre » (le langage courant donne à cet état de démophilie
le sens de démocratique lorsqu'il appelle par exemple l'abaissement des
tarifs de chemin de fer une mesure démocratique). « La Monarch e,
écrit M. Maurras, comme la Science, est réaliste. Elle ne se paye point
de mots. Elle voit les choses et tient compte des plus infimes. Si la
démocratie était, comme on le dit, un fait économique, et s"Û existait,
réellement, un état démocratique de la société, la Monarchie, comme
la Science, en tiendrait compte avec scrupule. Mais la démocratie, on
l'a bien dit, n'est qu'un mensonge ^. » M. Maurras entend-il par
monarchie la cité abstraite sur laquelle règne avec une majesté louis
quatorzienne sa belle intelligence ? Les monarchies de l'Europe,
à commencer par celle des Hohenzollern, ont tenu compte de l'état
démocratique puisqu'elles lui ont fait sa part, puisque le Reichstag,
élu au suffrage universel avec les garanties rigoureuses d'un vote secret,
ses cent députés socialistes, était une pièce essentielle de leur empire.
— Attributions réduites, socialistes domestiqués, impérialistes. —
•Peut-être. Il n'y en avait pas moins en Allemagne, que vous le limitiez
ou que d'autres l'allongent, un état démocratique, une démocratie
tout court, une Sozialdemocratie, toutes choses dont la monarchie
impériale et royale tient autant de compte que la monarchie royale
française de demain tiendrait de compte des états français analogues
et dont elle savait se servir.
L'artifice de M. Maurras consiste à élire dans le sens complexe et
mouvant que la vie politique a donné au mot démocratie tous les
éléments négatifs et destructeurs, à dénommer aristocratiques ou
monarchiques tous les éléments positifs et constructeurs. Il y a quelques
1. Enquêtet p. 117.
224
LA DÉMOCRATIE
années Faguet écrivant tous les jours dans le Gaulois une petite
machine hachée et pressée qu*il signait « Un Désabusé » s avisa d'y
remarquer qu'au fond tout gouvernement est aristocratique, et que
même la démocratie n'est autre chose que l'aristocratie du nombre.
Evidemment Faguet estimait qu'un pareil raisonnement était toujours
assez bon pour un quotidien, et il employait lors d'une soutenance
de thèse en Sorbonne des argumenta plus décents. Toujours est-il que
M. Maurras, relevant ce passage dans V Action Française^ demanda
pour une telle manière de ratiociner un certain nombre de coups
de bâton. M. Maurras entend, plus raisonnablement, par aristocratie
la domination d'une minorité sur la majorité, d'une qualité sur la
quantité... mais ne reste-t-il dans la démocratie, dans la part d'auto-
rité qui appartient à la quantité, au nombre, aucun contenu réel et
« archique ».
Ce contenu, c'est le gouvernement de l'élection, l'élection du gou-
vernement. La démocratie, gouvernement direct dans l'antiquité,
ne s'exerce dans nos Etats modernes que par des collèges de repré-
sentants. Dans le gouvernement direct, l'électeur vote sur un sujet
réel ; dans le gouvernement par représentant il vote pour une personne.
La démocratie d'Athènes était fort peu électorale, puisque les magistrats
sauf les stratèges étaient désignés par le sort. Notre démocratie est au
contraire toute électorale, et elle exclut le gouvernement du peuple
par lui-même, puisque la loi interdit le mandat impératif. La même
étiquette est donc portée par deux formes de gouvernement opposées,
— ce qui continue à nous montrer la complexité de ces concepts et de
ces états politiques. Notre démocratie à nous prend ses sources moins
chez des citoyens que chez des électeurs. Or M. Maurras donne une
formule pittoresque de l'élection politique. Elle consiste, dit-il, à
« délivrer des blanc-seings à des inconnus ».
Cette définition n'est qu'une phase dans la destinée vraiment
curieuse que la langue courante d'aujourd'hui ménage aux termes
d'électeur et d'électoral. Sur les affiches du mois de mai, électeur
signifie dépositaire de la science infuse, juge suprême des valeurs
françaises, source incorrompue du beau, du vrai et du bien ; électoral
se joint d'ordinaire au mot auguste de devoir : voter c'est remplir le
devoir électoral. En dehors de cette époque privilégiée, l'un et l'autre
mot passent par toute la gamme des sens ironiques, électeur signifie
troupeau, gogo et poire, électoral appliqué à un acte de politique quel-
conque, le note de ridicule et d'infamie. Que signifient ces fortunes
223 »
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
bizarres ? Tout simplement qu'il y a une disproportion immense entre
îa compétence attribuée à l'électeur par la loi, compétence que le
premier sens étend démesurément, et la compétence réelle de l'électeur,
compétence que le second sens bafoue injurieusement.
La première partie de la formule de M. Maurras est plus vraie que
la seconde. L'électeur délivre bien des blanc-seings pour traiter de
tout, mais il ne les délivre pas à des inconnus. En général l'électeur,
tant l'électeur isolé que le gros électeur influent, sait fort bien pour
qui et pourquoi il vote ; il cherche avant tout un factotum débrouillard,
actif, capable de faire aboutir dans les bureaux et ailleurs les affaires
locales et privées. L'avoué et l'avocat qui s'enrichissent attirent la
pratique et c'est très naturel : malins pour leur compte, ils le seront
pour le compte de leurs clients. Il en est de même de l'avoué et de
l'avocat politique, de ce procureur, de ce courrier qui tient pour l'ar-
rondissement le rôle du defensor dans la cité gallo-romaine. Notre
constitution démocratique de 1875 est superposée aux administrations,
bureaucratiques et monarchiques de l'an VIII ; le Parlement et les
ministres figurent comme le collège des avocats du public auprès de
ces administrations. Evidemment moins les intérêts locaux auront de
litiges avec les administrations, moins ils auront besoin d'avocats ;
plus ils seront autonomes dans leur sphère, moins ils auront de litiges ;
c est pourquoi M. Maurràs a fort bien compris qu'un gouvernement ne
pouvait être sainement anti-parlementaire que s'il décentralisait :
« La décentralisation, lui dit un de ses interlocuteurs de l'Enquête,
sera 1 os à ronger du parlementarisme » puisque l'on pourra continuer
à parlementer dans les assemblées locales, compétentes sur leurs
intérêts. Mais tant qu'il y aura des administrations centralisées, le
Français aura besoin du courrier et du défenseur parlementaires.
Aucune administration n'est plus autonome, plus monarchique que
celle de l'armée : si pendant les cinq années de guerre, nous autres
poilus avons obtenu successivement les améliorations matérielles qui
ont rendu notre vie moins primitive, nous ne le devons pas à nos
grands chefs, que le bien-être du soldat n'intéresse que secondaire-
ment, mais aux réclamations de nos avocats du Palais-Bourbon, aux
millions de lettres qui leur ont parlé sur tous les tons, doux ou rudes,
de permissions, de portions et de quarts de vin. En 1914 un comman-
dant du Midi criait à des territoriaux réunis dans la cour d'une caserne,
à Bourges : « Vous n'êtes plus des éléqueteurs, vous êtes des soldats
et vous marcherez droit. » Le poilu s'est tout de même bien trouvé
226
LA DÉMOCRATIE
d*être un « éléqueteur ». — Les électeurs rencontrent dans les hommes
de loi et similaires les gens qu'il leur faut : quiconque aura bien com-
pris l'horizon, la compétence et la psychologie de l'électeur, jugera
qu'il vote fort sainement, et que ses choix, de son point de vue légitime,
sont généralement bons.
Le vice réside dans le fait de déléguer à ce collège de défenseurs
locaux tous les pouvoirs d'un Etat centralisé. Le parlementaire a joué
un rôle utile — dont je lui suis reconnaissant — en enjoignant à Tin-
tendance d'emplir mon quart, d'augmenter mon prêt et mon indem-
nité de tranchées. Mais lecteur de Kiel et \ anger je suis fondé à recon-
naître que son ignorance en matière de politique européenne l'a
mené aux fautes qu'un million et demi de Français ont payées de
leur vie. Et (que les militaires ou le Parlement ou très probablement
tous deux soient ici responsables) je sais que plus d'artillerie lourde au
début de la guerre m'eût procuré des avantages plus appréciables que
ne l'était ma chopine quotidienne de pinard. Tel député de mon dépar*
tement, deux fois ministre, cinq fois rapporteur du budget des affaires
étrangères, pouvait être, pour nos intérêts locaux et même pour des
affaires personnelles un excellent et précieux courtier, rôle appréciable,
utile, et qu'il remplissait avec dévouement. Un matin de 1903, dans le
petit appartement d'Asnières où, pauvre et honnête, il vivait exigûment,
il me déclara du ton doctoral d'un homme dont l'essence est d'avoir
raison : « On prétend que le parti radical n'a pas de politique extérieure.
Le parti radical a une politique extérieure dont voici le programme î
laïciser notre enseignement en Orient, et instituer l'arbitrage inter-
national. » La même semaine M. Henry Bérenger montait son escalier
pour le prier de vouloir bien diriger la politique étrangère à V Action,
journal alors puissant. Ce genre d'ignorance, qui paraît bien congé-
nital au régime, coûte cher à un pays.
Le pouvoir absolu d'un Parlement multiplie l'un par l'autre tous lea
périls de l'anarchie et de l'absolutisme, de l'incompétence et de l'irres»
ponsabilité. Un parlementaire comprend mal pourquoi, grand homme
vénéré dans sa circonscription, Paris se moque de lui. C'est qu'il «st
respecté dans le cercle des services qu'il rend, bafoué à la place où il
usurpe. Mais bafoué ou non il y reste. Et comme on n'a jamais vu tm
corps se réformer de lui-même et par lui seul, comme le parlementaire
ne sait corriger un abus qu'en s'attribuant des pouvoirs nouveaux,
comme le parlementarisme n'est pas un accident du régime, mais le
régime lui-même, leâ Français clairvoyants se trouvent rejetés sur
227
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Toreiller de l'indifférence ou vers l'espoir d'un coup de force. De là
un malaise général et des crises périodiques.
Cette omnipotence, née de l'élection, n'est bornée que par l'élection,
et ses bornes mêmes deviennent aussi néfastes que son principe.
M. Maurras a montré souvent, avec beaucoup de sens, comment le
gouvernement électif doit dépenser sa principale force non à gou-
verner, mais à se maintenir, non à exercer sa fonction, mais à conserver
son être, — le souverain, c'est-à-dire le Parlement, à se conserver
devant l'électeur, le délégué du souverain, c'est-à-dire le ministère, à
se conserver devant le Parlement.
« Amiel, dit M. Maurras, a connu et décrit la maladie d'une âme
chez qui la force et la vivacité de la critique, la constance et la hardiesse
du contrôle, précédant la vie et l'action, viennent diminuer le pouvoir
d'agir et de vivre. La maladie libérale et parlementaire, c'est la maladie
d'Amiel étendue au corps de l'Etat. Les Chambres critiquent les
moindres résolutions et les moindres tendances du Gouvernement.
Celui-ci perd son temps à contester cette critique préalable : à la longue,
il ne tente plus d'opposer, comme le ferait l'être sain, à cfe vaines cen-
sures, une volonté positive. Ses forces vives sont absorbées par le
dialogue avec l'opposition. Il confond la nécessité de se maintenir
contre les assauts de cette dernière avec son office d'administrer et
de gouverner le pays. Le peu d'intelligence et d'énergie pratique qui
n'est point frappé d'ataxie est ainsi dépensé à de basses manœuvres de
défense ministérielle. L'Etat languit, il se dissout \
Souveraineté de la critique, analogue à ce « gouvernement de
dl'examen » dont on parlait devant Charles Jundzill. C'est par là que
fl'esprit de la Révolution, de la grande « période critique » des Saint-
Simoniens, incorporé au spirituel de la France, agit sur elle. Il deplait
à M. Maurras qu'on invoque à ce sujet certains travers anciens du
caractère français. Pourtant, chez un peuple intelligent et logicien,
porté à vivre en autrui et sur autrui, il était naturel que le sens critique,
aiguisant le goût des idées et de la parole, ne pût être réfréné et main-
tenu à sa place que par une discipline aussi énergique que lui : une des
premières pages du Testament politique de Richelieu dit à ce sujet en
quelques phrases tout l'essentiel. La tendance politique de tout fait
social à se tourner en institution est balancée aujourd'hui par la ten-
dance parlementaire à discuter toute institution, par la tendance
1* U Action Française et la Religion Catholique, p. 174.
223
LA DÉMOCRATIE
critique à la remettre sans cesse en question et en chantier. La démo-
cratie implique un mécontentement, une inquiétude, un renouvelle-
ment perpétuels. « Les idées de la Révolution, dit fortement M. Maur-
ras, sont proprement ce qui a empêché le mouvement révolutionnaire
d'enfanter un ordre viable : l'association du Tiers-Etat aux privilèges
du clergé et de la noblesse, la vente, le transfert, le partage des pro-
priétés, les nouveautés agraires, la formation d'une noblesse impériale,
l'avènement des grandes familles jacobines, voilà des événements
naturels et, en quelque sorte physiques, qui, doux ou violents, accomplis
sous l'orage ou sous le beau temps, se sont accomplis. Je les nomme des
faits. Ces faits pouvaient fort bien aboutir à reconstituer la France
comme fut reconstituée l'Angleterre de 1688 : il suffisait qu'on oubliât
des principes mortels ; les effets de ces mouvements une fois consolidés
et ces faits une fois acquis, l'œuvre de la nature eût bientôt tout concilié,
raffermi et guéri. Mais les principes révolutionnaires, défendus et
rafraîchis de génération en génération (n'avons-nous pas encore une
Société des Droits de l'Homme et du Citoyen ?) ont toujours entravé
l'œuvre naturelle de la Révolution. Ils nous tiennent tous en suspens,
dans le sentiment du provisoire, la fièvre de l'attente et l'appétit du
changement. Il y eut un Ancien régime : il n'y a pas encore de régime
nouveau, il n'y a qu'un état d'esprit tendant à empêcher ce régime
de naître ^. »
Certainement la critique (et M. Maurras le méconnaît) sert de
levain à une société.. C'est une utopie comtiste que de vouloir faire
coexister dans le même cerveau le sentiment de l'ordre et le sentiment
du progrès : toute opinion individuelle, en matière politique ou sociale,
joue sur l'un ou sur l'autre tableau, et le groupement des deux opinions
en deux grands partis semble un état normal des sociétés modernes.
Le malheur est que le gouvernement, de forme anglo-saxonne, du
pays par un parti, fonctionne en France d'une manière bien moins
ordonnée qu'en Angleterre. Depuis près de vingt ans, le radicalisme
et le socialisme à forme négative^ partis critiques, ont fourni le per-
sonnel du gouvernement. Le meilleur moyen d'arriver à gouverner est
de faire un stage dans la critique la plus systématique et la plus âpre.
On arrive ainsi à deux résultats. D'abord on se fait craindre, ensuite
on bénéficie de ce raisonnement que l'on a provoqué dans le public :
celui qui voit si bien que tout va mal doit voir aussi bien ce qu'il
1 . Trois liées Politiques, p. 64.
229
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
faudrait faire pour que tout cessât d aller mal. Mais avoir des moyens
pour détruire ne signifie pas du tout que Ton a des plans pour remplacer.
Ainsi la marine, par les qualités de continuité et de vigilance qu'elle
exige particulièrement dans ses services directeurs, fournit un excellent
microcosme de l'Etat, la ville de bois dont parlait la Pythie fait figure
de cité complète* La marine, ccmnie toutes les choses humaines com-
porte des abus, des lacunes et dis vices. Il appartient à une critique
clairvoyante de les signaler, et c'est en particulier la tâche d'un bon
rapporteur parlementaire. Certain rapport sur la marine, d*Etienne
Lamy, est réputé dans le monde politique comme un modèle du genre.
Lamy, en 1885, relevait d'une Assemblée, d'un milieu et d'une édu-
cation qui ne pouvaient lui suggérer l'idée de poser, par l'excellence
de son rapport, sa candidature âu ministère de la marine. Pressenti,
il se fût récusé. Savoir reconnaître que des vers sont mauvais ne
signifie pas du tout qu'on saura en composer de bons. Mais quand
Lamy eût été remplacé comme député par Trouillot et comme cri-
tique de la marine par Lockroy, les choses changèrent. Après quelques
rapports budgétaires, Lockroy s'assit devant le bureau de Colbert,
qui échut plus tard de la même manière à Pelletan. Le nom, la vie
politique et les ministères de M. Clemenceau symboliseraient à la
perfection ce passage automatique de la fonction critique à la fonc-
tion organique.
Si le régime parlementaire nous convient mal, si ce vêtement de
confection nous habille lourdement, c'est, pense M. Maurras, qu'il
n'est pas français. « Le parlementarisme, dit-il, est une institution née
anglaise et restée anglaise en dépit des transformations : c'est le gou-
vernement des Chambres ou plutôt d une Chambre ^. » Et il écrit
ailleurs : « Non, la démocratie, le libéralisme, l'esprit de h République,
de la Révolution et de la Réforme n'ont rien de latin. Tout cela tire,
en fait, son origine des forêts de la Germanie ^. » C'est pourtant à
Athènes que tout dépendant du peuple le peuple dépendait de la
parole ; c'est à Athènes qu'Aristophane dénonce la souveraineté de la
Langue comme M. Maurras dans V Avenir de nntelligence a dénoncé
en France la souveraineté de cette Langue omnipotente qui s'appelle
l'Ecrit. La puissance de l'éloquence est au moins aussi grande dans les
pays latins que dans les pays anglo-saxons, et l'amour de Vargute loqui
1. Enquête^ p. 316.
2. La Politique Religieuse, p. 202.
230
LA DÉMOCRATIE
caractérisait nos pères gaulois. Or tout cela fait au parlementarisme, à
Tesprit verbal et abstrait de la Révolution l'atmosphère qu'ils res-
pirent.
Bien au contraire le gouvernement des Chambres ou plutôt d'une
Chambre, l'omnipotence d'une Assemblée, aurait plutôt des racines
françaises qu'anglaises, s'accorderait logiquement à la fois à notre
passé monarchique et à notre goût pour la critique et pour la parole.
La Révolution se montra beaucoup plus portée à succéder à la royauté
par l'institution d'une Assemblée unique qu'à imiter l'Angleterre par
la coexistence de deux Chambres dont l'une sert de frein à l'autre. La
souveraineté illimitée d'un seul corps parlementaire n'a jamais été une
idée anglaise : la question ne s'est même posée qu'une fois, après la
mort de Charles I^', et elle a été résolue immédiatement, presque sans
lutte, contre le parlementarisme, au profit du pouvoir non parlemen-
taire, celui de l'armée et de son chef. L'Angleterre est même le pays de
ce qu'il y a de moins parlementaire, de plus sainement anti-parlemen-
taire : les fondations intangibles, les corps constitués non par déléga-
tion de l'Etat, mais par un droit propre, égal et antérieur à celui de
l'Etat. L'existence de ces corps, le respect de la personne et de la
fonction royale, l'administration décentralisée, l'individualisme anglo-
saxon constituent autant de barrages, qui durent encore, contre le
parlementarisme.
Voilà pour le parlementarisme. Quant à l'organe politique qui
B*appelle un Parlement, il n'est pas davantage une institution née
anglaise et restée anglaise. La Déclaration de Saînt-Ouen, en Î814, le
rattachait un peu artificiellement, mais non tout a fait faussement, aux
Assemblées de l'ancienne France. En réalité le Parlement est né du
vieux droit de l'Europe féodale, celui de consentir les impôts. Jusqu'à
la fin du XVII® siècle, les rois d'Angleterre peuvent ne le convoquer que
s'ils ont besoin d'argent, comme nos anciens Etats-Généraux. La parti-
cipation du Parlement à la législation, puis au gouvernement, ne s'est
presque établie que contrainte et forcée, par suite d'une carence de la
royauté. Cette carence, qui est chez nous un fait récent, constitue au
contraire, depuis le moyen-âge, le fait capital de l'histoire d'Angleterre.
N'oublions jamais que, sauf sous la dynastie nationale des Tudors
(ravagée d'ailleurs de dissensions religieuses) l'Angleterre, sans jamais
subir d invasion étrangère, dut se défendre constamment contre des
rois étrangers ou qui avaient un pied dans l'étranger, — Ecossais,
papistes, Hollandais, Allemands ; les guerres napoléoniennes la trou-
231
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
vèrent même comme la guerre de Cent ans nous avait vus, avec un
roi fou. La royauté anglaise fut donc aussi peu anglaise que la royauté
française était française. De là l'obligation pour le Parlement de parer
aux défaillances du pouvoir. Il en était d'autant plus capable que-
formé sur une charpente d'aristocratie, il comportait comme la monan
chie l'hérédité, et mieux que la monarchie la nationalité. L'aristocratie,
toute anglaise, admettait pour rois le Hollandais Guillaume ou l'Alle-
mand Georges, ainsi que la monarchie française admettait des ministres
italiens comme Mazarin et des maréchaux allemands, comme Maurice
de Saxe. L'histoire n'avait pas fait porter chez l'un et l'autre peuple
l'accent national sur le même élément.
Le développement du régime parlementaire en Angleterre et en
France nous permattrait de définir le Parlement comme une représen-
tation d'intérêts qui, dans la carence du pouvoir monarchique, s'est
trouvée investie d'attributions sans cesse plus étendues. Quand ce
pouvoir, en Angleterre, est tombé en défaillance ou en sommeil, le
Parlement l'a redressé ou suppléé en le conservant. En France le Parle-
ment a pris, après les longs détours de l'histoire, la succession de la
monarchie absolue ; mais son principe paraît celui du vieux droit
romain, la délégation du pouvoir par le peuple. Le peuple délègue le
pouvoir qu'il a, c'est-à-dire le pouvoir dans sa plénitude. Au contraire
dans les pays à gouvernement héréditaire le peuple ne délègue qu'un
pouvoir limité par l'institution monarchique. Aux Etats-Unis, dans un
Nouveau-Monde qui n'a pas été touché par le droit romain, il délègue
un pouvoir divisé, des pouvoirs séparés, — système que les consti-
tutions de 1 791 et de 1848 n'ont pu acclim.ater en pays latin.
L'état normal, sain, de l'Europe contemporaine, c'est le régime de
la monarchie parlementaire, qui laisse évidemment à désirer du point
de vue monarchique et du point de vue parlementaire, mais qui
présente de bons gages de conservation et d'adaptation. L'exemple de
la Norvège serait médité utilement par les nouvelles républiques euro-
péennes. Les deux grands hommes politiques du XIX^ siècle, Cavour
)t Bismarck, n'ont pas hésité à lier l'un le Statuîo à la dynastie nationale
de Savoie, l'autre le suffrage universel à l'unité allemande. Une monar-
chie anti-parlementaire, telle que la veut M. Maurras, n'aurait de
précédents que celui du Second Empire et de la Constituion de 1852
(qui avait d'ailleurs de fort bonnes parties). Comme l'écrivait Lionel
des Rieux dans V Enquête, le lys de M. Maurras butine sur l'abeille.
— M. Maurras lui répond que, pour être « aussi peu parlementaire
232
LA DÉMOCRATIE
qu*Henri IV » son ancêtre, Monsieur le duc <l*0rléans n'aura pas
à se mettre à Fécole d'un Bonaparte. — Mais si Charles X eut le
tort de n'avoir rien appris depuis Louis XVI, Philippe VIII monterait-
il sur le trône pour tout oublier depuis Henri IV ? Quand M. Maurras
nous affirme que « par ses besoins et ses mœurs, la civilisation actuelle
est plus près d'un régime intermédiaire entre Louis XIV et Saint Louis
que des assemblées de la Restauration ou des comités de la Conven-
tion ■^, » nous reconnaissons les chimères comtistes du Système de
Politique Positive plutôt qu'une vue réaliste de l'Europe moderne, et
lorsqu'il fait ensuite remarquer que nous ne sommes pas au moment
où l'on réclame « des constitutions et des chartes », il nous paraît qu'on
ne les réclame pas, pour la simple raison qu'on les a. M. Maurras veut
que la monarchie soit anti-parlementaire de tradition, et il s'écrie :
« Qu'est-ce que le parlementarisme dans la tradition monarchique ?
Une simple et funeste erreur du seul Louis XVIII ^. » Et ailleurs :
« Quant à la Restauration, que l'on calomnie, la vérité est que jamais
l'expérience parlementaire ne fut tentée avec autant de loyauté et
de talent ; qu'elle ait échoué, c'est la condamnation du système ^. »
Très bien. L'expérience parlementaire demandait de la loyauté et du
talent chez le monarque comme dans le Parlement. Elle les a trouvés
chez Louis XVIII. Elle a échoué avec Charles X parce que le moins
qu'on en puisse dire est qu'en effet il manquait de talent, et que la
violation de la Charte par les ordonnances marque un singulier aveugle-
ment politique. Le vraie politique consistait, pour la monarchie, à
suivre les conseils de Chateaubriand, car ce roussien, ce romantique et
ce « perclus » est ici le vrai précurseur de Cavour et de Bismarck :
identifier la monarchie et la Charte, la dynastie des Bourbons et l'en-
semble des garanties, des privilèges que l'on désignait alors sous le
nom de liberté politique.
Le gouvernement mixte qui s'appelle démocratie parlementaire est,
en l'absence d'un autre, un compromis assez médiocre, mais sortable
après tout et qui vivote. L'opinion française y est attachée sans enthou-
siasme comme à un moindre mal.
M. Maurras a écrit une Apologie du Syllabus. et sa raison ressort
un peu au même ordre que la raison catholique promulguée par ce
1 . Kiel et Tanger, p. CVII.
2. Enquête, p. 265.
3. Une Campagne Royaliste, p. 70.
233
Les idées de Charles maurras
document. Elle porte sur les thèses beaucoup plus que sur les hypo-
thèses. Elle comporte Tordre de vérité générale qui appartient à un
pouvoir spirituel. Elle recherche, définit et qualifie ce qui est mauvais
en soi. Or, de la démocratie, de la critique politique et du régime parle-
mentaire, on peut dire à peu près ce que Richelieu dans son Testament
Politique dit de la vénalité des offices, que ce fut une grande faute de
l'établir, mais qu'on ne saurait pour le moment Tabolir sans tomber
dans des maux plus grands que ceux que l'habitude dissimule et que
l'usage amortit. De ce que le Syllabus appelle la liberté de conscience
un mal, il ne s'ensuit pas que le pape en demande aux gouvernements
la suppression, puisqu'au contraire il la réclame en faveur des catho-
liques là où elle leur est déniée.
Plus précisément nous vivons, tant bien que mal, de ce que nous
avons, et nous souffrons de ce que nous n'avons pas. Le système
politique de M. Maurras paraît, comme les systèmes de philosophie,
vrai par ce qu'il affirme et faux par ce qu'il nie. Evidemment la démo-
cratie sans mesure comme tout gouvernement sans mesure, c'est le mal,
c'est la mort, la critique immodérée et sans fin ne peut que dissoudre
et ruiner, l'omnipotence d'un Parlement est la plus dangereuse, la plus
irresponsable des tyrannies. Mais pour les ramener à une mesure, à
leur fonction de bien, un seul moyen est possible, une seule condition
nécessaire : les contenir et les équilibrer par d'autres forces. Il y a une
démocratie anglaise, mais aussi une aristocratie anglaise. Il y avait une
démocratie allemande, il y avait aussi une monarchie impériale :
pouvoirs qui semblent rivaux et qui peuvent se combattre, mais dont
chacun dans sa sphère travaille au bien général. Une démocratie
modérée et équilibrée reste aussi bien une démocratie qu'une monarchie
constitutionnelle reste une monarchie. Ce qui importe ici c'est moins
le vice de ce qui existe que, pour ce qui n'existe pas, le vice de ne pas
exister. En d'autres termes, le problème de ia réalité de la démocratie
se pose au même titre que celui de la carence de l'aristocratie, de la
carence de la monarchie : les trois problèmes se traduisent l'un dans
l'autre. Et comme les amours de M. Maurras — ■ et de tout homme de
goût — ont un visage plus attrayant que ses haines, comme sa pensée
est mieux dans son acte propre quand elle s'installe dans l'organique
que lorsqu'elle se meut dans le critique, plutôt que devant les présences
qui motivent ses colères il s'éclairera, comme Dante, devant les absences
qui suscitent ses désirs.
234
L'ARISTOCRATIE
m
L'ARISTOCRATIE
Un Etat démocratique a, pour M. Mdurras, un gouvernement dans
la mesure où il cesse d'être démocratique» où il est gouverné par une
minorité organisée.
M. Barrés lui objectant, dans VEnquêtet qu'il manquerait en France
autour de la monarchie, une arisîocraVie digne de ce nom, M. Maurras
répond que les deux termes ne s'impliquent nullement, ou plutôt que,
si la monarchie peut et doit constituer une aristocratie dans l'intérêt
du pays, son développement n'est point subordonné à l'existence d'une
aristocratie. li ajoute qu'au contraire une aristocratie solide « pourrait
fournir de grandes chances de vie et de prospérité au régime républi-
cain », vu que toutes les républiques prospères ont été aristocratiques :
il cite Venise, Rome, la période organique d'Athènes. « Les républiques
patriciennes se conforment à la loi des Etats prospères. Cette loi c'est
l'hérédité. »
C'est là un problème politique extrêmement délicat .Deux points
sont à noter : l'aristocratie a pu fournir un bon régime à des cités, mai?
il n'y a pas eu et il n'y a pas de grand Etat moderne à constitution
toute aristocratique ; — en fait les deux réalités politiques fondées sur
l'hérédité, aristocratie et monarchie, se sont toujours dans les grands
Etats appuyées l'une sur l'autre, puisque le privilège héréditaire de
l'une est exactement le privilège de l'autre : la monarchie a pu com-
battre et abaisser une noblesse, mais en s 'appuyant sur une autre
noblesse et en la créant au besoin. Richelieu dans son Testament recom-
mande d'employer les gentilshommes, à mérite égal, de préférence aux
roturiers, et il en donne des raisons pleines de sens. Les monarchies en
rendant l'accès à la noblesse aussi facile que possible, en la maintenant
à l'état de classe ouverte, travaillaient dans l'intérêt général et dans le
leur. Le rapport de solidarité entre l'aristocratie et la monarchie est è
peu près le même dans toutes les monarchies de l'Europe chrétienne : le
?35
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
type d'Etat monarchique sans aristocratie ne se rencontre que dans les
civilisations musulmaiîes, et il n*est pas besoin de beaucoup de réflexion
pour voir à quel point il est inférieur au type européen. M. Maurras
et M. Barres s'accordent d'ailleurs à peu près, puisque l'un dit qu'une
aristocratie manque à la monarchie possible, et l'autre que la monarchie
réalisée créerait cette aristocratie. La tâche du roi serait la même que
celle de Bonaparte en 1804, et le lys continuerait à butiner sur les
abeilles : une reconstruction de la France devrait en eflfet emprunter
ses éléments à l'expérience de toutes les reconstructions précédentes.
Mais M. Maurras pose en général la question sous une forme plus
pittoresque et mieux liée à sa polémique ordinaire. Son raisonnement
est celui-ci. Un Etat ne se maintient que par des institutions hérédi-
taires, monarchie ou aristocratie. Or l'Etat français actuel se maintient.
Il doit donc posséder, à défaut de monarchie, une aristocratie. Il en
possède une. Mais : comme tout va mal c'est qu'elle ne vaut rien, —
ou : comme elle ne vaut rien, tout doit aller mal. Il faut la remplacer
par une bonne aristocratie, celle que la monarchie nous referait.
L'aristocratie que nous possédons (ou qui nous possède) est, selon
M. Maurras, celle des « quatre Etats confédérés », juif, protestant,
maçon, métèque. « La République, fidèle à la loi républicaine qui
implique le gouvernement d'un très petit nombre, la République en
France s'appuiera sur les seuls groupes héréditaires qui aient conservé
de la cohésion. » Ce sont « les familles juives, les familles protestantes,
l'Etat métèque ou Monod, le monde maçonnique. Ces oligarchies
unies fortement au milieu de la désorganisation nationale, voilà les
fatales maîtresses que nous donnent les lois de la Physique poli-
tique » ^.
L'idée de M. Maurras est trop intéressante pour qu*au risque d'être
taxé d'une certaine candeur je n'essaie pas de la serrer de près. Il est
entendu — et M. Maurras insiste sur ce point — qu'il n'y a aristocratie
que là où il y a transmission héréditaire. Le mot ne convient donc à
un groupe que si ce groupe est constitué non par des sentiments ou des
intérêts ou des idées solidaires dans l'espace, mais par des générations
solidaires dans la durée, par un emmagasinement d'autorité, d'influence
et d'éclat au sein de familles perpétuelles. De ce point de vue les
oligarchies dont parle M. Maurras sont-elles des aristocraties ?
Trois d'entre elles au moins ont un caractère très nettement viager.
I. Enquête, p. 229.
236
L'ARISTOCRATIE
Je laisse de côté le monde protestant, qui maintient en effet dans
l'Université, l'administration, la banque et les affaires un ordre de
familles d'une certaine ancienneté, honorables, incorporées comme
l'étaient la personne et la pensée de Guizot à l'ensemble de la bour-
geoisie française, et ne s'en distinguant pas beaucoup. — Mais l'in-
fluence et la richesse des Juifs depuis un siècle se sont-elles consolidées
chez nous en une aristocratie véritable de familles ? Fort peu, et
cela malgré le sens familial développé chez eux comme chez tous les
Orientaux, malgré leur loi de mariage qui maintient la pureté ethnique
de leur sang : le cas des Rothschild, d'ailleurs très caractéristique,
est à peu près unique. Les grands Juifs de qui la place dans la vie
politique a été la plus considérable n'ont nullement été des fonda-
teurs de famille. Et surtout qu'est-ce qu'une aristocratie honteuse
d'elle-même et qui n'ose s'avouer ? L'antisémitisme serait un bien-
fait pour les Juifs s'il les obligeait à ne plus se dénationaliser, s'il les
rejetait avec force dans leur conscience ethnique. Ils ont maintenu
cette conscience grâce au mépris et à la persécution qui les ont frappés :
Tantisémitisme qui serait comme le virus atténué de cette presécution
salutaire devrait les garantir contre la dissolution intérieure et contre
ce reniement d eux-mêmes, les en garantir avec le moins de dommage,
puisque cette ombre de persécution leur maintiendrait les avantages
de l'ancienne persécution réelle, tout en leur évitant ses inconvé-
nients les plus sensibles. La persécution réduite à la tracasserie donne-
rait le maximum de bien pour le minimum de souffrance. En tout
cas la place considérable des Juifs a la Bourse, dans la presse et sur le
boulevard ne les a nullement constitués à l'état d'aristocratie ou, si l'on
veut, d'oligocratie héréditaire. — Attendez ! Laissez à leurs familles le
temps de se créer. — Attendons. En vérité on reconnaîtra que ce temps
est venu quand le Dupont et le Martin autochtones, au lieu de se
déclarer Dupont de la Tour-Prangarde ou Martin (de la Seine-Infé-
rieure) circonviendront les employés de l 'état-civil pour se faire nommer
sur leurs papiers Martin-Lévy ou Blum Dupont. Mais tant que ce
seront Lévy et Blum qui se feront connaître en littérature sous les
noms de Martin et de Dupont, le premier des quatre Etats confédérés
demeurera dans le pur possible.
La maçonnerie a beaucoup moins encore le caractère d'une aristo-
cratie. Il me souvient qu'un jour, en Sorbonne, à la conférence de
M. Aulard, un de nos camarades développait une leçon sur la Congré-
gation au temps de Charles X. Quand M. Aulard en fit la critique, il
237
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
s*étonna que l'orateur n*eût rien dit de la comparaison qui s'imposait
entre la Congrégation et la Maçonnerie, dont le rôle lui semblait en
somme fort analogue. M. Aulard parlant à des étudiants dépouillait
ainsi complètement l'ordre d'idées et le vêtement politique dans lequel
il s'enfourne pour écrire à la Dépêche et au Pays. La Maçonnerie, en
eftet, comme autrefois la Congrégation, est une société de nature
originellement spirituelle qui, prêtant son appui à l'Etat, exige de
lui des faveurs spirituelles pour la propagation de ses idées et des
faveurs temporelles pour la fortune de ses membres. Elle n'a aucun
trait d'une aristocratie héréditaire où l'on serait introduit par la
naissance. Est maçon qui veut, de même qu'est de l'Action Française
qui veut.
Protestants, juifs et maçons ont au moins ce caractère d'une aristo-
cratie, qu'ils sont, par le fait de certaines idées communes, réunis entre
eux. Mais ceux que M. Maurras appelle les métèques ? Allemands,
Scandinaves, Italiens, Levantins, quelle est leur solidarité dans l'es-
pace ? Et, dans le temps, s'ils subsistent et acquièrent du poids seule-
ment pendant deux ou trois générations, ils ne se distinguent plus du
Français.
Alors, les quatre Etats confédérés signifient, pour M. Maurras,
d'abord les trois organisations spirituelles qui ont bénéficié de la
neutralité ou des faveurs de la loi pendant que l'Eglise et l'Etat se com-
battaient, puis la .présence dans l'esprit et le corps français de cet
étranger qu'il dénonçait comme l'auteur responsable du romantisme,
« Organisation maçonnique, colonie étrangère, société protestante,
nation juive, tels sont les quatre éléments qui se sont développés de
plus en plus dans la France moderne depuis 1 789 » ^. Et M. Maurras
explique le peu de résistance qu'ils ont trouvée par l'état de poussière
et d'individualisme où la Révolution, puis l'Empire ont, avec leurs
institutions et leurs lois, réduit la société française.
On ne saurait nier que ces quatre organisations (si l'étiquette collec-
tive de colonie étrangère signifie quelque chose, car il n'a y pas plus
une colonie étrangère qu'il n'y a une langue étrangère) n'aient en effet
en France une place plus grande que celle qu'elles tenaient avant la
Révolution. Mais d'abord c'est là un fait général dans toute l'Europe :
les minorités religieuses, les étrangers, les organisations internationales
ont cessé, dans les Etats modernes, d'être suspectés sans cesse ou
I. Quand les Français ne s* aimaient pas, p. 217.
238
L'ARISTOCRATIE
interdits. Ensuite il y aurait certainement une méthode plus positive
et plus paisible pour traiter ce problème des aristocraties que soulève
M. Maurras. Ce serait de considérer tous les éléments héréditaires,
corporatifs ou collectifs qui subsistent chez nous, de les classer selon
leur utilité générale, selon leur influence croissante ou déclinante, de
rechercher en un mot quelles sont dans la France actuelle les formes
survivantes d aristocratie sur lesquelles un pouvoir est susceptible de
s*appuyer.
Un ami de M. Maurras, qui figure dans son Enquête, Hugues
Rebell, a écrit un ouvrage appelé Union des trois aristocratiesy celles
de la naissance, de l'intelligence et de la fortune, dont il préconise
l'accord. En réalité il n'existe qu'une aristocratie possible, la première.
M. Maurras le dit fort bien : « Une aristocratie est bienfaisante non de
ce qu'elle se compose de gens bienfaisants, ou bien pensants, ou bien
pourvus, mais de ce qu'elle se transmet avec le sang, de ce qu'elle est
liée à l'avenir de la Patrie par l'intérêt héréditaire ^. » Or la crise d'aris-
tocratie que nous traversons ne provient pas de ce que l'aristocratie
de naissance soit morte, puisqu'elle existe, et qu'il serait injuste de la
juger d'après les caricatures envieuses des gens de lettres, mais de ce
qu'elle n'est plus considérée comme liée à l'avenir de la patrie. Dans
un Etat vigoureux, l'aristocratie de naissance se nourrit et se perpétue
par un contact continuel avec l'aristocratie de la fortune ; il n'y a pas
union de l'une et de l'autre, mais subordination de l'une à l'autre ascen-
sion de la seconde à la première. La fortune serait peut-être encore une
aristocratie puisqu'elle se transmet, et qu'elle a une valeur généalogique.
Mais c'est pour les démocraties une grave erreur et un grand danger
que de penser se fonder sur une aristocratie intellectuelle. Une élite
intellectuelle est aussi peu une aristocratie que la propagande pour
l'arbitrage international, très utile en soi, préconisée tout à l'heure par
mon député, ne constituait une politique extérieure. L'intelligence ne
représente pas l'ordre des valeurs qui durent, mais, selon le point de
vue, celui des valeurs individuelles et viagères, ou celui des valeurs
i idéales et étemelles. Je parle de l'intelligence des intellectuels, celle
jdont M. Maurras étudie les destinées dans V Avenir de llntelligence.
Elle n'a aucune qualité pour fonder une aristocratie, elle a qualité pouï
entretenir un pouvoir spirituel qui désigne, décore et sanctionne une
aristocratie existante : M. Maurras dans les derniers paragraphes de
1. Enquête, p. 229.
239
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
son essai trace cette voie à llntelligence. Il ne l'y décidera, malheureuse-
ment, qu*avec difficulté.
En tout cas il appartiendrait à Tintelligence, comme pouvoir spiri-
tuel, d'analyser et de classer ces éléments d'aristocratie, anciens ou
nouveaux, traditionnels ou spontanés, de même qu'il appartiendrait
à un pouvoir temporel, héréditaire lui-même, de les réintégrer efficace-
ment dans la loi d'hérédité. Mais l'Intelligence, ordre de valeur indi-
viduelle ou éternelle, a besoin, pour rendre à la notion sociale d'hérédité
sa bonne conscience, de faire à la fois contre elle-même et contre son
milieu démocratique un effort de résistance et de réaction extrêmement
pénible. La loi d'hérédité confirmée d'un côté par la science et de l'autre
côté par tout les faits de la vie politique quotidienne se heurte sans cesse
à la double méfiance de l'intelligence elle-même et de la démocratie.
Si nous constatons par exemple que le Parlement, comme les Parle-
ments de l'ancien Régime, refait de l'aristocratie héréditaire, la remarque
sera ressentie par lui comme une injure et ramassée contre lui
comme une critique. Il est pourtant naturel que le rôle de defensor
civitatis, de courrier et de patron des intérêts locaux tende à devenir
héréditaire exactement comme il l'est devenu au moyen âge, à l'origine
de notre noblesse. Il est naturel et il est bon que la meilleure récompense
pour un parlementaire dévoué à ces intérêts locaux soit de transmettre
son mandat à son fils et de constituer dans sa circonscription une
famille politique jouissant de la confiance de ses concitoyens. 11 est
naturel et il est inofîensif que cette fondation d'un rôle social s'accom-
pagne d'un signe patronymique, que le trait d'union entre le nom et
le prénom (que l'on a appelé la particule républicaine) signale que c'est
sous Charles ou Jean et non sous Pierre ou Simon que la famille a
acquis son rôle et son prestige ; il est encore plus naturel et plus inof-
fensif que, tels les Bouchard de Montmorency ou les Foucauld de la
Roche, défenseurs de Montmorency ou de la Roche devant le voisin
ou le Normand, ces défenseurs de Clagny ou du Jura devant l'admi-
nistration centrale prennent le nom du lopin de terre régionale qu'ils
ont protégé. La grande guerre a montré de façon très claire les avan-
tages sociaux et moraux de cette aristocratie rudimentaire. Le choix
laissé aux députés entre leur devoir militaire et leur « devoir » parle-
mentaire a fourni une excellente pierre de touche. La masse des jeunes
députés qui préférèrent le second était composée en majorité de nou-
veaux venus, d'hommes de café, qu'un flux électoral avait apporté
et que le flux prochain remportera. Mais un parlementaire de famille,
240
L'ARISTOCRATIE
incorporé héréditairement, ne fût-ce que d*une génération, à un pays, 1
pouvait bien difficilement se dérober ou dérober les siens. Les notions
d'honneur et de déshonneur que Montesquieu fait plus proprement
monarchiques apparaissent ici dans leur naissance, dans leur détail,
dans tout ce qui les offre nues et vivantes à l'analyse. Même si un
Rohan eût valu moralement X..., un Rohan ne pouvait guère, morale-
ment, en 1915, rester sur son siège de député, alors qu'un X..., après
tout, le pouvait, ou, comme il le disait, le devait. Mais ce qui était vrai
des Rohan, aristocratie qui remonte à mille ans, était vrai pareillement
des Cochin et des Aynard, aristocratie bourgeoise qui remonte à deux
ou trois générations, ou des Coûtant, aristocratie qui ne remonte qu'à
une. Rohan, Cochin, Aynard et Coûtant ont payé pareillement les
traites que leurs pères avaient endossées. — Des millions d'autres,
qui n'étaient fils de personne ont aussi payé. — Evidemment. Mais la
i loi ne vous dit pas de bien faire, ce soin appartient à votre conscience.
' La loi vous empêche de mal faire. Mettez que l'aristocratie de nais-
sance soit une rallonge intérieure à la loi extérieure, un conformisme
et une éducation supplémentaires, mettez même si vous voulez qu'elle
diminue le mérite personnel, et que les Rohan, les Cochin, les Aynard
et les Coûtant aient accompli pour choisir leur devoir militaire un
effort moindre que celui auquel aurait dû se résoudre le citoyen X...
pour déserter son devoir parlementaire.
Le plus instructif de ces cas est évidemment celui de Coûtant,
puisqu'il nous montre une aristocratie locale se formant sous nos
yeux, aux portes mêmes de Paris. La carrière de défenseur et de patron
local que le député Coûtant d'Ivry tint pendant longtemps à la satis-
faction de ses électeurs fut couronnée par les plus belles obsèques de
ces dernières années et les regrets unanimes de la population. Son fils
le remplaça comme par une sorte de promotion naturelle. Or le député
Coûtant d'Ivry avait toutes les qualités d'un fondateur de famille
aristocratique : l'énergie, la combativité, le sens des réalités, la bien-
faisance, une postérité nombreuse, l'attachement jaloux aux préroga-
tives dii corps auquel il appartenait. Lorsque le vote des quinze mille
francs eût fait murmurer ou crier. Coûtant d'Ivry, saisissant le taureau
par les cornes, se jeta au devant des détracteurs du Parlement avec le
zèle corporatif des magistrats d'autrefois : il déposa une proposition
de loi qui eût interdit dans la République tout traitement supérieur aux
quinze mille francs des représentants du peuple... C'est exactement de
la même manière et du même fonds que Saint-Simon, duc et pair
241 ,6
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
tout frais, s*indignait qu'aucun état de noblesse fût placé au-dessus des
duchés-pairies, La formation d*une aristocratie est un fait extrême-
ment simple et qui porte toujours les mêmes caractères.
Une trentaine de coups de sonde analogues jetés dans la société
française contemporaine permettraient une théorie de l'aristocratie
plus substantielle que ne sont les billevesées sur Y « aristocratie intel-
lectuelle » des démocraties, plus réaliste et moins systématique que
ridée, presque toute polémique, des quatre états confédérés. Cette
théorie trouverait d'ailleurs de précieux secours dans les vues si justes
de M. Maurras sur les caractères d'une vraie aristocratie, sur la fonction
de rintelligence dans la création et la reconnaissance des valeurs
sociales. Elle serait amenée à proposer tant au pouvoir spirituel qu'au
pouvoir temporel un choix raisonné entre ces trois attitudes possibles :
ou laisser avec indifférence le phénomène aristocratique jouer spone
tanément et l'ignorer, — ou l'affecter d'une mauvaise conscienci
par les r^illeriç? d^ milieu et par les obstacles du code civil ; — ou 1 u
donner une b9nrie conscience, l'encourager par la bienveillance de
Topinion, le secours de la loi, et l'exemple de l'institution héréditaire
placée au sommet du pouvoir.
IV
L'ABSENCE DU RO!
La critique de M. Maurras nous a donc donné de la France démo-
cratique deux définitions également négatives : La démocratie c'est
le mal et la mort, c'est l'inorganique et l'incohérent, — et : La Répu-
blique française, c'est la carence d'une vraie aristocratie que remplace
grossièrement une fausse. Les deux définitions en supposent une troi-
sième, que M. Maurras emprunte à Anatole France : La République
c'est l'absence du roi.
Toutes les questions, dit M. Maurras, « sont parvenues à un degré
d'acuité et de profondeur tel, vraiment, qu'aucune ne peut former
un cas particulier ni isolé, et qu'il n'est plus possible de les distinguer
242
L*ABSENCE DU ROI
de leur cause supérieure. Et la cause, c*est que notre pays n a plus die
roi et que cependant il aspire à en avoir un. Mot à mot, il en a besoin,
il en a faim. Cette faim, si elle n'est pas absolument consciente et ne
se traduit pas dans la formule d'un désir exprès, est cependant trahie
par des signes extérieurs et des troubles intérieurs, qui sont, en poli-
tique, les équivalents de la fièvre ou de l'amaigrissement en physio-
logie. Dès lors, tous les examens de symptôme, tous les traitements
de détail, ne nous dispensent pas de remonter jusqu'à la cause. Ils
y obligent au contraire ^. » C'est très exact. Cette carence de la royauté
doit être étudiée en elle-même, mais elle-même n'est pas un fait
irréductible et dernier. Elle a des causes. Elle est liée à un ensemble de
faits qu'il importe de considérer avant de regarder l'ensemble de ses
effets. M. Maurras condamne plus haut « le grand attribut libéral :
V Indépendance. Or tout est dépendant et interdépendant : voilà ce
que disentensemble la critique, l'expérience, la science ^ ». L'absence
du roi, la carence de la famille royale, voilà un fait qui est lui-même
dépendant.
La cause de cette carence, ou tout au moins une cause, M. Maurras
l'a désignée. A la fin du XVIII^ siècle, les rois « doutaient sérieusement
de la justice de leur cause et de la légitimité de cette œuvre de direction
et de gouvernement qu'ils avaient en charge publique. Le sacrifice
de Louis XVI représente à la perfection le genre de chute que firent
alors toutes les têtes du troupeau : avant d'être tranchées, elles se
retranchèrent ; on n'eut pas à les renverser, elles se laissèrent tomber.
Plus tard, l'abdication de Louis-Philippe et le départ de ses deux fils,
Aumale et Joinville, pourtant maîtres absolus des armées de terre et
de mer, montrent d'autres types très nets du même doute de soi dans
les consciences gouvernementales... Depuis que le philosophisme les
avait pétris, ce n'étaient plus eux qui régnaient ,* ce qui régnait sur eux,
c'était la littérature du siècle. Les vrais rois, les lettrés, n'avaient eu
qu'à paraître pour obtenir la pourpre et se la partager ^. » Le chapitre
est intitulé : Abdication des anciens princes. Mais si un tel événement
a sa cause dans la force de ce qui attaque, il a son origine aussi dans
la faiblesse de la défense et dans une ruine intérieure du pouvoir
attaqué. C'est dans l'ordre politique aussi qu'est vrai ce que M. Maurras
I . La Politique Religieuse, p. 1 74.
2. /cf., p. 150.
3. U Avenir de l* Intelligence, p. 38»
243
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
dit de Tordre individuel : « Dans les profondeurs de Têtre de chacun,
la police de la nature, qui s*exerce par la disgrâce, par les échecs, par
la maladie, par la mort, développe les simples conséquences de nos
délits. La suite des malheurs issus d'une faute première accompagne
jusqu'au tombeau ^. »
La carence de la monarchie sous toutes ses formes et à toutes ses
dates — 1789, 1830, 1848, 1873 — n'a point son origine principale
dans le vice moral ou la faiblesse intellectuelle de ses princes. Le roi
contemporain des philosophes et des lettrés ne mérite peut-être pas le
nom de mauvais roi que l'histoire lui a donné et que M. Maurras lui-
même lui laisserait volontiers. Ses mœurs n'ont pas été régulières, mais
on en excuse de pareilles chez Edouard VII qui fut un vrai roi et Léo-
pold II qui fut un grand roi. Il ne manque ni d'intelligence, ni d'huma-
nité. Ayant eu tout le temps de son règne inscrites sur le marbre devant
son lit les paroles de Louis XIV à son lit de mort : « J'ai trop aimé la
guerre », — il fit la guerre avec répugnance et donna à la France les
grandes périodes de paix durant lesquelles elle se refit. Timide et
nonchalant il gouverna peu, mais il fit presque toujours de bons choix
et la plupart de ses ministres gouvernèrent bien. Louis XVI n'avait pas
de qualités brillantes, mais il eût fait le bon roi d'un grand ministre ou
de bons ministres, et son règne pouvait, aurait dû être un grand règne.
Charles X ne comprit rien à son temps, mais Louis-Philippe et même le
comte de Chambord avaient toutes les qualités érninentes des princes.
Le mystère des malheurs qui s'enchaînèrent persévéramment dans la
destinée de la maison de France et par conséquent de la France paraît
inexplicable. Il y faudrait une science de la mauvaise fortune analogue
à cette science de la bonne fortune que M. Maurras propose à l'em-
pirisme organisateur. Elle nous permettrait de répondre à la question
que pose M. Maurras lorsqu'il écrit : « Le cadavre d'une monarchie
est une idée qui ne représente rien. G)mment une institution peut-
elle être un cadavre ?... On cite cent exemples de restauration monar-
chique dans des pays républicains ^. » Evidemment nous ne pouvons
jamais savoir ce que l'avenir nous réserve. Mais la cadavre d'une
monarchie dans le passé, c'est une idée qui représente quelque chose.
Cela signifie, dans l'espèce, non seulement qu'un monarque est tombé
une fois d'un trône, mais que des successeurs, après plusieurs essais
1. Les Amants de Venise, p. 259.
2. Kiel et Tanger, p. 363.
244
L'ABSENCE DU ROI
tentés pour rjemonter sur ce trône, en sont tombés, ou bien nV
sont pas remontés. Un autre essai sera peut-être le bon. Mais, en
ce qui concerne le passé, une carence ainsi répétée et confirmée doit
provenir d'autre chose que d'accidents, — et comporterdes causes
profondes.
On ne l'expliquera pas en disant qu'elle est due à ce divorce du roi
et de la nation, que l'on fera remonter soit aux journées des 5 et 6 octo-
bre, soit à la fuite de Varennes. On peut obtenir une idée claire et juste,
quoique complexe, de ce qu'a été l'union progressive, le mariage total
et fidèle de la France et de la monarchie sous ceux que M. Maurras
appelle les quarante Pères de la Patrie. Mais le divorce qui suit cette
longue union et qui a lieu sous des princes nullement inférieurs, en
général, aux princes sous lesquels s'était opérée l'union, reste encore,
unique en Europe, un sujet d'étonnement. Trois causes, que l'on
discerne lointainement plus qu'on ne les cerne précisément, pourraient
être invoquées, mais en laissant encore pour résidu l'essentiel du
problème.
On reconnaît d'abord une longue lézarde qui court depuis Henri IV
sur toute la maison de Bourbon, celle de la mésentente intérieure,
celle de l'orléanisme. La rivalité des deux fils de Henri IV failli'»
compromettre l'avenir de la monarchie française. Quand on voit tout
ce que cette monarchie doit au génie de Richelieu, quand on assiste à
ses luttes tragiques pour conserver les quelques pieds carrés du cabinet
du roi, quand on songe que jusqu'à la naissance de Louis XIV la
France avec un roi toujours malade peut tomber du *oar au lendemain
dans l'anarchie féodale avec Gaston I®', on découvre et on mesure
l'abîme qu'à ce moment la branche des Bourbons-Orléans faisait
courir à la France de la branche aînée. Mes camarades de Henri IV
se souviennent de la véhémence avec laquelle notre professeur d'his-
toire, M. Dhombres, nous dénonçait comme les fléaux de la France
depuis la guerre de Cent ans « ces cadets de France, ces cadets de
France... » Heureusement Gaston n'eut qu'une fille, et le mariage de
Louis XIII cessa d'être stérile. Mais le remède pouvait ramener le mal,
car Louis XIII n'eut pas un garçon, il eut deux garçons, — et le second
a'irit faire un nouveau duc d'Orléans. La fortune voulut que Monsieur,
flottant sur les limites incertaines de deux sexes, ne fût jamais dange-
reux. Mais la nouvelle maison d'Orléans fondée durablement par lui
allait recommencer, les temps redevenus troubles, à constituer un péril.
De Gaston à Louis-Philippe, l'orléanisme n'apparaît qu'aux moments
245
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
difficiles, France de Louis XIII, Régence, France de Louis XVI et de
Charles X. Il y apparaît comme le mal intérieur propre à la maison de
Bourbon, et c'est de lui rigoureusement que mourra la monarchie.
Le fait général, le mal que constitue l'orléanisme, est la formation
d'une droite et d'une gauche dans la famille royale. La division de la
France est en partie préfigurée dès l'ancien régime dans la cellule de
sa maison-mère. ^
1830 marque la date tragique, le tournant décisif de cette ligne.
Tout semblait désigner alors l'orléanisme comme un principe de vie
pour Ja monarchie : il se révéla, avec une logique découverte trop tard,
comme un principe de mort. Le précédent créé par l'histoire d'Angle-
terre paraissait saisissant. Le parallélisme Charles I^^-Louis XVI,
Cromwell-Napoléon, Louis XVÏIÏ-Charles II, Charles X- Jacques II,
semblait impliquer inévitablement un 1688-1830, Guillaume III-
Louis-Philippe. La maison d'Orléans, la gauche de la maison de
Bourbon, n'était-elle pas comme réservée providentiellement pour
une telle éventualité ? La consolidation intérieure, l'expansion et la
prospérité extérieures, allaient suivre 1830 comme elles avaient suivi
1 688. La quasi-légitimité de la reine Marie allait se retrouver dans la
quasi-légitimité de Louis-Philippe, que comblait cela qui manquait à
Marie et à Guillaume, une jeune famille et une postérité magnifiques.
Jamais, depuis Henri IV, un homme ne parut mieux désigné par un
décret nominatif de la fortune française pour faire la soudure entre
deux Frances ennemies que ce soldat de Jemmapes, qui avait le
courage d'un Henri IV, les qualités procédurières et paysannes d'un
Grévy et dont Renan compare le règne à celui des Antonins. Tout
cela aboutit à Février. A la réflexion on put apercevoir que le
triomphe de la Révolution de 1688 était lié à la vie religieuse, à l'unité
anti-papiste de l'Angleterre, et que le génie heureux de cette Révolution
tenait à la longue patience avec laquelle on avait enduré Jacques IL
Les Anglais liguèrent non même contre le roi papiste, mais contre une
lignée certaine de rois papistes, comme les Français avaient ligué contre
le roi calviniste. Il n'y avait pas de ressemblance entre cette question
religieuse et nationale et la question de parti qui faisait de Louis-Phi-
lippe le roi d'un parti, d'une classe, si considérable que fût cette classe.
Le roi des bourgeois fut plus envié, plus haï, plus traqué d assassins
que ne l'avait été le roi des prêtres et des nobles. Le roi des barricades
dut périr par les barricades, Jamais le : Pourquoi lui et pas moi ? ne
\ suscita plus de basses haines dans l'animal populaire.
246
L'ABSENCE DU ROI
■^ Cette maladie de Forléanisme rentre elle-même dans un ordre plus
p général : la monarchie, qui a fait Tunité française, qui s'est identifiée
à cette unité, s'est trouvée maladroite, désemparée, inhabituée devant
une France divisée. Elle a cru — non le roi, mais le génie immanent de
la monarchie — s'adapter à cette division par sa propre division. Elle
n'a fait qu'y ajouter et qu'en mourir. Prisonnière de ses habitudes
héréditaires d'humanité, de bienveillance et d'accueil, ne se concevant
pas elle-même sans l'assentiment des cœurs et la bienvenue des yeux,
gâtée par cette fidélité du long hymen qui l'avait associée à la nation,
elle avait perdu ces réactions spontanées de défense grâce auxquelles
le danger intérieur et les luttes des partis l'eussent rencontrée aussi
prête que la trouvait le péril extérieur. De là ce manque de foi, ce
découragement qui, au moment où la moindre goutte du sang de
Henri IV eût dû les faire sauter à cheval, font monter Louis XVI dans
la berline de Varennes, Louis XVïII dans le carrosse de Gand, Charles X
dans la voiture de Cherbourg, Louis-Philippe dans le fiacre du Car-
rousel, Henri V dans le train de retour de Versailles à Frohsdorfî et
courir le Bourbon des Rois en Exil derrière l'omnibus d'où on lui crie :
Complet !
Evidemment toutes ces révolutions ont été des malheurs, et aucun
des monarques qu'elles ont frappés n'avait laissé péricliter entre ses
mains l'essentiel des destinées nationales : « Louis XVl, dit M. Maurras,
laissait à la France une armée et une marine ; la Restauration une
magnifique situation en Europe ; Louis-Philippe l'organisation mili-
taire créée par la loi de 1832, j'entends lés tî'oupes de Crimée ^. »
C'est exact. Mais aussi Louis XVI laissait la Révolution, Charles X
laissait « la meilleure des Républiques » et Louis-Philippe laissait la
pire. La monarchie, capable de conserver ne se montrait pas capable
de réformer. « Réformer pour conserver, dit le duc d'Orléans dans
V Enquête, c'est tout mon programme. » Parfaitement, mais c'est là pour
la monarchie la sagesse de l'escalier. Quand elle a réformé pour con-
server, ainsi que l'ont fait Louis XVI avec Turgot et Louis XVIII
tout le temps qu'a duré son règne bienfaisant, ses eiïorts ont rencontré
un plein succès. Le malheur a voulu qu'elle n'ait pas su persévérer,
et c'est là que nous saisissons la deuxième cause de l'absence du roi.
La monarchie s'est trouvée désemparée devant les transformations
comme elle était désemparée devant la division. Elle a succombé en 1789
I. Une Campagne Royaliste^ p. 32.
247
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
devant un problème financier moins lourd à résoudre que ceux dont
Colbert après 1 661 , Bonaparte en 1 800 et le baron Louis en 1 8 1 5, vinrent
à bout en quelques années. Elle apparut comme un organe adminis-
tratif d'entretien de la machine beaucoup plus que comme un organe
politique d'initiative, d'action, de transformation. Nous n'avons pas
d'Etat, dit un personnage d'Anatole France, cité par M. Maurras,
nous n'avons que des administrations. Mais depuis le XVIII® siècle,
et même depuis la création de la bureaucratie versaillaise, l'Etat
monarchique lui-même prit la figure solide, routinière et probe d'une
bonne administration. Louis XIV était pour Saint-Simon le roi des
commis. Le temps de Louis XV fut, mieux encore, le règne des commis.
Evidemment l'Etat moderne tend de partout à prendre la forme con-
crète et organique d'une administration, c'est par là qu'il fait de l'ordre,
qu'il emmagasine de l'habitude et du poids. Mais les grandes opérations
de réforme sont venues au XVIII® et au XIX^ siècle de deux formes de
pouvoir qui différaient fort, l'une et l'autre, d'une monarchie tradition-
nelle : des assemblées parlementaires comme en Angleterre, ou bien
des dictateurs, au sens positiviste, soit rois, soit ministres, comme en
Russie, en Prusse, ou en France avec les Bonaparte. La monarchie
traditionnelle n'avait plus en elle la sève ni hors d'elle la matière docile
et passive pour fournir des dictateurs, un nouveau Louis XI, un nouvel
Henri IV, un nouveau Richelieu. Elle était gênée d'autre part pour
épouser la voie que Chateaubriand traçait avec éloquence et que
Louis XVIII suivait avec finesse, pour se solidariser de façon étroite
avec des institutions représentatives. De là toujours cette inaptitude
générale, ces réactions gauches, cette timidité devant l'action, qui
contrastent si fortement avec la décision hardie d'un vrai dictateur,
d'un Frédéric II, d'un Bonaparte.
Bonaparte, recevant un chouan et s'efforçant de le gagner à sa
cause, lui rappelait la conduite du comte d'Artois lors de l'insurrec-
tion vendéenne, les tergiversations et la peur qui le firent renoncer
à son débarquement. Le chouan, tout en sachant bien à quoi s'en
tenir, tâchait d'excuser son prince, alléguait que les vaisseaux qui
devaient le transporter n'étaient pas là : « Il fallait se jeter dans une
barque de pêche ! » s'écria Bonaparte. La grandeur bourbonienne
attachait Louis XIV au rivage du Rhin et Charles X aux côtes d'An-
gleterre, mais un Bonaparte pouvait se jeter dans une barque avec la
même foi que Thémistocle et que César. Le mot est toujours d'ac-
tualité. La monarchie ne reviendra que dans une barque de pêche.
248
L'ABSENCE DU ROI
En troisième lieu 1 absence du roi, une fois provoquée même par une
cause accidentelle tend à se continuer par les mêmes forces qui tendent
à perpétuer, dans la monarchie vivante, la présence du roi. Ce qui fait
la vigueur de la monarchie présente fait la difficulté à renaître de la
monarchie déchue : une fois à terre les puissances mêmes qui Tout
servie se retournent contre elle. C'est la prescription, qui s'applique
à sa carence comme elle s'est appliquée à son existence. C'est l'héré-
dité, qui la fait solidaire des fautes, des abdications, des malheurs qui
1 ont retranchée. C'est la personnalité, qui oblige le peuple à regarder
en elle, comme en 1830 et en 1871, la personne du prétendant plutôt
que le caractère de la royauté : il faut alors que la personne porte le
principe, au lieu que, dans une monarchie normale, le principe porte la
personne et supplée à sa faiblesse. C'est ainsi qu'une fois tombée, ses
chances de retour décroissent régulièrement de même qu'une fois
établie ses chances de maintien croissent automatiquement.
En mênie temps de longues périodes d'e^iil rendent à moitié étrangère
la plus nationale des familles françaises. Cela diminue les chances de
retour, mais peut fort bien, en cas. de retour, constituer un avantage
précieux. Ce fut en 1814 et en 1815 celui de Louis XVIII. Revenant
d'un exil de vingt-quatre ans, il sut, comme le Corse qui l'avait précédé,
8e comporter naturellement, dans un pays déchiré par les factions, à
la manière d'un podestat étranger, jouer comme Henri IV ce rôle
d'arbitre intelligent et sans haine dont la Friance un jour pourra avoir
besoin.
En somme, si la République est l'absence du prince, et si cette
absence est fâcheus,e, les premiers torts incombent à ceux qui se sont
absentés ; et il faut bien convenir que les Bourbons ont eu l'absentéisme
chronique. La République tire dès lors une force de n'avoir pas eu à
s'imposer par la force, puisqu'elle figure le résultat automatique de
l'abdication et de la carence des anciens {Souvoirs. Carence de l'Empire
au 4 septembre, mais aussi carence de la monarchie traditionnelle
en 1873. La République est l'absence du roi, mais le comte de Cham-
bord fut vraiment le roi de l'absence. On peut épiloguer tant qu'on
voudra sur l'affaire du drapeau : toute l'histoire d'une dynastie, tout
un passage de l'être au néant, — comme l'histoire de la tragédie entre
le Cid et Lucrèce — tient entre le panache blanc de Henri IV et le
drapeau blanc de Henri V. Et le duc de Bordeaux avait eu toute la
valeur individuelle et française qui manqua au comte de Chambord.
Si son cousin ne lui avait pas pris sa couronne en 1830, s'il était monté
249
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
à sept ans, avec Louis-Philippe pour tuteur et régent, sur le trône que
lui laissait l'abdication de Charles X, ce règne d'un demi -siècle aurait
probablement épargné à la France bien des catastrophes, et on le voit
fort bien nous donnant l'équivalent de ce que fut pour l'Angleterre
le long règne de Victoria. Au lieu de prolonger en bienfait sur la
France le sourire de la fortune qui avait rayonné sur son berceau,
il parut en 1870 comme la réserve et l'achèvement de notre mauvais
destin. Sa vie fut prolongée le temps nécessaire pour empêcher la
monarchie, pour en éloigner le sang vivant et vigoureux des Orléans.
Comme Charles II d'Espagne, il figure un de ces poids morts, qui ne
peuvent rien faire qu'empêcher et que susciter sur le chemin de la
France comme des blocs tristes de fatalité.
M. Maurras songe-t-il à l'histoire politique, lorsqu'au début d'An^
thinea, passant, en route vers la Grèce, près des îles Eoliennes, il évoque
la venue d'Ulysse chez le maître des vents ? Eole, ayant fêté Ulysse
un mois dans son île lui remit, au départ, les vents enfermés dans
une outre en peau de bœuf. Mais quand « par l'imprudence et le pauvre
esprit de ses compagnons, Ulysse revint, fouetté de nouvelles tempêtes,
éprouvé de nouveaux revers, Eole n'eut que de l'horreur : « Va-t'-en,
s*écria-t-il du plus loin qu'il l'eût aperçu, fuis au plus vite de cette île,
ô le plus méchant de tous les mortels. Il ne m'est pas permis ni de
recevoir ni d'abriter un homme que les dieux immortels ont déclaré
leur ennemi. Va, fuis, puisque tu viens dans mon palais chargé de leur
haine et de leur colère. » Ulysse qui trouvait Eole inhumain ne l'accusa
pas d'injustice. Le plus sage et le plus patient des hommes savait qu'il
convient de ne pas être trop malheureux. C'est une espèce de devoir.
Qui se sent trahi par les dieux et rejeté de la fortune n'a qu*à disparaître
du monde auquel il ne s'adapte plus. Ulysse, il est vrai, persista, et
le héros supérieur aux circonstances par la sagesse éleva son triomphe
sur l'inimitié du destin ^. » Ainsi la race royale, trahie par l'imprudence
et le pauvre esprit de mauvais compagnons, a représenté depuis
Louis XIV une série lamentable de destinées en butte à la colère des
dieux. Sortis de l'outre dont elle était la gardienne, les vents ont brisé
le vaisseau qu'elle menait et blessé les passagers téméraires. L'histoire
devant ce grand naufrage ne peut que s'émouvoir de tristesse et de
pitié. N'était-il pas naturel que des sentiments pareils à ceux d'Ulysse
pénétrassent dans ces cœurs, et que l'enfant du miracle, baptisé par
1. Anthinea, p. 7.
250
LE TROU PAR EN HAUT
Chateaubriand de l*eau mystique et romantique, quand il eût senti sa
sa maison divisée contre elle, quand il eût parcouru les routes de
Texil quatre fois les dix ans d'Ulysse, quand il eût vu sa race trahie
par les dieux et son drapeau rejeté de la fortune, se soit, refusant sa
dernière chance, résolu à disparaître d'un monde auquel il ne s'adaptait
plus et à s'éteindre solitairement dans la Venise des rois exilés ?
Mais l'homme, même découragé et vaincu, n'est qu'un moment de
l'Ulysse éternel. Devant la parole de M. Maurras, je pense à la déesse
qui, venant parfois sous des traits mortels ranimer le courage du héros,
préparait son retour dans Ithaque, sa victoire sur les prétendants su-
perbes, la lumière de sa sagesse sur la confusion des circonstances,
et la beauté solide, l'indestructible grain serré que procurent à un
triomphe, comme aux calcaires souterrains et comprimés du marbre,
le poids même, la dureté, la longue inimitié du destin.
LE TROU PAR EN HAUT
Aux formules négatives de la République, dont M. Maurras emprunte
la dernière à Anatole France, s'en est ajoutée une troisième qui eut
du succès, et qui est due à M. Marcel Sembat : celle du « trou par en
haut ». Renan concluait la page fameuse où il identifie la construction
de la France et l'œuvre de la famille Capétienne par ces mots : « Yoilà
ce que rie comprirent pas los hommes ignorants et bornés qui prirent
en main les destinées de la France à la fin du dernier siècle. Ils se
figurèrent qu'on pouvait se passer du roi ; ils ne coniprirent pas que,
le roi une fois supprimé, l'édifice dont le roi était la clef de voûte
croulait. » La chute de cette clef de voûte a déterminé le trou par en
haut dont parle Sembat. L'édifice n'a pas plus croulé que n'a croulé
sous les obus allemands la voûte de Reims, parce que les maîtres
d'œuvre qui ont bâti l'un et l'autre édifices ont incorporé à des appa-
rences de fragilité et de faiblesse une résistance, une solidité élastiques
auxquelles n'atteignent pas des constructions maçonnées de plus
251
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
compacte manière. Mais il est devenu plus branlant, il a déchu.
Le trou par en haut est créé par ce fait qu*il n'y a personne, que
nous sommes gouvernés non par Ulysse, mais par ce nom qu'il laisse
au Cyclope comme son fantôme : Personne. La République n*est
pas seulement l'absence du roi, elle est l'absence de la République
elle-même : « Ce sophisme du gouvernement existant peut échapper
parfois à l'étourderie de quelques bons Français, inattentifs à cette
vérité évidente que la bonne République, restant à établir, n'est pas
plus en vie que la Monarchie ^. » Le raisonnement vaut ce qu'il vaut :
si M. Maurras veut démontrer à la République ce que le Docteur
démontre au Pierrot posthume, pendu et dépendu, de Théophile
Gautier, à savoir qu'elle est morte, ce diable d'homme est bien capable
d'y réussir.
fat de semblables cas fait une longue étude^
Et les pendus jamais nont bien longtemps vécu.
Mais, pour que vous soyez pleinement convaincu,
h vais vous disséquer
En 1906, avant que M. Sembat lançât sa formule, M. Maurras
analysant un article idyllique et attendri où M. Henri Chantavoine
chantait les louanges d'un nouvel hôte de l'Elysée, M. Armand Fal-
lières, le citait et le commentait avec le sourire : « M. Fallières n'aura
ni « saisissement » ni mouvement de « vanité » en s 'éveillant à l'Elysée
chaque matin. M. Fallières n'aura point d'infatuation ni de solennité.
M. Fallières ne sera pas « salué par des hérauts d'armes au manteau
bleu de roy fleurdelysé ». Il ne fera pas, il ne dira pas, il ne sera pas...
Tant de négations, sous la plume d'un habile écrivain, sont excellem-
ment significatives, elles nous témoignent assez que, pour M. Chanta-
voine qui s'en réjouit, comme pour l'abbé Lantaigne qui s'en désole,
la République en France n'est qn absence de prince : c'est quelque chose
qui n'est pas ce que l'imagination et la sensibilité de la France peuvent
s'attendre à voir au sommet de l'Etat ^. » M. Fallières était ainsi
commis par la Constitution pour figurer le rôle insubstantiel et aérien
du trou par en haut. C'est là la forme la plus pittoresque de présenter
la question. Ce n'est pas la plus précise.
L.
1 . La Politique Religieuse^ p.
2. /(/., p. 278.
252
LE TROU PAR EN HAUT
La vérité est qu'il s*est passé, depuis la Révolution, durant V « époque
critique » une sorte de transmutation des valeurs politiques, en laquelle
M. Maurras reconnaît l'influence et le règne de l'Ecrit. D'une manière
plus générale la place des abstractions est devenue de plus en plus
considérable dans l'Etat. Les valeurs abstraites, idées et lois, ont tendu
tout au moins dans les paroles, les discours, les textes, l'atmosphère
verbale du pouvoir, à remplacer les valeurs concrètes, les traditions,
les intérêts, les personnes, les rois. « Un Etat moderne, disait M. Charles
Benoist dans son rapport parlementaire sur la représentation propor-
tionnelle, c'est un Etat où, rien ne se faisant que par la loi, la loi s'oc-
cupe et décide de tout. On y restreint aux dernières limites, on y pousse
dans les derniers retranchements, on y coupe jusqu'aux racines la
tradition, la coutume, tout ce qui n'est pas la loi écrite. Et la loi n'y est
pas seulement, comme dans l'Etat plus ancien, un agent d'ordre et de
conservation, mais un facteur de force, de mouvement et de trans-
formation sociale. » Quelles que soient la vérité ou l'exagération de ces
paroles, certains esprits réalistes verront en effet dans la substitution
systématique de la loi écrite à l'élément traditionnel et coutumier des
sociétés l'effacement du grain des choses devant la paille des termes,
la création d'un monde d'abstraits a la place du monde solide et concret.
Taine, qui avait étudié en philosophe dans Vlntellisence le mécanisme
psychologique qui crée les abstractions a montré, dans les Origines, de
quelle manière elles peuvent envahir, après la littérature, le monde social
et politique. M. Maurras aborde cet ordre d'idées avec le même cer-
veau réaliste ; et, comme l'histoire dans sa complexité permet de suivre
le filon que l'on veut, il fait dire à celle du XIX^ siècle le contraire de
ce qu'elle suggère à M. Benoist. « S'il est un échec complet, profond,
enregistré par l'histoire de la France et de toute l'Europe au XlX® siècle,
c est l'échec du gouvernement abstrait fondé sur la loi, sur le droit
écrit, et sur la souveraineté des citoyens libres et égaux ^. » Le contraire?
peut-être pas : peut-être reconnait-il comme un fait l'évolution sigtialée
par l'éminènt parlementaire, et constate-t-il qu'elle a partout abouti
à des échecs. Je ne veux pas agiter ici une question délicate. Mais c'est
précisément cet ordre d'abstractions, de droit et de morale qui pour
un réaliste comme M. Maurras se traduit comme une absence, un vide
un trou.
La légende veut que lorsque Mac-Mahon apprit que l'amendement
L Le Parlement se réunit, p. 89.
253
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Wallon, qui faisait de la République le gouvernement de la France,
avait été voté par une voix de majorité, il se soit écrié : « Et quel est
donc l'imbécile qui l'a donnée, cette voix? » Admettons que le maréchal,
monarchiste dans l'âme, ait pensé au premier moment qu'une voix
supposait des cordes vocales, une tête, quelqu'un. Il put se rendre
compte ensuite qu'en régime républicain une voix représente un abs-
trait, un chiffre. Cette voix n'était celle de personne, ou était celle de
tout le monde, — en réalité personne n'en était responsable, pas même
M. de Witt, le dernier votant de la majorité par ordre alphabétique,
à qui Mac Mahon, selon une variante de la même légende, prétendait
la faire endosser. Une curieuse ironie des choses l'a mise, cette voix
solitaire et anonyme, à l'origine de la République comme un souverain
aussi mystérieux que le Putois de la famille Bergeret. Impondérable
elle symbolise excellemment le vide, l'espace béant et circonscrit du
trou par en haut.
Elle le symbolise mieux que ne le fit le pondéraux Fallières.
Néanmoins le souvenir de ce gros homme ne sera pas inutile à
notre examen. Un jour de sa présidence, M. Fallières s 'ébattant sur
l'estrade de quelque inauguration ou au mousseux de quelque repas
dans l'éloquence démonstrative qui était le propre de son métier,
rappela avec une pitié scandalisée le mot de ce bourgeois de Guizot :
« Enrichissez-vous ! » Ce n'était pas la République qui donnait au
peuple ces vils enseignements ! Elevez-vous sans cesse vers plus de
vérité, de lumière et de justice, conseillait éperdûment le chef de
l'Etat,.. M. Cornélis de Witt, gendre de Guizot, prit la plume, et,
dans une lettre à M. Fallières, rectifia avec courtoisie la citation. Le
discours de* Guizot disait simplement ; « Enrichissez-vous par le
travail, la probité et l'économie », devenez des électeurs en payant le
cens, élevez-vous de la même manière que s'élevait la bourgeoisie de
l'ancien Régime, appartenez à des familles qui feront l'étape dont
parlera ingénieusement M. Paul Bourget... Guizot, qui avait une vie
spirituelle véritable et qui écrivit de fort belles Méditations chrétiennes,
ne mêlait point ce spirituel au politique. Il donnait, dans les discours
qu'il était amené à prononcer, des conseils aussi matériels que la poule
au pot de Henri IV ; mais Lamartine, la Révolution du mépris et le
« la France s'ennuie ! » étant passés par là, l'éloquence de M. Fallières
se présentait avec un grain diaphane de sel entre ses doigts délicats,
le grain que chaque auditeur était convié à aller placer sous la queue
du petit oiseau bleu. Je ne sais ce que M. Fallières pensa de la rectifi-
254
LE TROU PAR EN HAUT
cation de M. de Witt. Peut-être, quand il eût ruminé tout le cas en
sa tête, jugea-t-il que ce que disaient, coupées du reste, les deux premiers
mots de Guizot pouvait être bon à faire, mais restait mauvais à dire. Et
voilà exactement, toujours, notre trou en haut. L'Etat, obligé d assumer
un pouvoir spirituel, d'édifier dans le bleu une cité de Dieu, se croit
obligé d'avoir à son sommet cet esprit, ce bleu, ce vide, pareils à ceux
qui donnent sa lumière au Panthéon de Rome. M. Maurras, repre-
nant à destination des poilus, en un Enrichissez-les, cet Enrichissez^
vous ! dans la Part du Combattant, remarque : « Nous sommes gou-
vernés par le plus vain et le plus sot esprit de stoïcisme et par son
inévitable frère jumeau l'esprit d'hypocrisie. Mais si nous osons une
fois retourner à la saine et franche nature, si nous parlons avec net-
teté, rondeur, cordialité, on sera stupéfait du changement qui se pro-
duira dans les choses... * »
En matière politique, l'auteur d'Anthinea relève de la poule au pot
et non de l'oiseau bleu. Son réalisme qui sympathise si bien avec des
abstractions comme la preuve de saint Anselme s'appuie d'autre
part sur une large base toute naturaliste. Il prend l'homme tout simple-
ment comme un individu qui veut son bonheur et aussi son plaisir,
ainsi que ceux de ses enfants parce qu'il les aime, et ceux de ses con-
citoyens dans la mesure où il les voit associés et nécessaires aux siens.
Il fait son deuil, ici, de l'idéal et du transcendant : « Savez-vous la
réputation qui commence pour nous ? C'est celle d'un Sarcey poli-
tique, ce sera bientôt celle d'un Sancho Pança, puis d'un M. de la
Palice... Nos constructions sont d'un bon sens fort doux, même un
peu gros ^. » Je penserais plutôt au réalisme rustique des Attiques et
des Latins, au nationalisme précis, étroit, d'Aristophane et de Caton.
D'une façon générale la conception réaliste, sarcey enne si l'on veut,
de M. Maurras, tend à maintenir la nécessité matérielle de la force
contre le concept oratoire du droit, la vérité positive de l'intérêt contre
l'exigence verbale de désintéressement, la chair et les os de la personne
contre la nuée abstraite de l'impersonnel.
« Le droit pour s'imposer et même pour subsister a besoin qu'on
le fasse valoir, qu'on le soutienne et qu'on le publie. Il suppose l'acti-
vité, ou s'évanouit peu à peu dans le sang et les cendre des hommes
massacrés et des édifices incendiés, puis dans le froid sublime de ces
1. La Part du Combattant, p. 36.
2. Le Dilemme de Marc Sangnier, p. 38.
255
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
espaces vides où s'éteint Téclat de voix du plus véhément des rhé-
teurs ^. » La croyance mystique en une force spontanée du droit, en
un messianisme de la Justice immanente, s'adresse à une idole en
laquelle crut la génération de M. Maurras et qu'il a été persévérant à
dénoncer. Il a montré que le droit ne se sépare pas d'une force cons-
ciente qui lutte, d'un groupe humain qui travaille pour un but, d'une
idée qui croit à sa réalisation possible et probable, qui connait, com-
prend et veut les moyens matériels nécessaires à cette réalisation. Il a
poursuivi le droit abstrait sous la forme oratoire qu'il revêt chez un
Gambetta ou un Jaurès. Il l'a poursuivi sous une forme plus subtile
dans le catholicisme et le royalisme de Chateaubriand : « Cet artiste
mit aux concerts de ses flûtes funèbres une condition secrète, mais
invariable : il exigeait que sa plainte fût soutenue, sa tristesse nourrie
de solides calamités, de malheurs consommés et définitifs, et de
chutes sans espoir de relèvement. Sa sympathie, son , éloquence se
détournaient des infortunes incomplètes ^. » Ainsi Jaurès conjurait
avec éloquence la France de « répudier toute politique d'agression »
et d'affirmer « sa foi idéaliste en la justice immanente qui s'accomplira
pour les peuples violentés ». M. Maurras commentant ces mots s'écrie :
« M. Jaurès pâlit à la seule pensée de voir s'envoler l'auréole et tomber
en lambeaux la robe du martyre que la France avait méritée. Le voilà
!e « désastre ! » Puissent les lecteurs de V Humanité n'être jamais enve-
loppés de cette infortune ! « L'activité morale » de la France y succom-
berait. Elle y perdrait la foi « sa foi idéaliste » dans les plans éternels
de la Justice immanente ^ ». On reconnaît la voie idéaliste exactement
divergente du réalisme de M. Maurras. Nous avons vu ailleurs son
argumentation tendre de tout son poids psychologique et logique à faire
de l'être avec Tidée. Il est naturel que son « impossibilité », comme dit
Nietzsche, soit précisément l'ordre de pensée contraire qui pèse sur
l'idée pour la maintenir dans son éther et pour l'empêcher de déchoir
en se réalisant. La tentation pour celui qui épouse une grande et
radieuse Idée consiste à l'aimer en elle seule et à la vouloir en elle seule,
dans l'abstraction ou dans le rêve qui la maintient pure en l'em-
pêchant d'être, comme ces plus beaux vers des poètes, qui n'ont
jamais été écrits. Toute une génération a bu ce poison dans Axel,,,
1 . Le Pape, p. 26.
2. Trois Idées Pclitiques, p. \2m
3. Kid et Tanger, p. 268
256
LE TROU PAR EN HAUT
Montesquieu estimait que la vertu était le ressort des républiques.
M. Maurras (nous ne sommes pas des gens moraux...) voit un danger
des républiques, je ne dis pas dans la vertu, mais dans une certaine
forme du désintéressement. Il y a un égoïsme intéressé qui manque
dans une démocratie : « Tout le monde a su, tout le monde a vu, tout
le monde a frémi par trois fois en lisant les trois informations alar-
mantes du journal le Temps ;.puis comme ce n'était l'affaire personnelle
de personne, et que nul égoïsme n'était intéressé à veiller au salut de
tous, tout le monde s'est calmé, personne ne s'est souvenu, personne
n'a agi, personne n'ayant de responsabilité permanente ^, » La monar-
chie a le mérite de donner à l'intérêt général un organe, précisément en
liant l'intérêt général à un intérêt particulier, le sort de l'Etat à l 'égoïsme
d'une famille. « La dynastie régnante ou, si elles sont en nombre con-
venable, les familles prépondérantes, étant unies étroitement, par leur
intérêt propre, aux plus profonds intérêts de l'Etat, cherchent, sans
doute, comme tout ce qui est humain, leur intérêt particulier, mais,
en le trouvant, elles trouvent en outre et en même temps l'intérêt
général. C'est une des plus grosses subtilités de la Politique naturelle.
Il faut d'abord la bien saisir ^. »
L'existence réelle de l'Etat dépend de cette existence personnelle.
Un Etat normal est celui où quelqu'un peut dire : l'Etat c'est moi.
« Un Etat oii chaque intérêt particulier possède ses représentants
attitrés, vivants, militants, mais oii l'intérêt général et central, quoique
attaqué et assiégé par tous les autres intérêts, n'est pas représenté...
n'a, en fait, aucune existence distincte, n'existant qu'à l'état de fiction
verbale ou de pure abstraction ^. » Il rejoint dans le domaine du verba-
lisme et de l'abstraction oratoires la justice immanente, dans le domaine
du verbalisme et de l'abstraction décoratives les images flottantes de
Chateaubriand. Le royalisme est un réalisme.
Le trou par en haut, idéalement, fallacieusement comblé par l'abs-
traction et par la tendance idéaliste, témoigne simplement, pour
M. Maurras, de l'absence et de l'interruption d'une réalité solide.
Citant, dans une page de V Etang de Berre, les têtes pensantes qui
attestent la solidité et la profondeur de l'intelligence méridionale,
injustement dépréciée, il écrit le nom de Gassendi. Nous pouvons, un
î . La France se sauve elle-même, p. 402.
2. Enquête, p. 142.
3. Kiel et Tanger, p. XLIX.
257
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
moment, et malgré de grandes différences, évoquer le chanoine de
Digne, de qui Descartes disait : 0 caro ! et qui tient à côté de lui, par
son rappel aux sens, à la matière, le rôle combatif d'Antisthène auprès
de Platon. Impression rapide et qui n'a d'autre raison que de réunir
un m.oment, dans une même lumière, deux intelligences du Midi :
l'ordre politique et pratique où demeure M. Maurras comporte infini-
ment mieux le réalisme (auquel se rallie Descartes dans le Discours de
la Méthode) que l'ordre philosophique auquel l'appliquait un peu
faiblement Gassendi. L'auteur de V Enquête prend par ailleurs une
place dans un cercle de penseurs, non méridionaux, mais français de
partout, dont lui-même se réclame et à l'expérience desquels il rattache
le fil de sa pensée. C'est par des pères spirituels qu'il est conduit et
qu'il conduit à reconnaître dans les « quarante rois qui ont fait la France »
les Pères de la Patrie.
Taine, Comte, Fustel, Renan, Balzac, Bonald et Le Play — « énumé-
ration homérique » qu'il déclare emprunter à M. Paul Bourget — sont
appelés par lui « les Docteurs et les Pères du réalisme naturel, qui
rejoignent les Docteurs et les Pères d'une doctrine théologique dont
il nous est impossible de contester le réalisme surnaturel ^. » Dans la
chaîne politique ce réalisme naturel consiste à se soumettre aux réalités.
Il s'oppose à un idéalisme social comme celui de Rousseau et de la
Déclaration des Droits. Pareillement, le réalisme surnaturel implique
des réalités surnaturelles auxquelles la vie mystique se soumet comme
la vie politique se soumettait aux premières : réalités surnaturelles de
Dieu, de Jésus-Christ, de la grâce, du péché, de l'Eglise. Il s'oppose k
un idéalisme surnaturel, qui dissout toute réalité en symboles d'une
vie intérieure autonome, comme celui de la théologie protestante de
gauche. Un idéaliste social, M. Bougie, définit la démocratie comme
une conformité croissante de la société aux vœux de l'esprit. Le
réalisme social de M. Maurras et des sept Pères de ce réalisme consiste-
rait au contraire à conformer de plus en plus l'esprit à l'observation,
aux conditions d'existence, aux exigences d'ordre de la réalité sociale,
à prendre, selon la formule comtiste, la soumission pour base du per-
fectionnement. Il est dès lors parfaitement logique que ce réalisme
comporte, au lieu du trou par en haut, dans sa partie supérieure une
clef de voûte faite de réalité suprême et condensée, et du même ordre
que Vens realissimum de saint Anselme ou le Grand Etre de Comte,
1. La Politique Religieuse^ p 134.
258
LA SCIENCE DE LA BONNE FORTUNE
la « maison historique » des Origines de la France contemporaine, THu-
manité du Catéchisme positiviste, la gens de la Cité Antique, la maison
capétienne de la Réforme intellectuelle et morale, le moteur social de
la Comédie Humaine, la famille agrarienne de Bonald, la famille-souche
de la Réforme Sociale, l'idée du roi chez M. Maurras.
Ces deux figures concordantes, surnaturelle et naturelle du réalisme,
impliquent une essence commune, qui est à la racine de la pensée de
M. Maurras, et qui, plus originelle que les mots, mériterait d'être
exprimée en architecture et en musique. M. Maurras, retrouvant avec
une pénétration subtile cette essence dans le Syllabus, appelle ce docu-
ment « le type et le modèle de l'architecture logique. Assurément il a
des murailles et il a des voûtes, des piliers et des fondements. Il n'est
pas tout en portes, en fenêtres, en ouvertures, il n'est pas composé de
vide aérien, ni d'espace nu. Il existe, il pose, fonde, décrit une figure
déterminée : circonscrit, il exclut ce qui n'est pas à lui ^. » Il corres-
pond à un souci architectural de ne laisser dans l'Eglise aucun trou par
en haut. M. Maurras, comme les bons compagnons du Tour de France
a demandé au monument catholique des leçons pour sa construction
politique, pour « la bonne construction d'un ordre résistant ».
Cet ordre résistant, œuvre positive de M. Maurras, comporte pour
méthode de construction l'empirisme organisateur, et pour construc-
tion, comme les trois étages superposés d'une église, une théorie de la
société, une théorie de la France, une théorie du roi.
VI
LA SCIENCE DE LA BONNE FORTUNE
La question capitale qui se pose pour M. Maurras est celle que
Comte appelle « l'immense question de l'ordre ». Pour la résoudre
Comte établit un système politique compact, d'une architecture romane
un peu massive et sombre, couronné par une religion entière, le tout
I. Id., p. 148.
259
L S IDÉES DE CHARLES MAURRAS
en rapport avec ses facultés puissantes et ses larges ambitions d or-
ganisateur scientifique. M. Maurras n a pas de visées aussi auda-
cieuses. « La politique, dit-il, est formée d'une vue limpide des choses
et de la connaissance d*un petit nombre de principes qui ne sont pas
faits de main d'homme, mais que l'expérience humaine, devenue peu
à peu la sagesse, a mises au jour lentement ^. » Une expérience qui
devient peu à peu de la sagesse : c'est ainsi que se sont formés dans
Tordre de l'art la chaîne et le goût classiques, c'est ainsi que s'est créée
en France la tradition et qu'ont été conçus et accomplis les desseins
et les destins de la monarchie. L'individu, avec sa durée limitée, ses
courts moyens d'information et le cercle étroit de son investigation,
ne saurait rien fonder contre le monument progressif de cette tradi-
tion vivante. Ces principes ont beau être en petit nombre, leur vérité
hors du temps ne se révèle qu'à l'esprit qui s'est rendu compte de leur
fécondité dans le temps. Observer des moments privilégiés, de belles
réussites, se demander les causes de ce privilège et de cette réussite,
les reconnaître, les aider, les susciter là où elles peuvent être sollicitées
ou reproduites, c'est la méthode d' « empirisme organisateur » que
M. Maurras met sous l'invocation de Sainte-Beuve. Le rôle d' « inter-
cesseur spirituel » que le Barrés de Y Homme Libre attribuait dans la
chapelle où se cultivait le Moi au jeune Sainte-Beuve de 1 830, M. Maur-
ras le reconnaît au « Thomas d'Aquin » des Lundis comme à un patron
littéraire de la grande Eglise de l'institution et des intérêts français :
maître de l'analyse extérieure plus encore que de l'analyse intérieure.
Cette analyse « ne démembre point indistinctement tous les produits
de la nature. Chez Sainte-Beuve comme ailleurs, l'analyse choisit
plutôt, entre les ouvrages dont on peut observer l'arrangement et le
travail, les plus heureux et les mieux faits, ceux qui témoignent d'une
perfection de leur genre et pour ainsi dire appartiennent à la Nature
triomphante, à la Nature qui achève et réussit. En ce cas l'analyse fait
donc voir quelles sont les conditions communes et les lois empiriques
de ces coups de bonheur : elle montre comment la nature s'y prend pour
ne point manquer sa besogne et atteindre de bonnes fins. De l'étude
de ces succès particuliers, l'analyste peut se former une espèce de
Science de la bonne fortune. Il en dresse le coutumier, sinon le code.
De ce qui est le mieux, il infère des types qui y soient conformes dans
l'avenir. Cette élite des faits lui propose ainsi la substance des intérêts
!• La Politique Religieuse, p. 291.
260
LA SCIENCE DE LA BONNE FORTUNE
supérieurs que l'on nomme, suivant les cas, le droit ou le devoir ^. »
Les choses ne se fondent pas par raison, mais la raison se reconnaît
dans la naissance et la perpétuité de leurs conjonctures heureuses.
« Lesquels de nos ouvrages ne sont point nés des semences de nos
passions ? ^ » Mais s'ils en naissent ils ne s'en construisent pas, et leurs
parents ne sont pas leurs éducateurs. « Si le goût de la vérité n'est, à son
origine, qu'une passion comme les autres, cette passion acquiert, en
s'exerçant, tous les éléments de sa règle ^. » Elle acquiert une règle
parce que, de même que l'amour divin, elle transporte l'homme hors
de lui-même, parce qu'elle fait vivre l'individu mobile parmi des
images réalisées, parce que le goût de la vérité est une école constante
de réalisme. Ce réalisme, en nous soumettant à la nature, nous montre
que le meilleur de la réalité humaine consiste dans ce qu'au long de sa
durée elle a déposé comme une nature, dans ces formes plastiques,
pareilles aux Parques du Parthénon, assises aux carrefours et aux repo-
soirs de nos routes, équivalent subtil, peut-être païen, de ce qu'est
dans le théisme de Bossuet. la présence de la Providence : « Morale,
religion ou politique, ce qui ne fonde que sur la volonté des mortels
n'est guère plus certain que ce que l'on construit sur leurs bons senti-
ments. La piété des Attiques... conçoit que la part de notre mérite,
dans nos victoires les plus belles, est presque nulle, que tout, en der-
nière analyse, dépend d'une faveur anonyme des circonstances, ou,
si l'on aime mieux, d'une grâce mystérieuse. Ainsi les Athéniens, quand
ils priaient Pallas, invoquaient le meilleur d'eux-mêmes, et en même
temps ils invoquaient autre chose qu'eux. La déesse à laquelle ils
faisaient abandon, hommage et honneur d'Athènes était bien leur
propre sagesse, mais la sagesse athénienne secondée, fécondée et
couronnée des approbations du destin *. » On songe aux personnifica-
tions bienveillantes de la Terre et de l'Espace chez Comte. Mais plus
exactement ces figures de la bonne fortune, cette approbation du
destin se retrouvent, autour de la famille capétienne, dans la ligne et
la série de la durée française, comme, en matière esthétique, dans celles
de la durée classique. Ainsi se forme, pour la politique comme pour
l'art, la théorie du point.
1 . Trois Idées Politiques, p. 36.
2. Anthinea, p. 57.
3. Trois Idées Politiques, p. 39.
4. Anthinea, p. 84»
261
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Le point, qui implique pour la raison le choix. La bonne fortune
devient comme une synthèse idéale du fait et du droit. L'art de l'Acro-
pole, la monarchie française, représentent deux faits heureux, — de
ces faits dont l'idée, portée à sa plus haute puissance, fournit la notion
de miracle — des faits que des chances heureuses ont consolidés hors
du précaire et de l'imparfait, — mais des faits qui une fois constitués
impliquent un droit, forment un type, imposent un modèle. Ce droit,
ce type, ce modèle, permettent de classer, de hiérarchiser et aussi d'ex-
clure. Ils se placent à l'antipode de cette acceptation universelle, de
cette largeur illimitée d'esprit qui tolèrent tout, concilient tout, em-
brassent tout dans un panthéisme passif ou un évolutionnisme général :
« Un Dieu immanent sacre la force des choses et divinise l'évolution
des sociétés. Il sacre et divinise de la même manière tels arrêts fantai-
sistes des consciences isolées. Et il enseigne aussi à ne rien distinguer
afin de tout confondre ^. »
Ce panthéisme, cet évolutionnisme énervent l'action, éveillent le :
Tout est bien, — le : A quoi bon ? — La science de la bonne fortune
au contraire est orientée rigoureusement vers la pratique, le réalisme
de la connaissance ne va pas sans un réalisme de l'action. La tu/vi
dans notre intelligence des choses implique le xaipoç dans notre
action sur les choses. « Le réalisme ne consiste pas à former ses idées
du salut public sur la pâle supputation de chances constamment
déjouées, décomposées et démenties, mais à préparer énergiquement,
par tous les moyens successifs qui se présentent, ce que l'on considère
comme bon, comme utile, comme nécessaire au pays. Nous ignorons
profondément quels moyens se présenteront. Mais il dépend de nous
d'être fixés sur notre but, de manière à saisir sans hésiter tout ce qui
nous rapproche de lui ^. »
U Avenir de V Intelligence, qui est dans l'œuvre de M. Maurras
comme son Acropole choisie, se termine par Mademoiselle Monk ou
la Génération des Evénements, — sa Tribune des Cariatides. Les
Mémoires d'Aimée de Coigny « nous racontent comment la Restaura-
tion de la monarchie très chrétienne fut conspirée entre une dame très
païenne et un ancien évêque assermenté et marié. L'un de ces sages
Grecs, réalistes subtils, qui prenaient leur plaisir à exprimer le sens
I secret des réalités de la vie, y aurait trouvé la matière de réflexions bien
î. La Politique Religieuse, p. 150.
2. L* Avenir da Hnidligence, p. 278.
262
LA SCIENCE DE LA BONNE FORTUNE
instructives ». M. Maurras, qui incame sans doute Tun de ces anciens
Grecs, se complaît à ces réflexions. Il a rencontré sous une forme
mortelle la déesse de la bonne fortune. Il a saisi la destinée dans sa
courbe vivante, comme Apollon Daphné au moment où la nymphe
s'enracine et se mue en arbre. Et il conclut :
« Il est permis de préférer à l'amusant détail de cette intrigue de
château et de salon la poétique aventure de Jeanne d'Arc. Ainsi notre
XV^ siècle apparaît-il comme supérieur au XIX®. Mais, à peu près comme
chevauchées de la Pucelle, les allées et venues de M°^® de Coigny
laissent voir le jeu naturel de l'histoire du monde. Il ne s*agit pas d'être
en nombre, mais de choisir un poste d'où attendre les occasions de
créer le nombre et le fait... Un moment vient toujours où le problème
du succès est une question de lumières et se réduit à rechercher ce que
nos Anciens appelaient jtmctura rentnXy le point où fléchit l'ossature,
qui partout ailleurs est rigide, la place où le ressort de l'action va
jouer \ »
Ce sont les dernières lignes de V Avenir de r Intelligence^ et les derniers
mots marquent le tournant qui au cours d'une vie humaine, au milieu
de son chemin, engage l'homme dans l'action délimitée et stricte dont
l'épure, comme le cylindre d'Archimède, s'inscrira seule sur son tom-
beau. Point, et place, et ligne étroite comme le sillon dans un champ ou
le sillage sous la proue, mais toute l'histoire humaine est faite de ces
courbes, les unes géométriques, les autres inorganiques et d'autres
vivantes, parmi lesquelles quelques privilégiées dessinent ou circons-
crivent la figure d'une destinée immortelle. C'est en suivant ces pistes
et en approfondissant ces traces que la science de la bonne fortune,
l*£UTi>y^la dont Socrate a déjà formulé le concept, s'est ramassée,
est devenue vivante et plastique en trois théories sociale, française et
royale.
I. /J.,p.285.
263
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
VII
LA SOCIÉTÉ
La haine tenace par laquelle M. Maurras poursuit le nom et la
réalité de l'individualisme ne s'expliquerait guère sans une sorte de
rancune personnelle, — et très personnelle, très individualiste. L'indi-
vidualisme semble bien sa mauvaise conscience, celle centre laquelle il
se défend et dont il se débarrasse par une tension et par une crise. Son
antipathie naturelle contre le romantisme, ses luttes politiques pendant
l'affaire Dreyfus lui ont montré la nécessité d'un Contrwiy lui ont fait
mieux sentir ce que M. Barrés a reconnu de plus en plus après les
Déracinés^ le primat du social, ou, au sens complet, du politique. Tout
son combat est mené contre cette insurrection de l'individu que dénon-
çait Auguste Comte. « L'Etat français d'avant 1 789 était monarchique,
hiérarchique, syndicaliste et communautaire ; tout individu y vivait
soutenu et discipliné. Chateaubriand fut des premiers après Jean-
Jacques qui firent admettre et aimer un personnage isolé et comme
perclus dans l'orgueil et l'enftui de sa liberté ^. » Un homme de lettres,
une sensibilité ardente et brillante impliquent toujours, à l'heure
actuelle, un Chateaubriand en puissance que M. Maurras se soucie
de ne pas laisser en lui-même passer à l'acte. Il suscitera donc pour le
refouler toutes les représentations et toutes les idées antagonistes.
Tout ce que perdra Findividu la chose sociale le gagnera, le réalisme
social l'incorporera en des êtres. M. Maurras, qui s'en tient au point
de vue de l'empirisme organisateur, n'a point formulé de thèses socio-
logiques, ne s'est pas mêlé au débat sur la nature du fait social et de
l'être social. Mais, de son point de vue limité, il a apporté sur le pro-
blème de l'association politique, sur la vie du ?à)ov TioXt.Tt.xov des
lumières précises et précieuses.
M. Maurras professe une grande admiration pour l'œuvre de Fustel
1. Trois Idées Politiques^ p. 9.
264
LA SOCIÉTÉ
de Coulanges, pour sa contribution à Thistoire de France. Je suis
surpris qu'il ne se soit jamais référé à la Cité Antique, qui développe
une sorte de synthèse abstraite et mythique de l'antiquité très analogue
à celle que M. Maurras présente de l'ancienne société française et
propose comme idéal à celle de demain. Le schème de Fustel, — insti-
tution des familles sur le culte des morts et du foyer, constitution, autour
d'un culte commun, des tribus ou associations de famille, des cités ou
associations de tribus, identité de la fonction du roi, chef religieux
de la cité, avec celle du pater fœniiias, chef religieux de la gens, — se
retrouve dans le traditionalisme de Bonakl et de Le Play, dans leurs
constructions de la fan^île agrarienne et de la famille-souche, et
apparaît à l'état de mythe directeur dans la pensée de M. Maurras.
Auguste Comte définit l'individu une abstr£>ctk)n sociale, définition
qui est exactement à l'antipode de Contrat social et de la Déclaration des
Droits. L'individu, de même qu'il n'est pensable que par le jeu de con-
cepts sociaux, est produit en tant qu'homme civilisé par l'action de réa-
lités sociales. Or « si la société humaine produit l'individu humain, dit
M. Maurras, elle ne peut être composée de ce qu'elle produit, d'indi-
vidus. La société est composée de sociétés, c'est-à-dire de groupements
d'êtres humains qui pourront être hommes un jour à la faveur de la
Société, mais auxquels il est naturel, en attendant, de vivre groupés,
soit pour continuer la vie, comme c'est le cas des familles, soit pour la
fortifier, l'accrcîtri et l'embellir, c'est le cas des communes et des
syndicats, des nations et des religions, des corps, des compagnies
littéraires, scientifiques ou artistiques de toute sorte, M. Ferdinand
Buisson et ses pareils se figurent que ces Associations sont des groupes
fictifs auxquels l'Etat veut bien concéder l'existence et la vie ; mais il
est dupe des formalités administratives. Dans la réalité, l'Etat est de
beaucoup postérieur à ces groupements. Il les recMinaît, il en tient
registre. H ne les crée pas. Comme elle est supérieure à Tindividu, la
société est supérieure à l'Etat. Il est aussi naturel à l'homme d'être
d'un corps de métier que d'une famille et de tirer à l'arc ou de jouer
aux boules que de se niarier. Quand l'Etat se forme, non seulement
les familles, mais des associations de toute sorte sont ou formées ou
ébauchées depuis longtemps. Il est bien une pièce centrale de la
société, mais ajustée pour la défendre et l'organiser, non pour la
1 détruire ^. » -^
I . La Politique Religieuse, p. 223.
265
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
La page est très iorte, très belle, et je veux bien le dire très vraie,
à condition qu'on s'entende sur son espèce de vérité. Ce n'est pas
manquer de déférence à M. Maurras que de mettre sa construction
sur le même plan que la Ci7e' Antique^ et de demander de Fustel de
Coulanges et de lui où ils ont vu jouer toute cette pièce. Est-ce sur le
terrain du droit ? Est-ce sur le terrain du fait ? Si c'est sur le terrain
du droit, nous considérerons cette doctrine comme un ensemble de
directives pour un Code civil et un Code administratif de demain,
qui porteront non plus sur des individus, mais le premier sur des
familles et le second sur des associations, nous y verrons le plan de la
réforme politique et sociale que propose M. Maurras. Si c'est sur le
terrain du fait, nous comprendrons que pour M. Maurras les choses
se passaient à peu près ainsi sous l'ancien Régime, avant le cyclone
de l'individualisme révolutionnaire. Si c'est enfin sur l'un et sur
l'autre, nous entendrons que M. Maurras nous décrit un état ancien,
qui était le bon, et auquel il nous faut revenir le plus vite possible :
réaction d'abord 1 Exactement, cette vérité demeure flottante au-dessus
des deux sens : elle a la figure de la Cité de Fustel ou de ce pays des
familles-souches pastorales que Le Play avait placé moitié mythique-
ment, moitié réellement, dans les grandes mers d'herbes de l'Asie
centrale. Nous avons le sentiment que cela n'a jamais correspondu à
une existence solide, consciente, entière, n'a jamais été réalisé totale-
ment dans un état social donné. L'historien réunit arbitrairement
du temporel et de spirituel, de la réalité qui vécut, dura, et de la vérité
idéale qui même à l'époque dont il traite flottait déjà comme la vapeur
et les lignes d'un âge d'or idéalisé. Quand Louis XIV, dans les Mémoires
qu'il écrit pour le Dauphin, parle de la nécessité malheureuse où se
trouve aujourd'hui l'Etat d'exiger les impôts, alors que dans l'innocence
du bon vieux temps c'était un tribut spontané que les sujets accor-
daient avec bonheur, nous discernons là un élément de vérité histo-
rique, à savoir qu'il n'y avait pas d'impôt direct permanent avant
Charles VII, mais nous apercevons également par quelle pente d'idéali-
sation naturelle on applique au passé d'une manière instinctive en
matière de politique le mythe de l'âge d'or. L'époque même de
Louis XIV paraît à M. Maurras non un âge d'or — ne chargeons
pas — mais un âge normal durant lequel l'Etat tenait registre de ces
groupements, les respectait, parlementait avec eux. En réalité je
crois bien que si, au sujet de ces corps, de ces associations, on leur
eût proposé le texte de M. Maurras et celui-ci, de M. Hanotaux, les
266
LA SOCIÉTÉ
ministres de Louis XIV eussent préféré le sens, l'esprit, les directions
politiques de ce dernier. Des difficultés compliquées naissent, écrit
l'historien de Richelieu dans son Histoire de France contemporaine :
« quand, dans la masse du corps social, se sont introduits, soit par le
temps, soit par l'usage, des groupements particuliers, qui tendent à
se développer, à se fortifier sans cesse : les aristocraties, les associations,
les Eglises ; l'existence de ces corps peut devenir générale et même
douloureuse quand ils exagèrent leur prétention à une vie indépen-
dante, au maintien ou à l'accroissement de certains privilèges. C'est
alors que se pose un autre problème, qui a occupé toute l'histoire de
France, le problème des Etats dans l'Etat. Classe, caste, commune,
province, noblesse, magistrature, tous construisent à l'abri de la
société leur forteresse contre la société, et, au point précis où com-
mencent leurs revendications propres, ils plantent hardiment un
écriteau avec ce mot, toujours le même, liberté ^. »
La plupart de nos difficultés, observait Montaigne, sont grammai-
riennes. M. Maurras, défenseur des associations, et M. Hanotaux,
procureur de l'Etat, disent au fond la même chose, s'expriment en
nfM)ts idéaux qui ont les mêmes racines, les mêmes groupes de con-
sonnes, mais qui se manifestent avec des voyelles, des attitudes, un
vent oratoire opposés. En réalité il n'y a pas d'Etat sans associations
avec lesquelles il entretient des rapports amicaux, indifférents ou
hostiles. Les associations se considèrent comme antérieures à lui,
de droit au nK)ins égal à lui, et l'Etat estime au contraire qu'elles
n'existent que par sa permission et sa tolérance. Mais cet échange de
points de vue entre les deux côtés fait partie de l'existence, de la nature,
des rapports nécessaires entre l'un et l'autre. — Oui, mais enfin laquelle
des deux théories est vraie } — L'œuf est-il né de la poule ou la poule
de l'œuf? L'individu est-il un produit des sociétés ou les sociétés sont-
elles composées d'individus ? L'Etat se forme-t-il de sociétés ou les
sociétés existent-t-elles par délégation de l'Etat ? Est-ce ou non l'exis-
tence et le primat de l^Etat qui distinguent les sociétés supérieures,
anciennes ou modernes, des tribus inorganiques ? Ces questions de
droit, qu'on les résolve dans un sens ou dans l'autre, apparaissent
comme des at>stractions de légistes, nous font mieux sentir la courbe
et le mouvement de la vie qui les traverse et les dépasse.
Si de ces généralités on passe à des questions d'espèce, les seules
1. Histoire de la France confenyyoraine, t. III, p. 124.
267
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
qui soient susceptibles de sortir de la dispute grammairienne, on
jugera, je crois, qu appliquée à TEtat français la page de M. Maurras
est historiquement forte, et politiquement faible, et celle de M. Ha-
notaux historiquement faible et politiquement forte. La France,
comme tous les Etats modernes, est formée d*une construction cou-
tumière et féodale et d une construction romaine et politique, la
première antérieure chronologiquement (dans la France d'oïl au moins)
à la seconde. Le droit a d abord été une coutume, la royauté a d abord
été une constitution féodale, qui a acquis peu à peu la suprématie sur
les autres institutions féodales, les a ployées et pétries selon les direc-
tives qui ont, consciemment ou inconsciemment, présidé à la formation
de tous les Etats modernes. Les « sociétés » ont d'abord été ce que dit
M. Maurras, puis l'Etat les a qualifiées à peu près dans les termes
qu'emploie M. Hanotaux. Ces groupements, aristocraties, associations,
Eglises, sont accusés de s'être introduits abusivement et malicieuse-
ment dans le corps de l'Etat, qui se promet bien de prendre méde-
cine. — Mais, répondent-elles timidement ou font-elles répondre
par leur syndic M. Maurras, il y avait une noblesse, des associa-
tions communales, une Eglise avant qu'il y eût un Etat : que pou-
vicns-nous lui faire quand il n'était pas né ? C'est l'Etat qui s'est
formé, agrandi, avec notre secours et aussi à nos dépens. Vous
gémissez sur le problème des Etats dans l'Etat. Cette expression
prend depuis Richelieu le sens de maladie grave qui appelle des
remèdes énergiques. Mais l'Etat a d'abord été un Etat d'Etats. Il s'en
trouvait bien. Pourquoi ne le serait-il pas encore ? — C'est de l'his-
toire et du passé, ce n'est pas de la politique et du présent. Les Etats
ont existé avant l'Etat comme les coches ont existé avant les chemins
de fer. Reviendrons-nous pour cela aux coches ? On vous l'a dit, à
propos d'un texte de M. Charles Benoist, qui descend, aussi bien que
M. Hanotaux, des légistes de Philippe le Bel, l'Etat moderne est un
Etat où tout se fait par la loi, où tous les rouages sociaux sont mus par
cette électricité invisible. Ce n'est pas le moment de venir nous proposer
vos lourdes machines. — Mais êtes-vous légistes et centralisateurs
avec une conscience aussi bonne que vous le dites ? Si cette pente de
l'Etat moderne était si nécessaire qu'il vous semble, comment se fait-il
que tous les partis chez nous soupirent après la décentralisation ?
— C'est une question de mesure. Nous songeons en etfet de à bonnes
lois de décentralisation. Elles sont à l'étude. Une commission... —
C'est ici que je vous tiens. Ce que vous appelez l'Etat moderne est
268
LA SOCIÉTÉ
une machine pléthorique et mal agencée. Votre peur des Etats dans
TEtat dénote la faiblesse d'un vieil Etat catarrheux et rhumatisant.
Un Etat fort, c'est-à-dire l'Etat monarchique, n aura pas peur des
Etats, des corps, des associations, de l'Eglise. Pour qu'il décentralise
il faut qu'il n'en ait pas peur, pour qu'il n'en ait pas peur il faut qu'il
soit fort, pour qu'il soit fort il faut qu'il ait un roi. Vous m'avez donné
raison pour le passé, sur le terrain historique. Quand les corps, les
sociétés, seront soustraits à la centralisation qui les empêche de se
développer ou d'être, notre idée se vérifiera sur le champ du présent,
dans l'ordre pratique et politique.
Un décentralisateur doit être monarchiste, parce qu'un pouvoir
héréditaire seul peut décentraliser et qu'un pouvoir électif ne le peut
pas : en diminuant ses prises sur l'électeur, celui-ci scierait la branche
sur laquelle il est assis. — En théorie c'est vrai. En fait que voyons-
nous ? La monarchie française jusqu'à Louis XVI a toujours accompli
œuvre d'Etat, œuvre centralisatrice. Louis XVI le premier fait machine
en arrière, avec le rétablissement des Parlements et les Assemblées
provinciales ; mais d'abord les résultats sont des plus médiocres,
ensuite Louis XVI décentralise non en tant que pouvoir fort, mais
en tant que pouvoir faible et sous la pression de l'opinion, des idées
révolutionnaires. Car les idées révolutionnaires sont des idées décen-
tralisatrices, follement décentralisatrices comme en témoi^^nent les
constitutions de 1791 et de 1793. C'est contre ces idées que le gou-
vernement révolutionnaire dut être, sous la pression de l'état de siège,
impitoyablement centralisateur. Depuis la Révolution, aucun gou-
vernement héréditaire n'a décentralisé, et les mesures décentralisa-
trices, parfois exagérés ou maladroites, sont dues à des gouvernements
électifs (loi Falloux, lois sur les conseils généraux, sur l'élection des
maires, sur les Universités, sur les associations).
J'avance l'objection pour la prévenir dans l'esprit du lecteur. Elle
ne porte pas beaucoup contre M. Maurras. Toutes ces mesures en
apparence décentralisatrices ou bien étendent à tout, à tort et à travers,
le principe électif et le suffrage universel, ou bien retiennent la réalité
pour donner l'ombre, ou bien sont des instruments de lutte contre
un parti. La Révolution et les régimes issus d'elle ont détruit les corps :
voilà le mal. Un Etat décentralisé, c'est l'Etat qui garantit l'existence
et le développement des corps. « La monarchie n'apporte aucunement
aux bons citoyens, aux associations nationales, aux groupements reli-
gieux, une besogne toute faite, mais simplement la faculté d'existel
269
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
librement, de se développer sans contrainte, de vivre en paix sous des
lois justes ^. » En droit ces corps, ces républiques, existent avant
l'Etat, sont souverains dans leur domaine comme l'Etat est souverain
ou doit être souverain dans le sien. « L'Etat, quand il est bien institué,
n'a presque pas affaire aux individus, mais à de petites organisations
spontanées, collectivités autonomes, qui étaient avant lui, et qui ont
chance de lui survivre, véritable substance immortelle de la nation ^. »
En tant seulement qu'il est encadré et défendu par ces organisations,
le citoyen possède des libertés véritables. Favoriser le développement
de celles qui sont, la naissance de celles qui tendent à être, le juste
équilibre des unes et des autres, voilà la véritable décentralisation.
Avec elle « la puissance de chaque citoyen serait augmentée de l'im-
portance des corps et compagnies dont il serait participant... Le
citoyen recouvrerait enfin sa liberté politique. Du vague administré
sortirait enfin le citoyen véritable. L'Etat central serait tout aussi
éloigné de lui qu'il peut l'être d'un citoyen américain. »
C'est le contre-pied exact du droit révolutionnaire républicain et
français, tel que M. Poincaré l'exposait lumineusement dans sa plai-
doirie pour l'Académie Concourt : « Dans notre droit moderne, deux
grands principes ont été posés. Premier principe : aucun être moral,
aucune personnalité juridique ne peut exister sans une délégation
générale ou sans une délégation particulière des pouvoirs publics...
Second principe : tout établissement public, tout établissement d'utilité
publique, ne pourra recevoir aucune libéralité, soit donation, soit
legs, autrement qu'avec une autorisation spéciale des pouvoirs publics...
Tout au contraire, en Allemagne et en Angleterre, les fondations
directes non seulement sont autorisées mais sont encouragées, et d'un
usage chaque jour plus fréquent. Ce sont en Allemagne les Stilflugen
et en Angleterre les trustées. » Les fondations directes sont encou-
ragées pour le présent et l'avenir dans les pays où les fondations du
passé ne sont pas tenues en suspicion et en méfiance.
Le^ principe de ce droit révolutionnaire, républicain et français
consiste en ce que l'individu et non la famille, le viager et non le
perpétuel, figure le type de réalité sociale.
La monarchie héréditaire représentait une continuité naturelle
par ce fait qu'elle était une famille, comme la monarchie traditionnelle
1. Le Dilemme de Marc Sangnier.
2. Enquête, p* 323.
270
LA SOCIÉTÉ
représentait une continuité nationale par ce fait qu'elle recevait et trans-
mettait une tradition. Dans une France sans dynastie, c'est-à-dire
sans famille centrale, toute réalité familiale se trouve automatiquement
déclassée. La France a perdu sa famille régnante non autrement
qu'elle a dissous ou senti dissoudre les liens naturels qui formaient ses
familles particulières. M. Maurras pense que cela est la cause et ceci
l'effet : politique d'abord. Comme là est l'hypothèse qui permet son
action, il n'y a pas à le chicaner. Toujours est-il que le progrès des
idées démocratiques dans l'Etat et le progrès de l'individualisme dans
la famille vont de pair. Cet individualisme se manifeste de deux façons,
en apparence contraires, en réalité concordantes : liberté en droit
personnel (divorce), servitude en droit réel (incapacité de tester libre-
ment). La liberté en droit personnel fait disparaître peu à peu l'héré-
dité professionnelle, dont M. Maurras montre la clef de voûte dans
l'hérédité du métier royal. En de fortes pages de V Enquête^, il nous fait
voir l'Etat républicain encourageant « ces migrations à l'intérieur,
qui, de classe en classe, détruisent les familles professionnelles, et,
par là même, affaiblissent notre diplomatie comme notre armée et
notre marine, notre agriculture comme nos arts, notre commerce comme
notre industrie. »
Ainsi la France devient le pays du viager : « Le républicain, écrivait
Babeuf, n'est pas l'homme de l'éternité, il est l'homme du temps ; son
paradis est sur cette terre ; il veut y jouir de la liberté, du bonheur, et en
jouir, durant qu'il y est, sans attendre ou toutefois, le moins possible ;
tout le temps qu'il passe hors de cet état est perdu pour lui ; il ne le
retouvera jamais ^. » Et Renan a écrit une page célèbre sur le code issu
de la Révolution, « un code qui rend tout viager, où les enfants sont un
inconvénient pour le père, où toute œuvre collective et perpétuelle est
interdite, où les unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes à
chaque décès, où l'homme avisé est l'égoïste qui s'arrange pour avoir
le moins de devoirs possible, où la propriété est conçue non comme
une chose morale, mais comme l'équivalent d'une jouissance toujours
appréciable en argent. » Le Play, avec son Morale (Tabord, en fait
remonter la cause à la perte des croyances en l'immortalité de l'âme,
et Bonald remarquait que « nous voyons les mêmes systèmes philo-
sophiques nier à la fois la vérité et l'immortalité ae l'âme et la nécessité
1. Enquête, p. 369-371.
2. Journal de la Liberté de la Presse^ n^ 5,
271
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
de rhérédité du pouvoir. ^ » Quoiqu'il en soit, cet ébranlement de
l'hérédité est l'œuvre propre du Code Napoléon, et il me souvient
d'avoir éprouvé à Notre-Dame une singulière impression de justice
immanente : le clergé de cette église y affichait naguère la liste des
fondations de messe confisquées par l'Etat après la Séparation. Or
plusieurs sont indiquées comme établies par le testament de Napoléon
pour le repos de son âme. La logique du Code révolutionnaire et
consulaire, développée par MM. Briand et Grunebaum-Ballin, est
venu couper à ces fondations leur insolente perpétuité.
Le principe de l'Etat peut devenir, comme nous le voyons ici,
l'antagoniste du principe de la famille. Mais le type d'existence qui
appartient aux corps est le même que celui de la famille, et un Etat
affaiblira les corps du même fonds dont il diminue les familles. Dans
l'ancienne monarchie française, l'existence des corps donnait au
pouvoir du roi la solidité de là pointe d'une pyramide. Les corps étaient
pour le roi une garantie de son être. Pour que l'autorité soit en haut,
dit M. Maurras, il faut que la liberté soit en bas. Or dans l'autorité du
roi la liberté des corps respectait une liberté, et dans la liberté des
corps l'autorité du roi respectant une autorité. Certes cette liberté
des corps avait tendance a diminuer, cette autorité du roi à s'imposer de
plus en plus par le jeu de la centralisation administrative. Mais la cen-
tralisation respectait deux limites. D'abord elle s'exerçait sans suppri-
mer les corps. Elle se superposait simplement à eux, lès rendait inutiles,
créait seulement une atmosphère et des habitudes qui empêchaient
à peu près d'en former d'autres : à la fin de l'ancien régime, les corps
anciens étaient gauches et rouilles, et la monarchie ne voulut ou ne
sut pas amener le pays à en constituer d'autres où à rajeunir les premiers;
elle se fût probablement sauvée en ëe solidarisant aîvéc des assemblées
représentatives d intérêts. Etats Généraux ou autres, comme Chateau-
briand le cofeprit en 1815, et comme M. Maurras le promet en un
autre sens de sa Monarchie anti-parlementaire. — Ensuite la plupart
des pouvoirs étaient sous l'ancien régime constitués à 1 état de pro-
priété, d'offices, souvent héréditaires : ce qui explique qu'une institu-
tion aussi scandaleusement immorale que la vénalité des charges fût
acceptée volontiers par l'opinion, sanctionnée par la bonne conscience
de la bourgeoisie, féconde en résultats heureux.
Evidemment toute société prospère compte, selon sa nature et
I. Recherches philosophiques, ch. V.
272
LA SOCIÉTÉ
selon son époque, des modes de centralisation et de décentralisation
différents, et si M. Maurras poussait en matière esthétique et senti-
m^entale l'archaïsme jusqu'à rêver sérieusement d'un sacre à Reims
(quand Reims vivait) pour Philippe VIII, il ne songe nullement à
emprunter à l'ancien régime ses formes corporatives et locales. Son
système politique consiste, ainsi qu'il est naturel dans un vieux pays
comme la France, à redistribuer la centralisation, à desserrer par en
bas la centralisation réelle dans la mesure où par en haut la centralisa-
tion personnelle s'établira. Tocqueville avait déjà expliqué lumineuse-
ment la différence entre la centralisation politique, nécessaire et la
centralisation administrative, néfaste. M. Maurras définit ainsi les
mesures utiles de décentralisation réelle : « Reconstitution des pro-
vinces, autonomie des Universités, suppression du partage égal des
héritages, reformation de puissants patrimoines industriels et fonciers,
autonomie syndicale, autonomie confessionnelle, voilà exactement ce
que notre passé conseille, ce qui manque à notre présent, ce que notre
avenir réclame ^. » On reconnaît le programme, adapté aux temps
actuels, de l'ancien parti agrarien qui, à l'époque la plus favorable,
de 1815 à 1330, lutta avec insuccès pour l'imposer. La décentralisation
réelle que réclame M. Maurras est celle qui enracine des familles-
souches, crée ou favorise des corps, ayant pour matière physique,
comme les familles, la propriété. La démocratie, qui a une tendance
à détruire ou à limiter ces fondations, n*a d'ailleurs pas les mêmes
antipathies contre les associations personnelles, dont elle limite plutôt
le droit de posséder que le droit d'agir. Les associations que M. Maur-
ras a contribué à fonder. Institut d'Action Française ou Camelots du
Roi, jouissent d'une liberté assez complète pour tout ce qui est action
politique ou spirituelle. Je ne sais si la monarchie restaurée selon ses
vœux laisserait les mêmes libertés aux associations républicaines.
Mais, d'après son programme, elle réserverait ses faveurs, comme les
ultras de la Restauration, aux sociétés et aux corps dont l'organisa-
tion cadrerait avec ses principes. Je ne veux pas amorcer un débat sur
la décentralisation, question en laquelle je suis incompétent, et qui
nécessiterait une connaissance approfondie de l'administration fran-
çaise et du Bottin des départements. Il y a, me semble-t-il, d'excel-
lentes choses dans les mesures que M. Maurras nous annonce comme
devant être mises immédiatement à l'étude par le pouvoir monarchique
1. Enquête, p. XXXIII.
273 ^9
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
fort dont il prépare 1 avènement. Il est plus difficile de Tavoir fort
que de lavoir simplement, et s'il attend d*être fort et incontesté pour
décentraliser il attendra peut-être un peu longtemps.
L'idée de décentralisation est séduisante, et, de même que Tocque-
ville, dans la plus pénétrante des analyses politiques, nous a montré
comment la démocratie immatérialise le despotisme, M. Maurras
nous fait voir comment les corps matérialisent en quelque sorte la
liberté. « Les Républiques françaises sous le roi de France », c'est une
formule magnifique. La beauté de l'idée nous y ferait rallier avec
enthousiasme si nous ne songions à cette installation automatique,
presque nécessaire, de tous les pouvoirs depuis 1815 dans le mobilier
Empire et dans le lit de l'an VIII. Avec le système de M. Maurras,
« l'Etat actuel serait tout aussi éloigné » du citoyen français « qu'il
peut l'être d'un citoyen américain ». Mais les Etats-Unis sont des états
véritables, qui existaient avant de s'unir et qui existent encore après
s*être unis : si bien que, sans les chemins de fer, il se seraient proba-
blement, comme Tocquevîlle le prévoyait vers 1846, désunis. Quel
fiât royal fera naître les républiques françaises ?
« La vraie France, dit M. Maurras, la France réelle, celle dont les
rhéteurs et les astrologues n'auront jamais le sentiment, forme un plexus
riche et subtil d'organisations locales et d'organisations profession-
nel!^. Le groupe local (province et commune) demeurera bien faible,
s'il n'est composé de groupes professionnels (corporatimis, syndicats,
etc..) : là est sa vigueur, là sa résistance, sa fermeté. Mais, s'il ne
s'appuie pas sur quelque vigoureuse et précise réalité géographique,
s'il manque de profondes racines urbaines et rurales, le groupe pro-
fessionnel détermine un terrible péril pour la patrie ; il constitue une
menace permanente de révolution internationale et d'anarchie cosmo-
polite. Les deux formes se complètent donc l'une l'autre. Elles offrent
le même degré de nécessité. Les deux décentralisations, l'économique
et la géographique, s'impliquent, s'appellent. Philippe Vfll, organisant
des RépuUiques professionnelles et des Républiques locales, sera le
Protecteur des Associations Syndiquées aussi bien que le Roi des
Provinces-Unies. Le roi des Provinces-Unies ! Cette trouvaille de
poèt<e ^ » est d'Arnavielle, le bon royaliste îar^guedocien, qui fut capoulié
du félibrige. Vraie trouvaille de poète en effet, mais tout ce qui précède
ne vous parait-il pas aussi belle imagination et belle fresque idéale de
I. Enquête, p. 380
274
THÉORIE DE LA FRANCE
poète ? Je pense à de nobles pages ondoyantes et prophétiques dans les
discours de Lamartine. Et ses lignes m évoquent aussi la butte de Troie
où l'archéologue retrouve jusqu'à six villes superposées et où il est
très difficile que les tranchées et les fouilles ne mêlent pas les vestiges
des unes et des autres. Dans cette « vraie France, cette France réelle »
qu'évoque M. Maurras, dans ce « plexus riche et subtil », voici du passé,
de toute date, du présent de -toute venue, de l'avenir de toute figure, et
voici de cet idéal et de cet intemporel qui flotte sur les limites et sur
l'horizon de tous trois. Evidemment l'analyste, l'historien strict sont
déroutés et devant ce mariage de la vieille province historique et du
syndicat ouvrier ils songent à l'hymen de la République de Venise et
du Grand Turc. Mais le capoulié Arnavielle, en les vers charmants
que traduit ici M. Maurras, écrit à la suite de la Comtesse mistralienne.
Si nous sommes en poésie, nous sommes encore à même une vérité.
L'art plastique et définiteur de M. Maurras, ici visible, anime et vivifie
toute une dialectique, toute une doctrine politique. C'est son honneur
d'avoir mêlé sur son Acropole provençale, comme son dorique et son
ionique encore, la raison positiviste et l'imagination félibréenne.
VIII
THÉORIE DE LA FRANCE
C'est un honneur, c'est aussi un peu une peine et une déchéance.
M. Maurras est venu à son œuvre politique pour des raisons qu'il
déplore. Fontenelle, recevant à l'Académie Fleury, alors précepteur
de Louis XV, lui adressait cette louange : « En initiant notre jeune
prince à tout le détail de son métier, vous vous rendez inutile autant
que vous pouvez. » Ce que des éditeurs, plutôt béotiens, croyant à
une faute, rectifient en la platitude d'un : « utile autant que vous
pouvez ». M. Maurras se résigne à se rendre utile, avec l'espoir de
devenir un jour inutile, avec le regret d'un bel âge d'or, qu'il effleura,
et où son esprit amoureux des idées et des formes se fût livré aux jeux
de la haute culture et de l'inutilité supérieure. Sa pensée et son action,
275
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
mêlées à un état de crise, sont adaptées aux nécessités d'un siècle de
fer. S'il se plaisait encore aux mythes, comme au temps du Chemin de
- aradis, il en écrirait un transparent et beau.
Le sentiment vivant de la patrie et de l'intérêt français, il le porte
avec une grande ferveur, et une ardeur militante, mais aussi avec une
mauvaise conscience. Il envie une société où ce sentiment demeurait
plus latent que patent. Au temps de nos rois « la solidité des frontières
permettait à leur méditation (celle de nos pères) de se porter sur de
tout autres problèmes, plus haut dans l'espace idéal, plus profond dans
le cœur humain... Mais réserve n'est pas absence, et dès qu'on y regarde
de près chez nos maîtres l'essentiel des plus sûrs principes est aperçu
comme à fleur de sol, prêt à fructifier en conseils et règles de vie
civique. Une politique française est sous-entendue parmi eux ^ ».
C'est quelques-unes de ces idées élémentaires et de ces racines qu'il
aperçoit dans quelques phrases de Bossuet qui servent d'épigraphes
à chaque chapitre de son livre. Aujourd'hui « les principes de la poli-
tique classique débrouillent les motifs pour lesquels ce robuste et
sage pays a mérité de vivre, de s'étendre et de prospérer... L'ordre
logique de cette théorie de la France pourra être considéré plus tard. »
M. Maurras eût aimé sans doute considérer longuement cet ordre
logique et cette théorie, n'apporter sur l'autel de la patrie que des
libations, les fleurs et le miel de la pure pensée. Malheureusement
le patriotisme à dû s'extérioriser, devenir lui aussi force et tumulte,
à mesure que l'idée de la patrie descendait de l'Acropole sur l'Agora,
et que le souci de l'intérêt national dépourvu de son organe propre
se répandait, coulait comme une eau sur tous les membres du corps
social. « Un mauvais gouvernement, un gouvernement extra-national,
un gouvernement qui a d'autres guides que l'intérêt de la nation, et
qui se montre ainsi trop bon pour l'étranger, laisse par la force des
choses à ses particuliers le soin de défendre les intérêts communs :
alors le patriotisme s'éparpille ; il s'exhibe à tout propos, à nul propoî
dans les manifestations des citoyens ; il est distribué au hasard, et
avant l'heure, en sorte que ce précieux sentiment, d'abord devient
fort indiscret et déplaisant, puis se trouve dilapidé, presque sans
emploi utile ^. » C'est une position de saîut public que M. Maurras a
dû prendre : il lui eût mieux convenu de faire son propre salut, au
1 . Quand les Français ne s aimaient pas, p. XIX.
2 iJ..p.388.
276
THÉORIE DE LA FRANCE
sens d*Un Homme Libre, Cela, M. Maurras Técrit dans un chapitre
sur la Joyeuse Angleterre^ sur les beaux yeux calmes et reposés des
Anglais et des Anglaises et cette lumière intérieure que conserve aux
visages un gouvernement fort, vigilant, même hargneux qui les défend.
Il pense à toute la lumière solide et paisible, à toutes les sœurs d*i4n-
thinea qu'aurait laissées librement grandir un Etat sur lequel l'homme
eût pu se reposer, insoucieux et tranquille, de ses destinées. Païen, il a
bien été amené à écrire la Politique Religieuse, et ceci dans la préface :
« Le catholique royaliste qui se demandera ce que je viens faire chez
lui comprendra que la faute en est à notre siècle qui s'est mis à l'envers.
Si le siècle était à l'endroit, ce n'est pas de la politique religieuse que
j'écrirais. Il n'y aurait pas lieu d'en écrire. Mes idées, mes efforts
constants, ces pages même sont le signe de mon regret ^. » Ainsi la
théorie de la France intégrale sera faite, si M. Maurras la formule,
du point de vue de la France blessée et diminuée. Mais la sincérité
et la vie de cette théorie seront prouvées et nourries par l'effort qui
aura été tenté pour panser cette blessure et compenser cette diminu-
tion.
D'autre part la clairvoyance qu'impliquera une telle théorie sera
faite aussi du regret avec lequel elle aura été formulée, du lointain dans
lequel elle sera apparue et de l'absence sur laquelle sa présence idéale
se sera détachée. Il se passe dans le temps un phénomène analogue
à celui que M. Maurras constate justement dans l'espace. Parlant de
la Flandre, de la Bretagne, de l'Alsace, il écrit : « Tout peuple pr^^spère
occupe, outre sa zone propre, une zone prochaine où son génie pénètre
et rayonne, oii son esprit s'épand par un effort, parfois inconscient,
de prosélytisme moral... Par un étrange phénomène, c'est souvent dans
ces Marches, peuplées de races hétérogènes, que le sentiment de l'union
morale à la patrie se trouve être le plus puissant. Ainsi les races alliées,
à qui Rome conférait son droit de cité, devenaient romaines de cœur. ^ »
Cela tient à ce que précisément cette position permet de voir, jusqu'à
un certain point, la France d'un point de vue étranger tout en restant
Français. « Nous sommes déjà quelques-uns, n'est-il pas vrai ? mon
cher Barrés, à élever, vous sur les Vosges, moi au bord des étangs, ce
que vous nommeriez les premiers bastions du nationalisme intellec-
tuel. » écrivait M. Maurras en 1895. Je parlais plus haut d'une littéra-
1 . La Politique Religieuse, p. IX.
2. Quand les Français ne s aimaient pas, p. 19,
277
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
ture de génies.|Il existe aussi une littérature de bastions, que M. Barres
a heureusement pourvue d'un vocabulaire et d'une conscience. J en-
tends par bastion la défense spontanée du génie français contre un
danger extérieur d'envahissement intellectuel, la conscience qu'il
prend de lui-même et la réaction qu'il produit à l'une de ses extrémités
particulièrement délicates et menacées. Les Bastions de l'Est dont
M. Barres a élevé le monument sont les plus actuels, les plus typiques,
et l'histoire fait d'eux, au moment où j'écris ces lignes, les foyers de
la planète embrasée. Les bastions du Midi, que M. Maurras avant
l'aflFaire Dreyfus se proposait d'élever au bord de ses étangs plus
paisiblement qu'il ne le fit depuis, sont dressés au nom de la lumière,
au nom des idées plastiques et solides, au nom du patrimoine classique
contre tout ce qui les menace, par l'Orient et par le Nord, d'immense,
de puissant et de confusément mystique : défense de ce patrimoine
méditerranéen dont la musique de Carmen apportait au rêve de Nietzs-
che la présence sensible et sensuelle, et dont l'Hymne à la Race latine,
de Mistral, sera un jour la Marseillaise, « la Marseillaise commune de
l'Occident et du Midi européens, si jamais notre civilisation menacée
peut réunir tous ses pupilles autour de la force et de l'intelligence
française contre la barbare anarchie germaine » ^, Il y eut au xvi^ siècle
de véritables marches du Sud-Est, et le couple de Henri IV et de
Montaigne fut une sorte de bastion, bastion du bon sens complet et
harmonieux contre le « quichottisme » espagnol. Du côté du Nord,
jusqu'à ce que Richelieu, Louis XIV et Vauban aient augmenté la
carapace nationale, le vrai bastion c'est Paris : la Satyre Menippée
forme un beau morceau de la littérature de bastions. La Bretagne litté-
rairement un peu endormie au temps de l'ancienne France s'éveille
avec Chateaubriand pour constituer encore une littérature de bas-
tions : bastion de la vieille terre celtique et fidèle contre des nouveautés
auxquelles elle s'adapte mal. Chateaubriand, Lamennais, Renan,
Villiers de l'Isle Adam, forment comme les quatre talus tourmentés
d'une âme et d'une terre où se pose tr::giquement le problème du passé
qui s'en va. Michelet dans son Tableau a vu ce caractère de bastions
symétriques à nos deux pôles littoraux, le breton et le provençal.
Contre-épreuve : ni la vallée de la Loire, ni la Bourgogne, les pays
du liant et des routes ouvertes, ne vous présenteront dans leur littéra-
tu e et leur pensée cette figure de bastions. A trois siècles successifs,
I» U Etang de Berne, p. 156.
278
THÉORIE DE LA FRANCE
la Bourgogne offre avec Bossuet, Bufïon, Lamartine, l'image harmo-
nieuse, 1 union amicale et forte de toutes nos puissances vivantes, la
figure même de la grande route royale et française. C'est à elle peut-
être que s'appliqueraient des lignes comme celles-ci : « Les Français
modernes, dont les pères ont été trop heureux et qui ont besoin d'être
avertis de la gravité d'une épreuve que tout prépare, ne trouveraient
nulle part ailleurs (que dans- la Divine Comédie) d'avertissement plus
complet ni aussi pressant. Cette leçon de Dante pourra suffire à leur
inspirer de la vigilance. Par ce grand personnage de la plus haute élite
humaine de tous les temps, ils pourront éprouver par le cœur et les
yeux ce qu'est une terre conquise et ce que vaut un noble peuple s'il
a eu le malheur de se laisser recouvrir par la barbarie *. » Il convient
que Yaltissimo poeta figure la pointe extrême, la ûhche de lumière d'un
bastion élevé sur les bords de la mer latine.
Les alpinistes estiment que le panorama du Cervin serait le plus
beau des Alpes s'il n'y manquait précisément le Cervin. La littérature
de bastions, en considérant la France d'une lisière, d'une frontière,
intègre, par un détour, autant que possible le point de vue français dans
le tableau même de la France. Ce tableau depuis Michelet nous appa-
raît comme un morceau de géographie humaine, comme un ordre dans
l'espace. M. Maurras, plus sensible à l'œuvre de formation historique
de la France, le conçoit comme un ordre dans le temps, comme une
tradition organique et choisie : « Par delà la Révolution, par delà Jean-
Jacques et Genève, qui nous embrouillèrent de germanisme et de
bibliomanie, par delà l'anarchisme hystérique soufflé de l'Orient, il
existe une noble et pure tradition de la France, bien reconnaissable à
ce qu'elle est heureuse pour les Français, que les œuvres inspirées
d'elle réussissent complètement et que hors d'elle nous ne réalisons
rien de pur, » Tradition, analogue à une conscience, et qui se développe
harmonieusement d'un intérieur ; bonheur et pureté c'est-à-dire
santé ; qualité d'un beau corps et d'une belle vie, — tout ce qui fait
que nous pouvons adresser à un être, à une chose, les paroles d'Ulysse
à Nausicaa, à cette figure de palmier delien vers laquelle l'âme nau-
fragée marche nue et boueuse. Cette tradition on ne l'incarnera pas
dans une idée préconçue, messianique et raide, on ne l'étalera pas sur le
lit de Procuste d'un concept auquel elle devra s'ajuster. On la verra
fleurir spontanément comme une bonne fortune, comme une conquête
1. Intr. à Y Enfer, p. XLV.
279
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
heureuse sur un destin indifférent ou hostile, comme un mélange de
chance et d'expérience qui se sont fondus et consolidés peu à peu.
La science de la bonne fortune analyse précisément pour les favoriser
et pour les reproduire ces coups d'une destinée privilégiée.
D'abord elle constate sans grande difficulté la vérité de cet apoph-
tegme que Jaurès écrivait avec enthousiasme sur une belle pancarte :
« Les choses ne se font pas toutes seules. » Il faut convenir que Michelet,
dans son Tableau, — qu'il est pressé de conduire à la Fête des Fédéra-
tions — laisse aller pour expliquer la France le jeu des actions géogra-
phiques et anonymes. De là d'ailleurs les colères de M. Maurras,
qui voit en lui le théoricien d'une France décapitée et lui garde à peu
près les sentiments et le geste du garde du corps Paris pour Lepelle-
tier de Saint-Fargeau. Vapeurs confuses et mortelles des marais de
Marthe ! « Les Orientaux ne voient pas ce que nous voyons, nous
autres vieux Français, soutenus de substance grecque et romaine, ils
ignorent que l'homme est un facteur, une énergie artiste, un pouvoir
modificateur. Le cerveau humain décompose l'univers pour le recom-
poser selon ses desseins. Dans l'histoire de la formation de la France,
nos forces ethniques tiraient à hue, nos forces géographiques tiraient
à dia, et nos forces économiques en un troisième sens peut-être. Comme
le Dieu d'Anaxagore, la pensée capétienne fit converger ces trois forces
en un même plan, et chacune trouva son expansion heureuse *. »
La pensée capétienne n'a d'ailleurs rien d'une grande pensée indivi-
duelle et d'un coup de génie : M. Maurras reconnaît que presque tous
ses rois ont été des gens assez honnêtes et appliqués, dont aucun
n'eut de qualités extraordinaires, ne tint la place d'un César, d'un
rCharlemagne, d'un Pierre le Grand, d'un Frédéric II, d'un Napoléon.
Leur valeur est une valeur de famille, de suite et de série. J'ajouterais
que les vrais fondateurs de la famille, la grande série directe qui va de
Louis VI à Philippe le Bel présentent même un aspect fort caractéris-
tique : un grand roi (Louis VI, Philippe-Auguste, Saint Louis, Phi-
lippe le Bel) alterne avec un roi effacé, fautif ou médiocre (Louis VII,
Louis VIII, Philippe III, les fils de Philippe IV) et la série ressemble
à ces cordées d'alpinistes où celui qui tombe est retenu par les deux
hommes solides auxquels il est attaché. Avec moins de régularité, les
mêmes traits se retrouvent dans les branches suivantes de la race.
Ces rois présentent le type pur de l'homme appuyé sur une famille.
1. Une Campagne Royaliste, p. 31.
280
THÉORIE DE LA FRANCE
Mais la famille elle-même ne se conçoit qu*appuyée sur le pays et par
le pays. Cette multiplicité de l'action anonyme dans l'espace et dans
le temps, ce nombre indéfini, ces lignes entrecroisées réintègrent un
peu dans l'idée de la construction capétienne les puissances de vie
obscure et de complexité fuyante contre lesquelles la définissait
M. Maurras. Certes l'histoire ne va pas toute seule, mais il est inévitable
que l'homme voie sous l'aspect d'une nature, considère comme
équivalent d'une nature spontanée le nombre illimité et pratiquement
inc nnaissable des actions individuelles qui s'y enchevêtrent. Une
action individuelle privilégiée, que l'esprit isole et abstrait comme le
voGç d'Anaxagore, sert ici pour la pensée, comme elle en a servi pour
la nation, de mythe constructeur et bienfaisant. Mais M. Maurras
rappelle que dans une conférence contradictoire où il prit la parole,
un opinant « ayant répondu à un exposé des grandes actions de nos
rois que les rois n'avaient pas été seuls à les faire et qu'ils avaient eu
avec eux toute la nation », il eut « le plaisir extrême de donner le signal
des applaudissements » ^. L'idée qui réunit ici nation et roi, qui ne
permet de les dissocier qu'abstraitement et artificiellement, c'est
l'idée de l'intérêt français. Parlant du dernier livre du duc de Broglie,
M. Maurras écrit : « C'est le grand charme de ce livre. On y est avec
un esprit qui se meut du centre des choses, qui y revient toujours.
Le centre des choses, en politique française n'est autre que l'intérêt
français ^, » De cette Acropole intellectuelle M. Maurras, pour cons-
truire sa théorie de la France, retrouve en quelque sorte le mouvement
par lequel la Frances 'est formée ; c'est exactement le système de
critique qui nous installe par le centre dans une œuvre d^rt, qu'il
s'agisse d'une statue, d'un édifice ou d'un poème, nous amène à la
suivre du dedans, à en épouser l'ondulation et le rythme. « Celui qui
a le sens historique, dit Amouretti dans VEnquêtey et qui contemple
dans son ensemble l'admirable développement harmonique de la
France et des Capétiens, sent des frémissements de plaisir au plus
profond de son cerveau ^. » M. Maurras apporte à son belvédère
françrnis, au bastion qu'il a construit sur le bord des étangs, une sen-
sibilité et une raison pareilles à celles qui l 'agenouillaient sur l'Acropole
devant une colonne des Propylées.
1. L* Action Française et la Religion Catholique, p. 262,
2. Quand les Français ne s'aimaient pas, p. 286,
3. Enquête, p. 398.
281
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
On conçoit dès lors la manière dont il a reconnu dans la discipline
d*Auguste Comte et dans l'institution positiviste les sœurs exactes et
fidèles de la discipline française et de Finstitution monarchique. De la
« déesse France » il pourrait écrire intégralement ce qu'il écrit dans
son essai sur Comte du Grand Etre positiviste : « Du jour où s'établit
cette Religion Positive, l'ordre, devenu la condition du progrès,
impose le respect spontané de la tradition, bien mieux, l'amour de
ce noble joug du passé, et, d'une façon plus générale, le sentiment de
la supériorité de l'obéissance et de la soumission sur la révolte. Tout le
monde subit la loi, le sage la connaît, mais l'homme pieux l'affectionne.
Si donc le culte du Grand Etre humain se propageait et s'imposait,
les relations de dépendance universelle et d'universelle hiérarchie
seraient précisément l'objet de ces exaltations, de ces enthousiasmes
et de toutes les agitations sensitives, qui s exercent aujourd'hui en
sens opposé : ce grand facteur révolutionnaire, l'humeur individuelle,
le sentiment, TAmour serait l'auxiliaire de la paix générale ^. »
De ce point central, de cet autel domestique et national, M. Maurras
lui aussi, prenant pour colline de Sion ses hauteurs d'Aristarchè,
nous ckmnera sans doute un jour ces Bastions du Midi, cette théorie
de la France, cette Anthinea française. Nous savons quels éléments
esthéhques et quels éléments religieux elle comporterait, quelle idée
de la beauté classique, quelle idée de tout catholique y seraient incor-
porées. Du point de vue politique, du point de vue national et natio-
naliste, l'être de la France, comme celui de toute nation européenne,
impliquerait trois idées originelles : celle d'un ennemi, celle d'un chef,
celle d'une continuité. Un ennemi contre lequel nous avons dû nous
ramasser et nou* constituer, un chef autour duquel nous avons dû
nous grouper et nous organiser, une continuité par laquelle nous avons
dû nous perpétuer et nous accroître.
It L* Avenir de flnidligencet p. 135.
282
fANTî-FRANCE
IX
L'ANTI-FRANCE
L'ennemi c*est l'Allemagne, et M. Maurras est de ceux qui n'ont
pas attendu 1914 pour lui ménager leur persévérante antipathie :
tout le monde a présente à Tesprit la campagne clairvoyante d*avant-
guerre menée près de lui, dans V Action Française, par M. Léon Daudet.
M. Maurras s*est réservé le spirituel de la défense anti-allemande, et
les articles sur le Service de rAllemasne, écrits en 1895 et recueillis
dans Quand les Français ne s* aimaient pas, le montrent dès cette époque
en communauté de pensée avec M. Maurice Barrés, pourvu de ce que
M. Louis Bertrand appelle le sens de Tennemi, armé de toutes ses
méfiances et de toutes ses haines contre le germanisme. En opposition
à sa théorie de la France, il a donné en des pages éparses une théorie
de TAnti-France, écrit son chapitre des Inimitiés Françaises.
M. Maurras a dit un jour, je ne sais plus où, que lorsqu'il était
enfant le plus bel exploit militaire lui paraissait être de s'emparer des
canons de Tennemi et de les retourner contre lui. C'est un peu la
manière qu'il emploie dans son offensive intellectuelle contre l'ennemi
héréditaire. Vers 1895 on traduisit en français les Discours à la nation
allemande, de Fichte, et ce fut une des lectures qui frappèrent le plut
M. Maurras. Il se proposait déjà et il se proposa davantage encore par
la suite, l'affaire Dreyfus aidant, de consacrer sa vie à adresser des
Discours analogues à la nation française. Evidemment la France de
1 895 n'était pas dans la position de l'Allemagne de 1 806, mais M. Maur-
ras la voyait sur la pente qui devait l'y conduire. Il la voyait conquise et
minée par des infiltrations, avant d'être recouverte et ruinée par le
torrent. Il pensait discerner les causes du mal et ses remèdes. Il se pro-
posait de déterminer, comme le philosophe de l'Université de Berlin,
une réforme intellectuelle, condition de la réforme nationale.
I"^» Ce n'est point notre genre humain, mais son Allemagne que
Fichte a renouvelée. Regardons coirme il s'y est pris. Il a suivi l'ins-
283
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
tînct, cet instinct des peuples vivaces, vaincus sans qu'on les ait
domptés. Il s'est décerné à lui-même et aux siens d'énormes éloges.
Il a violemment injurié le vainqueur. Une apologie enflammée de sa
race, une critique amère du Français, c'est tout l'intéressant de ces
oraisons ampoulées. Mais la critique est belle de furie et de cécité
volontaire. Quel mépris des langues latines ! Quelle horreur de l'esprit
latin ! Quelle force à marquer l'esprit des deux races ! L'une est la
mort, l'autre la vie ^. »
Ainsi M. Maurras s'est proposé de renouveler non le genre humain,
mais la France, en la ramenant à ses racines traditionnelles. Il a fait
appel à l'instinct en l'éclairant par la raison. Il a construit une apologé-
tique de l'esprit classique, de la France monarchique. II a violemment
injurié l'ennemi extérieur et l'ennemi intérieur, dont il a placé les
deux têtes sous le même bonnet rouge. Sa critique compte entre ses
beautés un masque furieux, et sa lumière ne se concentre qu'au prix de
certaines cécités volontaires. Quel mépris du germanisme ! Quelle
horreur de l'esprit allemand ! Quelle force à marquer l'esprit des deux
races ! L'une est le mal, l'autre le bien !
La théorie du germanisme esquissée par M. Maurras est simple, et
l'on trouvait certainement plus de subtilité dans les écrits des légistes
que Richelieu faisait travailler centre l'Empire et l'Empereur. « Depuis
le début de la guerre, nous ne cessons de dire que nous avons affaire
au Germain éternel, tel que l'a vu César, tel qu'il apparaît tout le long
du moyen âge, sous Charles-Quint et pendant la guerre de Trente
ans ^. » Ainsi M. Victor Bérard écrivait au lendemain de la déclaration
de guerre son Allemagne étemelle. Il paraissait appartenir aux publicistes
et aux historiens de brosser des tableaux sommaires dans le genre du
Rêve de Détaille, et de mobiliser, sous les drapeaux de quelques idées
générales, derrière l'ennemi en armes tout son passé, sa tradition, sa
légende.
L'Allemand, selon M. Maurras, appartient à une espèce inférieure.
C'est « un simple candidat à k qualité de Français ». et M. Maurras
n'hésite pas à le faire asseoir devant son bureau. Ce mauvais candidat
voudrait en remontrer à l'examinateur, et la vérité, selon M. Maurras,
est qu'il a mal profité de certaines leçons et bien de certaines autres,
qu'il mérite une mauvaise note de moralité, mais une bonne note de
1. Quand les Français ne s* aimaient pas^ p. 31.
2. Le Parlement se réunit, p. 39.
284
L'ANTI. FRANCE
gouvernement. De là les boules noires et la boule rouge que M. Maur-
ras, faute de balles et de grenades, laisse tomber dans l'urne.
Côté des boules noires, un vrai buisson de mûres ! L'Allemagne ou
les Allemagnes représentent, vues de haut, un déchaînement d'indivi-
dualisme ; elles portent à sa plus haute puissance cette souveraineté
du moi, dont M. Maurras, après l'auteur de VEvolution de la poésie
lyrique au XIX^ siècle^ fait la marque essentielle du romantisme, —
ce cri de la bête : Moi, moi, — qui croasse sur toutes les branches de
Tarbre électoral. Ce n'est pas un hasard si ce Fichte, qui apparut à
M. Maurras comme un révélateur de l'âme allemande, fut, dans sa
doctrine théorique, le philosophe du Moi, et si le moi ethnique de
l'Allemagne déborda sur la terre en même temps que se construisait
son moi éthique en l'empyrée des idées pures. « Tant qu'une doctrine
supérieure telle que le catholicisme, telle encore que la civilisation
française au XVII® siècle, lui était juxtaposée et proposée en exemple,
il y avait espoir de progrès et de correction pour l'Allemagne. Mais
quand la seule doctrine constante qui lui fût offerte de haut fut le
conseil d'être de plus en plus conforme au caractère et au génie alle-
mand, quand fut vécue et pratiquée cette formule du jacobinisme histo-
rique et philosophique, régulièrement dérivée de la Réforme et du
Libéralisme encyclopédique : « Soyons nous-mêmes, ne soyons que
nous-mêmes, élevons tous les traits de notre nature au-dessus de tout, »
la régression la plus barbare était inévitable pour la Germanie ^. »
Le maître de musique de M. Jourdain explique par des fautes de
musique tous les malheurs des peuples. Tous les vices de l'Allemagne
sont expliqués par M. Maurras comme sortis de l'erreur fondamen-
tale commise sur la nature humaine par quatre ou cinq philosophes.
« Nous avons beaucoup insisté pour faire recevoir de l'esprit public
français l'explication de la barbarie scientifique allemande par cette
apothéose systématique de son moi national émanée directement et
logiquement inspirée de l'individualisme religieux institué par Luther,
de l'individualisme moral établi par Rousseau et Kant, de l'individua-
lisme ethnique et politique construit par Fichte. Cette série Luther-
Rousseau-Kant-Fichte avec un débouché vers Nietzsche rend raison
du pangermanisme qui n'est expliqué que par là. On peut tourner
subtilement autour de la question, comme M. Boutroux, disserter à
côté comme M. Bergson : si l'on veut une clef, il y a celle-ci, il n'y en
1 . La France se sauve elle-même , p. 331 .
285
LES IDÉES DE CHARLES MAURRÂS
a pas d'autre ^ ». Cet ennemi de l'individualisme reprend avec une
superbe bien tranchante les plus considérables de nos philosophes.
M. Bergson, au temps de l'union sacrée, avait pensé bien faire en jetant
sur la culture allemande quelques grenades intellectuelles : il voyait
en elle, si mes souvenirs sont fidèles, le front même du matérialisme,
et il n'avait aucune peine dès lors à l'identifier tout comme M. Maurras
avec la forme de philosophie qui n'a point son agrément. Tant de
bonne volonté chez ce philosophe n'a point fléchi M. Maurras qui lui
reproche avec amertume de combattre l'ennemi avec des armes incor-
rectes, et constate chez lui « une négation aussi effrontée que sournoise
de la série Luther-Rousseau-Kant-Fichte ^. » — Un poilu de Dijon,
à son créneau, tua un Allemand qui rampait dans les fils de fer. L'ad-
judant était derrière lui et le poilu en espérait un compliment. Mais le
sous-officier supérieur, natif de Beaune, avait encore sur le cœur les
sarcasmes de Piron au sujet des Beaunois : « Vous aurez quatre jours
pour avoir tué un Boche avec un fusil dont la plaque de couche n'est
pas nettoyée. »
C'est par ces quatre Evangélistes du mal, — ces Kakangélistes •—
que la barbarie germanique, qui auparavant était une nature, devient
un système, une morale, une religion. Ils lui ont fournis une conscience,
un langage. Le Suisse Rousseau est le Gothard duquel s'écoulent
dans toutes les directions, France, Allemagne, Midi, les fleuves em-
pestés d'erreur.
La théorie du pangermanisme telle que l'expose M. Maurras est
une théorie de guerre, et il ne sied pas de le chicaner à ce sujet. Lui
ferons-nous observer que l'individualisme religieux né de Luther est
moins ardent encore que l'individualisme religieux anglo-saxon ?
que ce qui rend raison du pangermanisme ce sont surtout des circons-
tances historiques et ethniques, l'état de l'Europe centrale avec ses
luttes de peuples et de races, sa mosaïque de nationalités et de langues ?
Quand M. Maurras écrit qu* « au lieu de trouver ses modèles dans les
enseignements du catholicisme romain, dans les mœurs et le goût
de la France, dans les types de la civilisation helléno-latine, la nature
allemande se prit elle-même pour règle et pour canon », rappellerons-
nous que l'évolution de l'Allemagne comporte une succession d'époques
de grande docilité à l'égard de n[K>dèles extérieurs et d'époques de
1. Le Parlement se réunit, p. 41 <
2. /J., p. 44.
286
L'ANTI-FRANCE
réaction violente, causée en partie par les abus auxquels a donné lieu
cette docilité ? Luther ne s'explique point sans la main-mise du clergé
romain, italien sur l'Allemagne. La réaction allemande de la fin du
XVII i^ siècle ne s'explique pas sans le siècle de souveraineté intellec-
tuelle française qui s'était établi sur le monde germanique. Le christia-
nisme, le goût classique et l'hellénisme ont eu sur l'Allemagne une
autre influence que sur la France, mais ils en ont eu une. Il y a une
série Leibnitz-Gœthe-Schopenhauer-Nietzsche, caractérisée par l'ou-
verture aux inspirations du dehors que repense et que réforme une
mentalité germanique. Il y a là en somme les traits généraux de toute
civilisation développée, qu'elle soit grecque, française, allemande ou
chinoise : l'existence de courants endogamiques et de courants exoga-
miques qui alternent, se combattent, se fécondent. Tout génie ethnique
un peu compliqué a son mode individualiste et son mode conformiste :
le Français d'aujourd'hui est individualiste pour tout ce qui concerne
la vie publique, conformiste pour ce qui regarde la mode et les mœurs.
l'Anglais est individualiste dans sa vie religieuse et familiale, confor-
miste dans sa vie extérieure ; l'Allemand est individualiste dans ses
pensées et conformiste au regard de l'Etat. Ces nuances et ces combi-
naisons, ce fil et cette trame de toute vie nationale donnent bien des
étoffes différentes.
D'autre part, le politique d'autorité et de continuité qu'est M. Mauf*
ras ne peut pas ne pas admirer ni envier la solidité de la construction
politique prussienne et allemande. La boule rouge (à défaut de la
blanche réservée aux rois des fleurs de lys) tombe spontanément de
sa main. M. Maurras estime que l'Allemagne est aussi indigne de sa
bopne constitution politique que la mauvaise politique républicaine
est indigne de la France. Mais d'où peut venir ce qu'il y a de bon en
Allemagne, sinon de France ? Les HohenzoUem, selon M. Maurras»
ont été tout bonnement les plagiaires des Capétiens, ils les ont copiés
comme un élève faible copie sa composition, et c'est pourquoi ils ont
fait de bonne besogne. La persévérance avec laquelle ils ont accompli
cette besogne cadre en tout cas assez mal avec l'individualisme dont
M. Maurras fait le trait principal du caractère allemand. « Le sujet
allemand, dit M. Maurras, peut supporter une règle, mais l'Allemand
souverain n'en a d'autre que sa fantaisie ou son intérêt. Par rapport
à l'Europe et au monde, c'est un anarchiste \ » Evidemment rAUc*
1. La France se $aaoe elle-même, p. 445.
287
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
mand souverain n*est pas le souverain allemand : n 'empêche que les
HohenzoUern se sont élevés parce que chaque prince sV considérait
comme « le premier ministre du roi de Prusse »« Et ils ont comme nos
rois à nous travaillé non pour l'Europe et le monde, mais pour leur
patrimoine et leur Etat.
M. Maurras estime dans l'Allemagne des qualités extérieures qui
sont des moyens et qui eussent mérité par leur mécanisme parfait
d'être employées à des fins françaises. Les sorties contre le « militarisme
allemand » ne lui plaisent pas. « Il s'agit de nous faire mépriser dans
l'Allemagne ce qui en fait la force, il s'agit de faire croire aux Français
que ces merveille de préparation et d'organisation militaire représentent
quelque chose d'inférieur et même de corrupteur ^o » Ce qui est
inférieur et corrupteur ce sont les fins au service desquelles elles ont
été mises, c'est l'esprit des quatre anabaptistes, de Luther à Fichte
M. Maurras sépare de l'âme allemande le matériel de l'Allemagne.
Autant il déteste l'une, autant il envie l'autre. Il dénonce particulière-
ment le danger de l'attitude contraire, celle qui consiste à comprendre
le genre allemand, à sympathiser avec lui, à goûter ses formes d'in-
telligence et de beauté, mais à dénigrer et à mépriser la carapace
extérieure, la force défensive et agressive, le militaire de l'Allemagne.
C'est le moyen qui nous mène fatalement à déclasser et à désapprendre
la nécessité et l'usage de la force, à nous éteindre misérablement
devant des idéaux artificiels.
Ainsi l'existence d'une Anti-France rend au nationalisme français
de M. Maurras certains services. L'Allemagne lui a montré com-
ment un peuple conquis par l'étranger peut se relever si la tête est
sauve, s'il a gardé un pouvoir spirituel capable de lui désigner ses
valeurs nationales. Elle lui a montré le besoin de force matérielle,
première condition pour qu'un idéal soit réalisé, pour qu'un droit
sorte du néant. Tous ces traits accompagnés, comme dirait Spinoza,
de tristesse, il les a transportés dans le monde lumineux où ils sont
accompagnés de joie. Il a conçu la pensée d'une œuvre de réforme
intellectuelle et de Discours à la nation française sur ses intérêts et ses
destinées. Il a compris, de 1895 à 1918, la leçon que donnait à ses
rivaux l'Allemagne impériale et militaire : Soyez forts, ou subissez-
moi. « Au temps de l'Union d'autrefois où nous allions et nous
avancions dans le monde, nos fronts étaient laurés et nos bras chargés
l. Le Parlement se réunit, p. 45.
288
L'IDÉE DU ROI
de butin ^. » Il s'est tenu des deux mains à ces deux bouts de la
chaîne, le spirituel et le matériel : qu'importe si les chaînons intermé-
diaires traînent parfois dans des ténèbres un peu confuses ?
L'IDÉE DU ROI
Une préoccupation doit primer aujourd'hui, pour une pensée poli-
tique, toutes les autres : le maintien de la société, le salut public, ks
conditions nécessaires pour que le laurier décore à nouveau la pensc'e
f ur les fronts, pour qu'un riche butin comble encore des bras intrépides.
Mais cet ordre d'intérêts, dans sa suite et sa solidité, n'est possible que
s'il est soutenu par un ordre plus vivant et plus profond, un ordre de
sentiment qui est la patrie, faite de notre terre et de nos morts. C'esl à
cet ordre que s'en tient M. Barres. M. Maurras, lui, remarque qu'au
temps de notre prospérité monarchique ce sentiment demeurait
implicite, à fleur de terre, s'exprimait peu. Je ne sais même si au fond
le sentiment pur et nu de la patrie ne paraîtrait pas à M. Maurras un
sentiment dangereux, si par exemple le déroulédisme et le barré-
sisme ne lui ont pas inspiré une méfiance rentrée, qu'il lui était impos-
sible de professer ouvertement. Je m'explique.
Si par exemple le Tableau de la France de Michelet ne trouve pas
grâce devant ce traditionaliste, c'est, disions-nous, qu'il correspond
dans V Histoire de France, à ce qu'est dans V Histoire de la Révolution la
Fête des Fédérations. Les Fédérations, comme la France du Tableau,
c'est pour M. Maurras une France factice, précaire, décapitée, une
France qui se reconnaît ou se constitue sans le roi. L'Angleterre, a dit
Michelet, est un empire, l'Allemagne une race, la France une per-
sonne. Cela, pour M. Maurras, ne signifierait rien. Ce qui est une
personne, c'est le roi ; ce qui est une personne continuée, perpétuée,
1, Quand les Français ne s* aimaient pas, p. 222.
289 .,
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
c'est une famille, la famille des rois capétiens. Et si Michelet a pu
appeler la France une personne, c*est qu*il apercevait dans le miroir
français le reflet de la personne royale, c*est que la Fête des Fédéra-
tions ressemble sur la terre de France à cette illumination crépuscu-
laire des Alpes qui se développe sur leur couronne lorsque le soleil
est tombé derrière l'horizon. La Révolution met le Français en face
de la France comme le protestantisme met le fidèle en face de la
Bible : sans médiateur, sans régulateur, sans Tradition qui interprète
cette Ecriture. Entre l'individu qui passe et le pays qui demeure, il
faut un délégué à la durée, qui participe de l'un et de l'autre, qui
adapte l'un à l'autre : ici le corps perpétuel de l'Eglise romaine, là le
corps perpétuel d'une famille.
M. Barrés qui incarne les formes les plus hautes, les plus complètes
et les plus délicates du nationalisme sans le roi signifierait assez bien,
ici, la filiation de Michelet et de Rousseau. Il a donné en sa pleine
richesse k formule du patriotisme direct et sentimental tel qu'il éclate
dans la Fête des Fédérations : l'homme en face de la terre écoute la
source et l'horizon, la colHne et la prairie exhaler leur musique et lui
composer une âme. La Couine Inspifée dénonce le péril de cette attitude
en matière religieuse ; un maurrasien en écrirait le pendant politique.
Les Amitiés Françaises rappellent par bien des traits VEmile de
Rousseau, mais c'est un Emile où l'enfant comme un jeune héritier
comblé est mis en présence de tous les sourires et de toute la ten-
dresse de la nature et de l'histoire. Elément de plaisir qui entre d'ail-
leurs dans tout nationalisme, et que M. Maurr^ s serait évidemment le
dernier à exclure. Dépouillé de son caractère sensible et sensuel,
présenté simplement à la raison et au bon sens, il deviendra la con-
naissance de l'intérêt général, telle que le nationalisme de M. Maurras
aussi bien que celui de M. Barrés s'efforce de la répandre. Que la notion
de l'intérêt général puisse ainsi descendre dans l'opinion et régner sur
elle, on le jugera possible ou non selon que l'on présumera beaucoup
ou que l'on se méfiera beaucoup de la nature humaine, que l'on aura
sur elle une vue optimiste ou pessimiste. La morale de Spencer qui
se propose de faire coïncider chez tous l'intérêt général avec l'intérêt
particulier fut présentée en 1 882 par Gambetta et son entourage comme
devant fournir la vraie morale d'une démocratie. Mais écoutez un
philosophe qui juge la nature humaine à sa vraie valeur.
« Pour fonder un Etat parfait, dit Schopenhauer, il faudrait com-
mencer par faire des êtres à qui leur nature permettrait de sacrifier
. - 290
fIDÉE DU ROI
absolument leur bien particulier au bien public. En attendant, on
approche déjà du but là où il existe une famille dont la fortune est
inséparablement unie à celle du pays ; de la sorte elle ne peut, au moins
dans les affaires d'importance, chercher son bien en dehors du bien
public. C'est de là que viennent la force et la supériorité de la monar-
chie héréditaire ^, » Et bien des années après, écrivant les suppléments
à son grand ouvrage- il ajoutait : « La grande valeur, l'idée maîtresse
même de la royauté, me paraît consister en ceci, que, l'homme demeu-
rant toujours l'homme, il faut en placer un assez haut, lui donner assez
de pouvoir, de richesse, de sécurité et d'inviolabilité absolue, pour
qu'il ne lui reste plus rien à souhaiter, à espérer et à craindre pour
lui-même ; par ce moyen l'égoïsme existant en lui comme en chacun
de nous est en quelque sorte annulé par neutralisatioriy et il devient
alors capable, comme s'il n'était pas homme, de pratiquer la justice
et d'avoir en vue non plus son propre bien, mais uniquement le bien
public. C'est là l'origine de cette considération pour ainsi dire sur-
humaine qui entoure partout la dignité royale et creuse un si profond
abîme entre eHe eu la simple présidence. Aussi doit-elle être hérédi-
taire et non élective : en partie pour qu'aucun individu ne voie dans
le roi un égal, en partie pour que le roi ne puisse veiller aux intérêts
de sa postérité qu'en veillant aussi à ceux de l'Etat, dont le bonheur
est alors confondu avec celui de sa famille ^. » C'est exactement à cette
« institution d'un ré^me de chair et d'os animé d'un cœur d'homme * »
que M. Maurras oppose un Etat « ou l'intérêt général et central, quoi-
qu'attaqué et assiégé par tous les autres intérêts, n'est pas représenté,
n'est donc pas défendu par personne, sinon par hasard ou par héroïsme
ou par charité, et n'a, en fait, aucune existence distincte, n'existant
qu'à l'état de fiction verbale ou de pure abstraction *. » Quand Mon-
tesquieu disait que la vertu est le principe des Républiques, il indiquait
jusqu'à un certain point la nécessité de cet héroïsme ou de cette charité
nécessaires à la sauvegarde de l'intérêt général.
L'idée du roi, ou plutôt l'idée dynastique, n'est donc, comme l'in-
diquait déjà le Nicoclès d'Isocrate, que l'idée de l'intérêt général,
1. Le Monde comme Volonté et comme Représentation» tr. Burdeau, t. I,
p. 359.
2. Id., in, p. 408.
3. Kiel et Tanger, p. XLIX.
4. Id., p. XLIX.
291
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
réalisée sous une forme plus personnelle, Idée de Imtérêt général dans
1 espace en tant qu'il constitue une nation, et dans la durée en tant qu'il
institue une tradition « soit que, à petites journées, le bâton de touriste
à la main, on hume délicieusement le parfum de chaque fleur de
France, soit que, dans une course brusque, on respire en un seul coup
le composé français essentiel, il faudrait être dénué de tout cœur et
de tout esprit pour ne pas élever sa reconnaissance sensible et intellec-
tuelle vers ceux qui nous ont procuré ces joies *. » Ces lignes d*Amou-
retti dessinent la pente qui conduirait des Amitiés Françaises a un
sentiment et à une raison monarchiques. L*idée du roi s'impose à l'in-
telligence de M. Maurras avec le caractère plastique, réel et vivant
des formes sculpturales qu'il analyse dans la Naissance de la Raison.
La reconnaissance du cœur se fond ici avec une connaissance de
l'esprit. La Théorie de la France impliquera, comme son noyau une
théorie de la dynastie capétienne, et cette théorie de la dynastie im-
pliquera une action pour la restauration capétienne. Cette théorie et
cette action, cette image nette du délégué à la durée ne sont autre chose
que le sentiment et l'exigence de la vraie durée française. M. Maur-
ras ferait siens le suc et la sève du discours de d'Aubray dans la Satyre
Menippée : « Nous demandons un roi et chef naturel, non artificiel ;
un roi déjà fait et non à faire... Le roi que nous demandons est déjà
fait par la nature, né au vrai parterre des fleurs de lis de France, jetton
droit et verdoyant du tige de saint Louis. Ceux qui parlent d'en faire
un autre se trompent et ne sauraient en venir à bout... On peut faire une
maison, mais non pas un arbre ou un rameau vert ; il faut que la nature
le produise, par espace de temps, du suc et de la moelle de la terre, qui
entretient la tige en sa sève et vigueur. »
Il ne s'agit donc pas, pour M. Maurras, de l'idée monarchique
abstraite, comme il y a une République abstraite, il ne s'agit pas d'un
prince quelconque, il ne s'agit pas, surtout, de la dynastie commen-
çante et usurpatrice des Bonaparte. La science de la bonne fortune
intervient pour nous en faire rejeter la pensée. La monarchie capétienne,
en huit cents ans a fait progressivement la France ; la monarchie corse
l'a laissée défaite à Waterloo et à Sedan. « On a beau dire que ce ne
serait pas le même empereur, ni la même constitution impériale ! Ce
serait toujours la maison de Corse, la maison d'un parti, d'un clan, d'un
plébiscite, non la maison de France visitée par l'ombre de tous nos
!. Enquête, p. 398.
292
L'IDÉE DU ROI
morts, habitée de leurs cendres, pleine de leurs autels, possédée de la
mâle et vigilante inquiétude le notre avenir ^. »
La mâle vigilante inquiétude de notre avenir.. Les mots ont ici
leur poids juste et beau. L'ordre politique monarchique représente
dans notre histoire un ordre mâle, dorique, — qui s'abâtardit au
XVII l^ siècle dans la sensibilité, dans ce règne féminin, parure et danger
de notre culture française. Règne féminin qu'il ne faut pas enfermer
dans la seule catégorie du sexe. « Les pires maîtresses du pire des
princes, dit l'auteur du Romantisme Féminin, ont toujours été moins
funestes que les caprices parlementaires ou dictatoriaux de la sou-
veraineté nationale ^ ». Ces courants d'opinion qui traversent une foule
parlementaire ou une foule plébiscitaire, cette nervosité qui afflue sans
cesse dans tous leurs mouvements et dans toutes leurs décisions, cette
instabilité de leur humeur les relient assez exactement à cet ordre
féminin que le politique, en M. Maurras, a poursuivi obstinément chez
les romantiques. Il semble que la loi salique garde à la royauté française
son sel, son style, analogue à celui que notre littérature classique reçoit
de Malherbe, analogue au style que le XVII® siècle maintient contre
l'imagination. La politique révolutionnaire fut un débordement de
cette imagination romantique, que la raison française savait auparavant
endiguer, canaliser, utiliser. « Politique d'agrandissements inconsi-
dérés et brutaux ou politique des nationalistes en Europe, les deux
régimes se valent. Romantisme pur. C'est la force classique, c'est une
sorte de politique romaine, imitée du. sénat de la ville éternelle, que
les souverains de la famille Capétienne ont employée à la formation
de la France : ce n'est pas autrement qu'ils sauront travailler à sa réno-
vation ^. » On trouvera peut-être que je force ici les rapprochements
entre des ordres différents et que je sollicite artificiellement quelques
phrases éparses de M. Maurras. Mais M. Lavisse, dans une préface
qu'il écrivait il y a une trentaine d'années pour le Saint Empire Romain
de Bryce définissait l'œuvre de la monarchie française par les normes
mêmes du classicisme français : « La royauté capétienne a une poli-
tique transmise de père en fils. Si grande que soit son ambition, si
haute l'idée qu'elle a de sa dignité, elle applique ses efforts à des objets
peu nombreux et déterminés. Son horizon est étroit : elle se placé
1 . Quand les Français ne s'aimaient pas, p. 286,
2. Enquête, p. 127.
2
3. /J.; p. 264.
293
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
bien au centre et Tembrasse tout entier. Le roi allemancl ne voit pas
rhorizon : toujours par voies et par chemins, il chevauche dans le vague
à la recherche de l'indéterminé ^. »
La réussite sinon continuée du moins générale de la politique capé-
tienne implique comme la condition de sa bonne fortune une vigilance
sans cesse en haleine sur tout un détail d'intérêts délicats. Aux questions
qui intéressent une continuité nationale, la vie même d'un peuple,
il faut cette attention perpétuelle qui a pour organe, avec une famille
qui les incarne et les représente, un personnel stable, parfois hérédi-
taire, comme l'étaient autrefois les incomparables commis des affaires
étrangères, comme le fut, sous des rois médiocres, le Foreign-Ofïice
anglais. La politique étrangère, objet capital de l'activité politique,
vit de continuité et meurt de discontinuité et d'incohérence. Sur cette
idée capitale de la continuité monarchique opposée à la discontinuité
d'une démocratie, M. Maurras a écrit son livre de Kkl et Tanger, et,
plutôt que d'examiner ses idées dans leurs principes généraux qui
énoncent fortement quelques vérités de sens commun, je préfère les
suivre dans leur application aux événements de la politique extérieure
républicaine, là où ces principes devraient s'assouplir, se colorer, per-
mettre à toutes les nuances du jugement d'épouser la complexité des
faits et la mobilité de la durée.
XI
DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE
Kiel et Tanger porte pour sous-titre : la République Française devant
lEurope. C'est un essai de démonstration que la politique extérieure
est interdite à un état républicain «t que le plus sage pour lui sera de
n'en pas faire du tout. Une république radicale, pour qui la « politique
extérieure » consiste à passer, en Asie-Mineure, les subventions des
instituteurs congréganistes aux instituteurs laïques et à aligner à la Haye
1 . Bryce, Le Saint Empire, p. xxxiv.
294
DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE
les clauses de traités d'arbitrage, sera moins dangereuse qu'une Répu-
blique opportuniste et modérée qui aura Tillusion de pouvoir faire
quelque chose, s'essaiera aux longs espoirs et aux vastes pensées, et
s'allongera nécessairement par terre comme un Sancho Pança monté
sur un pur-sang. « J'apporte, quant à moi, une démonstration précise
de cette vérité que : sept ans de politique d'extrême-gauche, les sept ans
de révolution qui coururent de 1898 à 1905, firent à la patrie française
un tort beaucoup moins décisif que les trois années de République
conservatrice qui allèrent de 1895 à 1898. En se donnant à elle-même
l'illusion d'un certain ordre public au dedans, d'une certaine liberté
d'action au dehors, la République conservatrice nous a perdus : cest elle
qui nous a placés entre V Angleterre et l* Allemagne, comprenez entre les
menaces de ruine coloniale et maritime ou le risque du démembrement
de la métropole ^. » Je m'empresse de signaler la légère inexactitude
avec laquelle je cite ce texte. M. Maurras a souligné comme capitale
la seconde partie de la première phrase, depuis « sept ans », jusqu'à
« 1898 ». J'ai fait passer les italiques à d'autres lignes, on verra tout à
l'heure pourquoi.
Kiel et Tanger développe et illustre en cinq cents pages ce syllogisme :
Il n'y a pas de politique extérieure sans continuité. Or un gouvernement
électif et parlementaire manque, par définition, de continuité. Donc il
ne peut faire de politique extérieure. Kiel et Tanger est l'histoire de
deux politiques extérieures successives, celle de deux ministres qui
disposèrent d'tin grande mortalis <BVi spatium — quelques années —
unique dans les annales parlementaires. La politique de M. Hanotaux,
celle de Kiel, fut une politique coloniale qui devait nous heurter à
l'Angleterre, et qui sombra à Fachoda. La politique de M. Delcassé
fut une politique continentale qui, dirigée contre l'Allemagne, nous
mena à Tanger, à « l'humiliation sans précédent » (et plus loin... Le
livre est arrêté à 1913). Les deux systèmes échouèrent faute de la double
continuité nécessaire : continuité dans le temps (manque d'une tradition,
d'une suite, politique personnelle des deux ministres responsables
devant des ignorants simples comme les parlementaires ou des ignorants
doubles comme les présidents Faure, Loubet et Fallières), — continuité
dans l'espace (manque de liaison et de coordination de la diplomatie,
organe de ruse, avec les services de l'armée et de la marine, organes
de force, la politique anti-anglaise de M. Hanotaux coïncidant avec
I. Kiel et Tanger, p. CXUI.
295
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
rincurie maritime de Tamiral Besnard et la politique anti-allemande
de M. Delcassé avec les ruines militaires de l'affaire Dreyfus). La
première édition du livre est de 1 905 — après Tanger. — La deuxième
édition est augmentée d'une longue préface qui montre que les essais
de réforme de 1905 à 1913, l'expérience Poincaré, ont abouti aux mêmes
résultats, — et Tannée qui suivit cette deuxième édition s'appelle
1914...
Cette apologie de la continuité politique et monarchique est certaine-
ment ce qu'il y a dans l'œuvre de M. Maurras de plus continu, de plus
suivi, de mieux composé (comparez-le au décousu fatiguant des
Amants de Venise), C* est un beau « discours » (au sens ancien du mot),
avec des pages admirables, dans une manière qui rappelle parfois
Tocqueville et Prévost-Paradol. Cette opposition de deux versants
aide au dramatique. On songe à Y Entretien avec M, de Saci, la monarchie
y jouant le rôle du Christus ex machina entre Epictète et Montaigne
et faisant souplement le tour de la matière politique comme le christia-
nisme suit le contour complet de la matière humaine. Le livre mérite
d'être présenté à des jeunes gens comme une des meilleures lectures
qui puissent ordonner l'intelligence et former le jugement, et de voisiner
sur un rayon de bibliothèque avec la Démocratie en Amérique et la
Réforme Sociale.
C'est également l'un de ceux qui nous permettent de mieux discerner
ce qu'il y a de solide dans les thèses de M. Maurras et ce qu'il y a de
fragile et d'artificiel dans le ciment qui les attache à la réalité. Le
syllogisme de M. Maurras est irréprochable, mais ces concepts exclusifs
de monarchie, de continuité, de démocratie, sont susceptibles de tels
tempéraments et de telles demi-mesures qu'il faut compléter la pensée
vivante avec toutes sortes de dégradations, de nuances, de tons atténués,
toute une atmosphère humide qui diffracte et décompose la lumière
blanche des concepts.
J'ai souligné ces mots, qui ont sans doute déjà frappé le lecteur :
« la République conservatrice nous a placés entre l'Angleterre et
l'Allemagne ». Cette situation est fort antérieure au ministère de
M. Méline, puisqu'elle a commandé toute notre histoire. Oui dira
M. Maurras, mais entre l'Allemagne et l'Angleterre la monarchie a
su tailler une France, tandis que la République.,. En réalité la Répu-
blique s'est trouvée dans une situation difficile d'où elle ne s'est pas
tirée beaucoup plus mal que n'ont fait en de telles circonstances les
monarchies européennes entre lesquelles elle vivait. Si nous cherchons
296
DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE
nos termes de comparaison dans l'espace au lieu de les chercher dans
le temps, nous verrons République et monarchies suivre les mêmes
traverses, commettre les mêmes erreurs, aboutir, Tannée qui suivit
Kiel et Tanger, aux mêmes tragédies.
Je crois, contre M. Maurras, que ce n*est pas la continuité et
l'intelligence du but, mais la continuité des efforts et l'intelligence des
moyens qui ont fait défaut à la politique républicaine. Selon lui la
troisième République n'a connu que deux systèmes politiques con-
traires, le système Hanotaux-Fachoda, le système Delcassé-Tanger.
En réalité il n'y eut qu'un système, mené avec une continuité relative-
ment louable, le même sous M. Hanotaux et sous M. Delcassé, mais
avec les moyens du moment, — et bien antérieur à M. Hanotaux,
puisqu'il a sa double origine dans deux événements à peu près con-
temporains : le congrès de Berlin et la fondation de la République
opportuniste.
Le congrès de Berlin constituait, dans la pensée de Bismarck, une
première tentative pour appliquer d'une façon large et décisive, en
vue d'une longue paix dont l'Allemagne industrielle avait besoin, le
principe politique né au XVIII® siècle, celui des compensations, principe
qui depuis le premier partage dé la Pologne fait partie du droit public
européen, et que les traités de Versailles et de Saint-Germain ont
maintenu en l'enrobant de phraséologie calviniste et révolutionnaire,
assure aux dépens des faibles la paix entre les forts. Convoqué par le
chancelier pour prévenir une guerre de l'Angleterre et de l'Autriche
contre la Russie, le congrès devait servir, en outre, à diriger vers le
Sud, par des compensations ottomanes, la politique des vaincus
de 1866 et des vaincus de 1871 : d'où l'occupation de la Bosnie-Her-
zégovine par l'Autriche-Hongrie, la permission donnée à la France par
l'Angleterre et l'Allemagne d'entrer en Tunisie quand elle le voudrait.
C'est l'époque précisément où les partis monarchistes sont écrasés,
où la République opportuniste et anticléricale s'établit. Elle trouve
une situation intérieure délicate. L'idée de la revanche française est
considérée par l'Europe, en même temps que la forme républicaine
elle-même, comme un élément de menace. 1 870, 1 873, 1 875 ont
montré que dans un conflit entre la France et l'Allemagne l'Europe,
opinion et gouvernements, serait contre l'agresseur présumé. Si la
France concentrait toute sa politique dans la préparation visible de la
revanche, elle resserrait d'autant les ententes nouées par Bismarck
tant avec la Russie qu'avec l'Autriche. Gambetta avait compris que
297
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
le moyen de compromettre toute possibilité de revanche était d en
étaler le dessein.
Ce qui détourne alors la politique française de la ligne bleue des
Vosges vers la muraille d'or de l'Afrique, ce ne sont pas seulement
les suggestions de Bismarck (analogues à celles de Leibnitz en 1672)
ce sont les exemples mêmes et la tradition de la monarchie.
Au XVIII ^ siècle, la monarchie se trouva placée, à peu près comme
la République du XIX^, à un carrefour délicat de nos deux destinées,
continentale et coloniale. La question continentale qui se posait pour
la France était celle des Pays-Bas. Le renversement des alliances,
de 1 756, œuvre personnelle de Louis XV qui dut le négocier d'abord
comme un « secret » et auquel les bureaux ne se rallièrent qu'assez
longtemps après, visait à constituer les Pays-Bas autrichiens en une
autre Lorraine. D'après le traité de Versailles, dès que la Silésie aurait
été, avec l'aide de la France, reprise sur Frédérit II, la France devait
recevoir d'abord, avec Ostende, Tournai et d'autres places, une
frontière rectifiée, puis le reste des Pays-Bas autrichiens devait-être cons-
titué en principauté indépendante pour le gendre de Louis XV, l'infant
de Parme. La diplomatie française aurait dès loX% eu tout son temps
pour que la nouvelle Lorraine suivît le destin naturel de l'ancienne, le
domaine du gendre de Louis XV la fortune que l'on venait de ménager
au beau-père de Louis XV, et pour que l'arbre bien planté donnât
son fruit au rnoment juste. Ce savant instrument diplomatique échoua
devant le génie de Frédéric : la tragique fatalité voulut non seiulement
que la grande partie continentale et la grande partie coloniale se
jouassent en même temps, mais aussi qu'un Louis XV, type du roi-
héritier, se heurtât au génie d'un Frédéric, type du roi-fondateur,
doublé en le fils du roi-sergent par les bénéfices du roi -héritier.
Quand la guerre de Sept ans, mauvaise opération conduite en vertu
de bons principes, eût été liquidée, le gouvernement de Louis XV se
préoccupa de réparer ce qu'elle avait comporté de désastreux et de
consolider ce qu'elle avait produit de favorable. L'alliance autrichienne
avait mal réussi à conduire la guerre, elle allait devenir le « système »
qui permit à la France de connaître, pour la première fois depuis
Charles VII et Louis XI trente belles années de paix continentale
pendant lesquelles elle accumula le riche capital humain que gaspil-
lèrent les guerres de la Révolution et de l'Empire. La période des
agrandissements continentaux fut considérée comme close pour un
long temps : les traités de Westphalie empêchaient tout emoiètement
298
DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE
sur le corps germanique, où un quteta non movere franco-autrichien
paraissait à de sages politiques, comme la guerre de la ligue d'Augs-
bourg l'avait montré, la ligne de conduite la plus sûre ,* les Pays-Bas
ne pouvaient être occupés et gardés qu'au prix d'une longue guerre
européenne et Vergennes montra une grande clairvoyance en refusant
toutes les offres astucieuses de troc faites par Joseph II.
La France de l'ancien Régime comme celle de la troisième Répu-
blique, tourna alors son expansion du côté de la mer, engagea contre
sa rivale coloniale la guerre d'Amérique, se refit avec le Sénégal, les
Antilles et Saint-Domingue, un domaine d'exploitation fort honorable,
et s'appliqua du côté de la Méditerranée à des desseins à longue
échéance. Choiseul acheta la Corse, les bureaux mirent à l'étude la
question d'Egypte, et Charles X, en 1 830, ne fit que continuer la poli-
tique bourbonienne : ce n'est point un hasard si Alger fut la dernière
conquête sur laquelle aient flotté les fleurs de lis.
M. Maurras admire sans doute comme moi cette solidité politique,
mais contre quelqu'un. Quand des circonstances semblables, et trente
nouvelles années de paix continentale, conduisent les hommes d'Etat
de la troisième République à une politique analogue, il écrit : « Nos
expéditions coloniales doivent être comprises comme des dérivatifs
allemands, acceptés par notre gouvernement en vue d'entreprises
financières favorables à ses amis. Nul plan d'ensemble ^, » — Il est
exact que jusqu'en 1904 notre expansion na pas été gênée par l'Alle-
magne, pour des raisons évidentes ; il est non moins exact qu'en un
temps et en un pays quelconque il n'y a pas de mise en valeur sans
entreprises financières, et qu'il n'a jamais été, qu'il ne sera jamais
mauvais pour un financier d'être l'ami du gouvernement. Quant à la
question d'un plan d'ensemble, elle est complexe. La conquête colo-
niale, telle surtout que l'a déterminée depuis 1880 la carrière ouverte
en Afrique, n'a comporté pour aucun pays un plan d'ensemble pré-
conçu. La logique coloniale est une logique a parte post. Chaque puis-
sance commence par se garnir les mains le plus possible et de tous
côtés ; puis, lorsqu'il faut unifier cette diversité, consolider et mettre
en valeur ces acquisitions, naissent les plans d'ensemble. Ainsi un plan
d'ensemble impérieux commande à l'Angleterre l'acquisition de
Malte en 1814, de Chypre en 1877, de l'Egypte en 1882-1904, mais ce
plan d'ensemble est déterminé par la possession des Indes et par le
I. Kielet Tanger, p. 11.
299
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
problème de leur route. Dans le continent africain lui-même, les plans
d'ensemble, pour la France, l'Angleterre et l'Allemagne, sont venus
après des conquêtes sporadiques, au jour le jour, faites sans dessein
général préconçu, à la suite de voyages d'exploration, de raids mili-
taires ou d'entreprises commerciales privées. Ainsi la dorsale du Cap
à Alexandrie, la jonction du bloc africain par le lac Tchad, la réunion
des possessions allemandes en un grand empire équatorial obtenu
si possible sur le Congo français et belge et l'Afrique portugaise.
Là où existe déjà un empire consolidé, où les éléments du problème
sont posés, un plan d'ensemble peut et doit être conçu : c'était le cas
pour notre Afrique du Nord qu'il s'agissait de mettre en valeur, de
compléter et de défendre, ce dont la République s'est acquittée fort
convenablement en complétant l'Algérie par ses deux ailes.
Cette analogie entre la politique royale et la politique républicaine,
on ne saurait évidemment la conduire jusqu'au bout. Il faut tenir
compte de deux grandes différences qui légitiment en partie Kiel et
Tanger,
D'abord la République n'a point coordonné sa politique d'après
l'état des forces qu'elle pouvait mettre en jeu pour l'appuyer. Après la
guerre de Sept ans, Choiseul qui veut rendre à la France sa puissance
coloniale, relève la marine, noue le Pacte de famille, achète la Corse.
Mais le jour où la hâte de ses préparatifs et la hardiesse de sa pc^itique
vont nous conduire à une guerre contre l'Angleterre, guerre prématurée
et qui risquera de tourner mal, Louis XV le congédie sans attendre de
mise en demeure étrangère et sans se laisser surprendre par un
pavé comme celui de Tanger. Vergennes cueillera le fruit qui sous
Choiseul n'était pas mûr. Si lassé, découragé et insoucieux que
Louis XV fût devenu à cette époque, si dommageables que fussent les
rivalités et les concurrences des départements ministériels où, faute
de chef présent à tout, les services — guerre, marine, affaires étran-
gères, — tiraient déjà dans les jambes les uns des autres, on n'appro-
chait pas, alors, de ce que signale M. Maurras : M. Hanotaux condui-
sant la reprise de la question égyptienne dans le même ministère où
l'amiral Besnard inaugurait les quinze années de notre décadence
maritime, et M. Delcassé se hissant, pour regarder l'Allemagne en
face, sur les épaules du général André et de M. Pelletan. Mais la guerre
de 1914 allait montrer de grandes monarchies, Allemagne, Angleterre,
Russie, Italie, Roumanie, aussi mal en point que la République pour
proportionner leurs desseins politiques à leurs forces militaires. La
300
DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE
politique anglaise d'encerclement de TAllemagne était appuyée sur une
armée inexistante, et TAngleterre ne sut pas mieux que la France voir
la guerre mondiale possible au bout de la route où Tavait engagée la
politique d'Edouard VIL
Ensuite, ce qui a donné à la politique française ce caractère de
malaise et de porte-à-faux dont Kiel et Tanger fait la pénétrante
psychologie, c'est un divorce du spirituel et du temporel, assez ana-
logue, en notre politique extérieure à celui que laisse voir notre état
intérieur. Intérieurement, le mot République est pris tantôt dans le
sens idéal et spirituel, celui de justice, de solidarité, de fraternité sociale,
et tantôt dans le sens très matériel de régime parlementaire, de sur-
veillance préfectorale, de comités électoraux, de tout un état temporel
à maintenir et à défendre, souvent contre les impatiences même et les
critiques de l'état spirituel. Dans notre politique extérieure, le spirituel
et le temporel furent pareillement contraires : le spirituel figuré par
l'idée de la revanche, le temporel consistant dans la paix garantie par
des alliances, dans l'expansion dérivée loin du Rhin par la politique
coloniale.
Quand je parle ici de spirituel, de pouvoir spirituel, je ne fais que
paraphraser une belle et profonde page de Kiel et Tanger : « La passion
de la Revanche tenait chez npus un rôle particulier... C'est une belle
chose, mais rare, courte et d'autant plus précieuse que le gouverne-
ment d'un peuple par une idée. Cette idée fut vraiment une reine de
France... Un office public aurait dû être préposé à la garde de cette
idée-force. Ecole, presse. Etat, famille, tout le monde aurait dû rivaliser
d'attention et de vigilance pour conspirer à ce maintien. En l'absence
du Prince, la Revanche faisait briller un reflet, une image de son auto-
rité. Politique du Rhin, retour vers le Rhin, sur les pas de César et de
Louis XIV ! Un peu dés volontés et des traditions capétiennes subsistait
au fond de nos désirs et de nos regrets ^, » Mais déjà, au temps de
Gambetta, l'idée de revanche par les armes avait fait place, même
dans le langage patriotique, à celle de justice immanente : terme
hybride vrai peut-être dans l'ordre moral, dépourvu de toute signi-
fication dans l'ordre politique, et qui voulait dire simplement que
l'on ne devait pas renoncer à recevoir les provinces perdues d'on ne
sait quel cours naturel des choses. Comment M. Maurras peut-il
accuser M. Hanotaux d'avoir « détruit sans pitié l'idée de la revanche ? »
1. Kiel et Tanger, p. 35.
301
LES IDÉES DE CHARLES MÀURRÂS
M. Hanotaux a hérité d'une politique et d*une situation où l'idée de
revanche n'avait plus qu'une situation décorative, spirituelle et morale,
dans un pays de suffrage universel et de petits propriétaires qui vou-
laient la paix, avec une France qui, selon le mot de M. André Tardieu,
« avait signifié sa volonté de ne pas demander à une guerre de revanche
la réparation du traité de Francfort. » M. Maurras estime que c'est
en 1895, lors de l'envoi de la flotte à Kiel, « que toute la fraction
avancée, réfléchie et bruyante du gros public français avait compris
que son gouvernement lui conseillait l'oubli de la grande idée ^. » On
ferait plus justement remonter cet état au dénouement pacifique de
l'affaire Schnœbelé, dix ans plus tôt. Mais le pouvoir spirituel de l'idée
ne décrut que lentement. C'est ce pouvoir spirituel qui s'exerçait à
la Chambre, tant sur les radicaux que sur les conservateurs, pour les
lancer contre la politique coloniale de Ferry, — qui en 1 882 détournait
de l'intervention en Egypte la presque unanimité de la Chambre, —
qui en 1885 déterminait des élections moins conservatrices qu'anti-
tonkinoises, — qui au sortir de l'affaire Schnaebelé désignait Boulanger,
comme le pouvoir spirituel du VIII^ siècle avait désigné Pépin. Et,
puisque M. Maurras attribue une telle importance à 1 895 et à Kiel
il aurait pu rappeler un fait très significatif. L'envoi de la flotte à Kiel
par le cabinet Ribot avait suscité une grande émotion nationale et
parlementaire. Le jour même où M, Ribot défendit, en une grande
séance, sa décision devant la Chambre, il déposa un projet de loi pour
élever à Paris un immense monument national aux morts de 1870.
La loi fut votée, elle n'a jamais été suivie d'exécution. Mais le spirituel
et le temporel recevaient en même temps, dans la mesure du possible
et dans le plus bel esprit opportuniste, satisfaction. C'était comme la
reconnaissance officielle des deux pouvoirs, des deux politiques natio-
nales coexistantes.
Cette politique de défensive et de résignation sur la frontière,
d'offensive et d'expansion hors d'Europe, sera très diversement appré-
ciée selon les points de vue auxquels on se placera. On ne peut nier
qu'elle ait été suivie avec persévérance, avec un esprit réel de conti-
nuité, et d'abord par Jules Ferry qui en fut l'initiateur décisif, dans des
conditions difficiles, contre une opinion publique méfiante et une oppo-
sition parlementaire acharnée. Il plaît à M. Maurras de la briser en
■deux systèmes opposés, le système anti^anglais de M. Hanotaux, le
1 . Kid et Tanger t p. 38,
302
DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE
système anti-allemand de M. Delcassé. Mais de l'un à l'autre, comme
avant l'un et l'autre, la même logique et les mêmes principes apparais-
sent dans leur continuité. Tanger (et pourquoi pas Fez et Casablanca ?)
n'est point le contraire de Kiel, mais la suite de Kiel.
Le canal Empereur-Guillaume, inauguré devant toutes les flottes
du monde, signifiait que l'Allemagne devenait puissance maritime en
même temps que coloniale, qu'une partie de son avenir était sur l'eau,
— et bientôt elle figurait, au lieu de la France, la deuxième puissance
maritime du monde. Rigoureusement, c'est de Kiel et non de Metz
qu'elle est partie en 1914 pour l'aventure où elle s'est brisé les reins.
Elle prenait donc automatiquement, en face de l'Angleterre, la place
de rivale que nous occupions depuis Colbert. L'échiquier européen
se compliquait, et les rapports franco-allemands, entraînés dans les
rapports anglo-allemands, cessant d'avoir pour axe l'Alsace Lorraine,
tournaient autour de la question qui nous mettait jusqu'alors aux prises
avec la seule Angleterre, celle du partage de l'Afrique. L'Angleterre,
devant cette nouvelle rivalité, devait liquider naturellement avec son
ancienne adversaire, comme la France le fit avec l'Autriche en 1756,
les questions jusqu'alors litigieuses ; de là les accords de 1 904. La
politique de M. Delcassé restait, comme celle de M. Hanotaux,
africaine et coloniale. Ni l'un ni l'autre ne disait Alsace-Lorraine. L'un
disait Egypte, et l'autre Maroc, mais jusqu'à la guerre, comme Rabelais
disait jusqu'au feu, — exclusive. Les deux questions étaient du même
ordre, mais d'importance différente : la « réouverture » de la question
d'Egypte ne pouvait nous intéresser au même degré que la possibilité
de compléter par le Maroc la France africaine du Nord. En tout cas
ni l'un ni l'autre, pour personne, ne valait une guerre : la France ne
fit pas plus la guerre pour le Soudan en 1898 ou pour le portefeuille
de M. Delcassé en 1905 que l'Allemagne elle-même n'était alors
disposée à faire la guerre pour le Maroc. Les accords Caillaux liqui-
dèrent la question marocaine avec l'Allemagne, comme les atcords
Delcassé avaient liquidé la question égyptienne avec l'Angleterre.
Ce qui sortait de tout cela c'était un bloc français de Casablanca à
Tunis : comment peut-on dire que le gouvernement qui l'a constitué
n'a pas fait fructifier la graine tombée à Alger, en 1830, des dernières
fleurs de lys ?
Il est vrai que, d'une façon générale, cet empire colonial, sans doute
parce qu'il nous vient en grande partie de la République — timeo
Danaos — est considéré avec beaucoup de froideur par M, Maurras.
•70
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
Il cite avec complaisance une ligne de Lockroy, selon qui notre empire
colonial « ne recèle pas les richesses qu*on lui attribue ». La belle
autorité ! Mais son principal grief est celui que nous avons déjà men-
tionné, que cet empire colonial est la chose la plus fragile et la plus
vulnérable du monde, faute de marine capable de le défendre. On
trouve ici à Tétat typique tout l'avantage oratoire, tout l'élément de
vérité et tous les signes locaux de fragilité qui accompagnent souvent,
dans Kiel et Tanger, les démonstrations de M. Maurras.
Remarquons d'abord qu'il n'y a pas de politique coloniale et même
de politique quelconque sans risque. L'Allemagne s'était créé un
empire colonial relativement important. Elle savait parfaitement que
sa marine n'était pas de taille à le défendre contre l'empire britannique,
et de fait elle l'a perdu entièrement pendant la guerre. Etait-ce une
raison pour ne rien faire ?
« Nos actions d'Asie et d'Afrique, dit M. Maurras, toutes déter-
minées par des affaires financières, demeurent exposées à finir comme
de mauvaises affaires. Pour expliquer un tel procédé, l'inconscience de
la République, son absence de mémoire et de prévision doit rentrer
en ligne de compte : aucun régime, si médiocre et si nonchalent qu'on
veuille le supposer, n'eût conçu ni même supporté, en les connaissant,
ces incohérences. Il faudrait reculer les frontières de l'ineptie pour
imaginer le gouvernement qui se dirait : « Partons coloniser sans nous
assurer d'une flotte ! » Un petit Etat sûr de sa neutralité, la Belgique,
ne l'a pas osé, et c'est le roi Léopold II appuyé sur l'adhésion de
l'Europe entière qui a tenté le Congo à titre personnel ; la création d'une
marine belge aura été l'idée fixe de ses derniers jours, ©lie est reprise
et continuée par le jeune roi qui l'avait soutenue comme prince héri-
tier ^. » M. Maurras trouve Fichte, dans ses Discours, beau de « cécité
volontaire ». Ne participe-t-il pas ici à ce genre de beauté? Il va de soi
qu'un empire colonial implique l'existence d'une flotte marchande, et
l'état de la nôtre ne passait point, à la veille de la guerre, pour brillant,
mais l'appât des échanges coloniaux était la meilleure façon de l'amé-
liorer. Cependant M. Maurras ne veut parler ici que de marine mili-
taire. Or voit-on la Belgique défendant sa colonie avec des vaisseaux
de guerre ? Contre qui ? Contre l'Allemagne, l'Angleterre, la France ?
La vérité est que tous les empires coloniaux du monde, belge, hollan-
dais, français, allemand, italien, américain, — avaient ou ont la certi-
!. Kiel et Tanger, p. 128.
304
DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE
tude, en cas de guerre centre l'Angleterre, de voir leurs communications
avec la métropole coupées. L'Angleterre, en cas de guerre contre ses
voisins, court, on Ta vu depuis, d'autres dangers. Un Etat comme un
particulier compte pour bâtir sur une certaine faveur des circonstances,
sur une certaine stabilité, sur la possibilité pour ses intérêts de se conci-
lier avec ceux de ses voisins. Puisqu'en cas de guerre contre l'Angleterre
nous aurions perdu notre empire colonial, le mieux était de lier dans
la mesure du possible les intérêts de cet empire avec les intérêts bri-
tanniques, ou tout au moins de ne pas heurter violemment ces intérêts.
C'est à quoi la République se décida après avoir risqué deux fois, au
moment du conflit avec le Siam et au temps de Fachoda, la guerre
contre l'Angleterre. Il y a là, comme en toute ligne politique, des
hésitations et des flottements qui aboutissent à de l'expérience et à
un dessein stable.
Mais voilà où nous attend M. Maurras. Si notre empire colonial
a besoin, pour vivre, de la tolérance de l'Angleterre (et il oublie que
tous les autres empires coloniaux sont dans ce cas) c'est une preuve
de plus que nous sommes gouvernés et manœuvres par l'étranger.
0 Le pouvoir du roi d'Angleterre sur les affaires de la France s'est
prodigieusement étendu au XIX® siècle et dans les premières années
du XX® ; il grandira encore, à moins d'un changement de régime chez
«îous. Même indépendamment de son personnel et de sa politique,
notre régime est déjà, quant à son essence, du choix de l'Angleterre.
Elle nous a donné la démocratie et la République. C'est à la suite de
la guerre d'Amérique, des victoires et des armements de Louis XVI,
<3ui avaient fait perdre le commandement de la mer à l'Angleterre, que
celle-ci fomenta la Révolution. C'est à la suite de l'expédition d'Alger
qu'elle provoqua les journées de 1830. C'est après sa rupture avec
Louis-Philippe qu'elle détermina les journées de février et l'établisse-
ment de la seconde république. Enfin la troisième République naquit
de la série des intrigues et des conflits européens que l'Angleterre
avait subventionnés partout, notamment en Italie, depuis cinquante
ans. » Quant à nos expéditions coloniales, elles « donnaient à l'Angle-
terre une large prise sur nous, prise qui devenait de plus en plus
importante et sérieuse que se multipliaient nos succès au-delà des
mers ^ ». Le génie monarchique de M. Maurras est ami des explica-
tions simples. De même que tout ce qui se fait de bien dans l'Etat
l./J.,p. 124.
305
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
émane d'un principe bienfaisant, le roi, tout ce qui nous est advenu
de mal doit émaner d'un mauvais principe, qui est ici Faction de
I Angleterre. Je ne suis pas de ceux qui évoqueront jamais, au sujet
du salutaire gouvernement de Louis XVIII, les « fourgons de l'étran-
ger », mais l'auteur de VEtang de Marthe n'abuse-t-il pas ici du vais-
seau de l'étranger ? En pareil cas un homme admiré de M. Maurras,
Fustel de Coulanges, avait coutume de demander, et la chanson elle-
même le dit : « Avez-vous des textes précis? » Où sont les textes de
M. Maurras ? Ou quel Sherlock Holmes a retrouvé pour lui dans
l'histoire du XIX® siècle les traces innombrables de l'or anglais ?
M. Maurras ne nourrissait d'ailleurs nulle haine de principe contre
l'Angleterre, mais bien contre le principe républicain. L'essentiel
pour lui était de montrer que la République se définit comme le
gouvernement de l'étranger, — et de tout l'étranger. Le quai d'Orsay
n'abandonne dans Kiel et Tanger la paire de bottines anglaises qu'il
nettoie qlie pour se jeter sur des brodequins allemands a faire reluire
et sur des bottes russes à graisser. « La République affranchie de nos
Capétiens est en fait la sujette docile du HohenzoUern. Sous la main
de l 'empereur-roi, notre République ressemble à ces ludions qui mon-
tent ou descendent dans le bocal selon les coups de pouce imprimés
par le caprice du physicien sur la membrane supérieure ^. » Les voya-
geurs pour Berlin mis en voitu^, M. Maurras aiguille un train vers
Pétersbourg : « Telle quelle, la Kussie peut avoir une politique. Telle
quelle, en proie au gouvernement des partis, déséquilibrée, anarchique,
\si démocratie française ne le peut pas. Elle en était donc condamnée
à remplir l'office indigne de satellite du tzar ! La pure ineptie de son
Statut politique plaçait la fille aînée de la civilisation sous la protection
d'un empire à demi inculte K » La devise de la fille aînée de la civilisa-
,lion est devenue celle de Kundry : Servir,^ Evidemment il ne tenait
4u'à nous de laisser se renouer l'alliance bismarckienne des trois
empereurs, l'Angleterre et l'Allemagne s'entendre au sujet du Maroc
comme elles s'étaient entendues, en un temps d'amitié, au sujet de
Zanzibar et d'Héligoland. La République nous a procuré des alliances
qui nous ont conduit à la guerre de 1914 avec pas mal de monarchies,
— et toute alliance implique un marché, des concessions mutuelles,
où l'opposition professionnelle de chaque pays à pour fonction de
1. /(/., p. XLM.
2. /(/., p. 17.
306
DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE
montrer que ce pays a été sacrifié, et la diplomatie le devoir de jouer
de cette opposition pour améliorer ses marchés, comme le paysan qui
ne demanderait pas mieux de vous vendre son veau un prix de... mais
sa femme qui a mauvaise tête serait malade s'il le cédait à moins de...
L'histoire des origines de la guerre de 1914, lorsqu'elle pourra être
tentée, éclaircira ces questions. M. Maurras, après avoir montré que
la France républicaine était toujours manœuvrée par une main anglaise,
allemande ou russe, écrit un chapitre positif dans lequel il montre
comment une politique prévoyante, normale, française et par consé-
quent royale, eût trouvé dans l'état de l'Europe de sérieux éléments
de réussite. Le dernier chapitre du livre. Que la France pourrait manœU"
vrer et réussir, propose à une France monarchique future le programme
dicté par les conditions de l'ancienne Europe à la France de l'ancien
Régime. — Mais la France, dira-t-on, avec sa population stationnaire,
a infiniment baissé en puissance relative. — Par la faute, répond
M. Maurras, de la démocratie et de la Révolution, dont les lois au
dedans ont dissous et stérilisé la famille, dont l'action au dehors a
provoqué au lieu de l'empêcher la formation des grands Etats rivaux.
Ici encore on peut et on doit, selon le mot de M. Bourget, dçfaire
systématiquement l'œuvre de la Révolution « Un certain (?) ensemble
de réformes profondes doublées d'exemples venus de haut(??) »
peut relever notre natalité. Le programme rural du vieux parti agrarien
se substituerait au programme colonial qui est devenu celui du vieux
parti républicain. « Une politique favorable à nos dix-huit millions de
ruraux, dont beaucoup sont propriétaires, nous concentrerait fortement
dans le domaine de nos rois... Tout fâcheux abus de politique impé-
riale et coloniale nous serait interdit par cette heureuse constitution »
(celle d'un Etat agricole et décentralisé).
La vraie, traditionnelle et utile politique française consisterait dès
lors, disait M. Maurras en 1905, à manœuvrer souplement entre les
quatre colosses de l'impérialisme, Allemagne, Russie, Angleterre,
Amérique, comme la France d'autrefois entre les moitiés réunies ou
séparées de l'empire de Charlçs-Quint, à grouper dans sa clientèle
et dans son alliance, comme François I®^, Richelieu, Mazarin, Ver-
gennes, tous les petits Etats. De là une ligue de « menus peuples » qui
« pourrait nous déférer son commandement militaire, et la politique
éternelle des rois de France, volonté d'empêcher la monarchie univer-
selle ou l'accroissement excessif de telle ou telle coalition, recommen-
cerait à rayonner efficacement de Paris. » Pourvus ainsi du maximum
307
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
de notre force intérieure et extérieure, il deviendra possible d'en venir
à l'action », l'action « pour la reprise de notre bien, et l'action en vue
d'une paix européenne et planétaire qui» mettant fin à l'anarchie
barbare de nos races supérieures, mérite enfin d'être appelée la Datx
française^ seule digne du genre humain ».
On trouve dans cette solution une combinaison élégante et juste
de plusieurs éléments qui cadrent fort bien. D abord l'idée de la poli-
tique traditionnelle d'autrefois, telle qu'elle se définit clairement,
lucidement au temps de Vergennes ; puis les plans d'Auguste Comte
pour la régénération de l'Occident tels que les exposent la Politique
Positive et le Catéchisme positiviste ; enfin un ordre de distribution
politique qui semble bien être impliqué dans la destinée actuelle du
monde, puisqu'il tend à se réaliser par la Société des nations, l'idéal
encore brumeux qui apparaît au-delà des champs de carnage d'hier
et du tapis vert d'aujourd'hui. M. Maurras estimait qu'avec le roi,
on pourrait « réorganiser une armée » et « nouer une intime et sérieuse
entente autrichienne ». Quand M. Maurras écrivait cela, ses songes
étaient faits de sympathies catholiques et de souvenirs tant de 1756
que de Sadowa : c'était retarder un peu à une époque où le bloc central
Ejnspiuidx sapes était inévitable, soudé par tant d'intérêts communs
N'empêche que la monarchie des Habsbourg, par sa souplesse et sa
durée historique, par son caractère fédératif , aurait pu figurer légitime-
ment dans l'Europe centrale une idée de paix analogue à l'idée de paix
française et, comme le disait le comte Czernin, à l'idée de paix améri-
caine. Le « système » qui dura de 1 756 à 1 792, assoupli et élargi selon
un rythme germanique et politique, général et planétaire, eût été au
XX® siècle le salut de l'Europe : mais n'était-il pas inévitable qu'on le
vît trop tard ?
L'utopie qui termine Kiel et Tanger vise à rétablir Tesprit des traités
de Westphalie, — et pendant la guerre c'est un morcellement de
l'Allemagne analogue à celui des mêmes traités que M. Maurras pré-
conisait ardemment, « Cette ligue de menus peuples pourrait nous
déférer son commandement militaire, et la politique éternelle des rois
de France, volonté d'empêcher la Monarchie universelle ou l'accroisse-
ment excessif de telle ou telle coalition, recommencerait à rayonner
efficacement de Paris... La chrétienté unie n'existant plus depuis la
Réforme, il n'en subsiste pas moins une civilisation commune à sauve-
garder. La France peut en être le soldat et le gendarme, comme le
Siège catholique romain peut en redevenir le docteur et le promoteur. »
308
DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE
Tout cela suppose le problème résolu, méthode plus commode en
géométrie qu'en politique. M. Maurras reproche à la politique répu-
blicaine de n'avoir pas eu de plan d'enseriible. Il se transporte à l'ex-
trémité opposée, et nous apporte, pour plan d'ensemble, une épure
idéale. Retenons que la politique des traités de Westphalie donnera
des fruits superbes à l'époque où le Siège catholique romain sera
redevenu le docteur et le promoteur de la civilisation. N'y aurait-il
pas dès lors quelque ombre d'archaïsme dans la politique extérieure
de M. Maurras, et des ombres analogues ne flotteraient-elles pas en
les coins de ce beau paysage à la Poussin où les divers massifs, les divers
ordres de son œuvre s'engendrent et s'équilibrent.
Peut-être ai-je tort, ici, de parler d'ombres. C'est précisément le
vaporeux et le fluide qui manquent à sa construction et qu'elle exclut.
M. Maurras bâtit toujours fortement. Et je n'aurai pas l'injustice
d'écrire que son aqueduc romain s'est écroulé sur lui. Il demeure solide
comrtie le pont du Gard lui-même, doré comme lui, mais, comme lui
toujours, il ne porte pas d'eau. Il se veut si romain qu'il exclut la
nature de l'eau, comme le philosophe italique d'Elée excluait toute
mobilité ionienne.
Il nous apparaît, en cette année 1919, que notre République valétu-
dinaire a vécu, a duré comme aurait fait la monarchie brillante de santé
qu'imagine M. Maurras. La grande guerre a montré tous les gouver-
nements, tous les Etats, débordés comme l'apprenti sorcier de Goethe
par les forces qu'ils avaient mises en mouvement. Je m'étonne que
M. Maurras n'ait pas largement noté ce trait favorable à sa thèse : la
politique de M. Delcassé, sous les ministères Waldeck-Rousseau et
Combes, ne trouva une telle faveur dans le monde parlementaire,
républicain et socialiste que parce que ses traités, ses accords, parais-
saient autant de jalons plantés sur la route de la paix. Le député qui
voyait dans l'arbitrage international le fin du fin de la politique exté-
rieure radicale-socialiste pouvait se présumer à bon droit delcassisant.
Les accords franco-anglais de M. Delcassé et de lord Grey étaient
pourtant, sous leur apparence pacifiste et leur style Cour de La Haye, le
cheval de Troie qui portait la guerre. Pareillement le prince de Bulow
disait sincèrement à l'époque de Tanger : « Nous ne ferons pas la guerre
pour le Maroc. » Et pourtant l'Allemagne aussi, et le monde entier,
ont été gagnés par l'incendie venu des Colonnes d'Hercule. L'impor-
tance de l'empire colonial français, qui devait dans la pensée de Ferry
et de Bismarck écarter la possibilité d'une nouvelle guerre franco-alle-
309
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
mande, détermina précisément cette guerre. Les affaires de Tanger et
d'Agadir ranimèrent entre la France et l'Allemagne des haines qui
s'étaient peu à peu assoupies. L'occupation du Moghreb mit le feu à
une trainée de poudre que l'on ne voyait pas, que l'on reconnut seule-
ment au moment de la conflagration et qui allait de Casablanca à
Belgrade par Constantinople. La France prenant le Maroc, l'Italie
prit la Tripolitaine, l'Autriche la Bosnie, les puissances chrétiennes
balkaniques le reste de la Turquie d'Europe, et la guerre balkanique
engendra la guerre mondiale.
Voilà ce qui me faisait voir dans le livre et dans la thèse de M. Maur-
ras ce solide aqueduc romain profilé superbement sur un paysage sans
eau. L'eau, — la part de l'insaisissable, de l'imprévisible et du mystère,
la subtilité immanente qui déroute la sagesse, à moins que cette sagesse
ne se fasse fluide et serpentine comme elle. Kiel et Tanger — symbole
de toute l'œuvre de M. Maurras, — est un livre vrai d'une vérité
idéale. « Un principe général, écrit-il dans sa préface, représente le
iplus grand nombre de vérités particulières à leur pkis haut degré de
simplification : l'expérience historique et géographique s'y trouve
concentrée dans une formule suprême, comme un or qui figure toutes
les parcelles de sa monnaie. On peut avoir raison sans principe en un
cas sur cent ; avec les principes, on a raison dans cent cas contre un.
Plus quelque principe établi est général, moins il est éloigné de nous :
■plus c'est un être familier avec qui nous aurons des chances d'avoir
affaire ^. » C'est trancher là avec rapidité un des problèmes les plus
délicats de la raison. L'expérience historique comporte, comme toute
expérience, des principes généraux, mais d'une généralité précaire,
sans cesse remise en discussion, et qui s'évanouit au moment où l'on
croit la saisir. Plus exactement, il y a des principes, — des idées. Les
concevoir constitue le plus haut privilège de 1 mtelligence et les rendre
fvivantesle jeu le plus délicat de la sensibilité. Mais tout esjMrit qui s'est
efforcé de vivre dans leur familiarité éprouve plus ou moins ce qu'avait
vu profondément le héros œkiste de leur cité humaine, Platon, ce qui
a subsisté sous toutes les rectifications, qu'elles fussent d'Aristote ou
des autres... que l'Un existe, que le multiple existe, mais que malgré
tous les artifices de notre pensée ils ne se rejoignent pas. Le multiple
ne rentre dans l'un que lorsque sont en jeu des faits et des lois physi-
ques : dès que l'on approche du règne humain, social et moral, les
î Kiel et Tanger, p. CXVIII.
310
DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE
puissances de souplesse, de liquidité et de fuite répandent partout
leurs voiles d'incertitude et leur mobilité. Dans cet ordre les explica-
tions ne peuvent être simples. La pensée qui veut arriver à la plus
juste approximation des faits doit passer par deux moments successifs :
d'abord chercher les principes par lesquels's'expliquent vraisemblable-
ment les choses, ensuite faire sa propre critique, apercevoir l'abstrac-
tion nue et l'arbitraire verbal de ces principes, la complexité et la
fluidité du réel qu'ils commandent. Dans une monarchie tout s'explique
théoriquement par la présence, l'action et la certaine science du roi,
tout est censé émaner de lui, de sa volonté expresse et de son ordre
formel. C'est là une fiction politique commode et utile dont personne
n'est dupe. Pareillement l'absence du roi est pour M. Maurras un
principe d'explication avantageux, d'une grande généralité, d'une
unité nue, qui peut s'adapter à l'explication de tout ce qui va mal,
poser comme raison de toutes les absences l'absence royale, de même
que la fiction politique donne comme raison de toute présence réelle,
de toute activitéfdans l'ordre du législatif et de l'exécutif la décision du
chef. « Personnalité, responsabilité, volonté, conscience, le Roi c'est
l'Un. La nation ce n'est pas l'Un, puisque c'est le nombre. On ne peut
pas raisonner sur le singulier comme sur le pluriel ^. » C'est juste.
On peut mobiliser comme deux ordres parallèles le raisonnement par
le roi et le raisonnement par la nation, le raisonnement par le singulier
et le raisonnement par le pluriel. Le raisonnement par le singulier est
le plus facile, le plus conforme à la tendance oratoire, au besoin de
simplification et de décision. Kiel et Tanger en donne un bon modèle.
Le raisonnement par le multiple, celui d'un Sainte-Beuve, d'un Albert
Sorel s'en va par des chemins un peu délicats, tente moins que la route
royale un génie impatient ; peut-être fait-il mieux connaître le détail
géographique, la structure et le visage familier du pays qu'il traverse.
Evaluez le temps qu'il faudra à l'histoire, à la pensée pour esquisser au
sujet de la grande guerre ce raisonnement par le multiple, cette convo-
cation de causes jamais épuisées, entre lesquelles chacun sera tenté
dVn isoler une, de l'exposer en pleine lumière, de ménager une de ces
hypothèses provisoires et simples qui marquent un pas, un belvédère
ou une route.
1. La Blessure. Intêrieive, p 140.
31]
CONCLUSION
Cette pensée de M. Maurras, qui sent le pîn et lollvier,' la cigale et
e soleil, sanatorium parfait pour la cure cl*un esprit ou d'une généra-
tion surmenés, il faut la louer de son influence, et il faut nous en louer
nous-mêmes. Elle fait honneur à lui, honneur à une jeunesse qui a
reconnu en elle quelques-unes de ses propres, de ses fraîches puis-
sances ; mais aussi on peut en dire ce que lui-même, qui n*est pas
catholique, dit de la place, du rayonnement et de Taction de TEglise
catholique : qu* « organe autonome de l'esprit pur » elle doit intéresser
fortement ceux qui vivent de l'esprit, leur fournir, quelles que soient
les directions et le résultat de leur vie spirituelle, un motif de fierté et
de foi. Une pensée pure, éprise de belles formes, soucieuse de solidité,
animée par une idée claire de la patrie, a pu agir par ses parties hautes,
créer un public, former une opinion, devenir un corps lumineux et
vivant, tirer de sa valeur spéculative l'être et le mouvement. On songe-
rait à V Avenir de 1831 si V Avenir ne s'était au bout de quelques mois
arrêté dans une impasse. U Avenir s'arrêta dans une impasse ; mais il
inspira en somme la politique et les victoires du parti catholique pendant
la monarchie de Juillet et la deuxième République. Pareillement il est
probable que, selon le rythme ordinaire des affaires humaines, le
mouvement d'idées créé par M. Maurras se retrouvera en des valeurs
et en des résultats futurs, sous des formes peut-être fort différentes
de celles qu'il arrête en termes exclusifs, définis et durs.
Exclusifs, définis et durs parce qu'exclure, définir, solidifier consti-
tuent pour M. Maurras les actes supérieurs de l'esprit. Il vit dans un
monde réel de « vérités », de principes, de maximes, de tout ce qui est
nécessaire pour fonder et maçonner une cité politique et religieuse.
Montaigne pensait peut-être un peu étroitement, le jour où il écrivait :
312
CONCLUSION
< On me fait haïr les choses vraisemblables quand on me les plante
pour infaillibles. » Certes la beauté de la forêt pensante où une intelli-
gence se promène est faite de mystère et de lointain, de vapeurs et de
fragilité, de feuilles qui naissent et de feuilles qui tombent, d*une
lumière rompue sous une chevelure agitée. Mais il a fallu, pour qu'exis^
tât la forêt, que ses arbres fussent plantés comme infaillibles, pussent
croître et s'établir comme des réalités dogmatiques et solides. De la
forêt à l'arbre, on pourra toujours supposer un dialogue indéfini
comme celui de la Chapelle et de la Prairie dans la Colline Insùirée,
La pensée en mouvement et la pensée en repos s'opposent sans cesse.
Il faudra toujours, quelle que soit la souplesse de Fintelligence, choisir
entre elles, et le refus de choix ne sera, comme dans le pari de Pascal^
qu'une manière de choix
M. Maurras ayant choisi et fait choisir nettement, son privilège
aura été de poser à son époque, de poser pour son époque « l'immense
Question de l'ordre ». Il l'a posée comme Auguste Comte, d'un point
de vue méridional et roman, sur un triple terrain : l'ordre dans l'homme,
l'ordre dans la pensée, l'ordre dans l'Etat, et il l'a cernée d'autant plus
rigoureusement qu'il s'est plus avancé de ce premier vers ce troisième
sens de l'ordre. Les deux premiers ont été modelés et définis par
l'attirance du troisième. L'ordre de l'Etat rayonne sur l'ordre de
l'intelligence et sur l'ordre de l'homme, remonte jusqu'aux principes
esthétiques, religieux, philosophiques, comme dans la hiérarchie posi-
tiviste des sciences l'ordre de la sociologie reflue, pour les accorder
au Grand Etre, jusque sur les mathématiques. Le Politique d'abord,
appliqué par M. Maurras à la série de problèmes que rencontre
aujourd'hui devant elle une intelligence française, les pense, les range,
les circonscrit du point de vue d'un cerveau d'Etat.
Cerveau d'Etat qui. dans la carence actuelle des pouvoirs authen-
tiaues, s'est trouvé amené à jouer sur un plan réduit le rôle de ce corps
d'Etat, de cette raison organique d'Etat, que l'ancienne France incar-
nait dans le souverain. Pour quiconque a le sens de la nature, de l'his-
toire, de la chose françaises et se trouve porté à considérer la réussite
de la France comme celle de l'œuvre d*art, la place de M, Maurras était
dessinée d'avance et il fallait qu'elle fût occupée. Il n est pas étonnant
qu un observateur de la société française aussi fin que l'était Alphonse
Daudet en ait esquissé d^avance le portrait dans l'Elysée Méraut des
Rois en Exil. Mais au lieu de devenir le précepteur d'un roi qui pût
gouverner un peuple, Elysée Méraut, journaliste, est devenu le pré-
313
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
cepteur d*un peuple qui apprît à retrouver son roi ; et la destinée
intelligente a voulu qu'il prît son bras droit, ou, pouvoir spirituel, son
bras séculier dans la maison d'Alphonse Daudet. Si la France s'est, à la
suite d'événements complexes et difficiles à apprécier, séparée de sa
maison royale, cette maison royale n'en est pas moins liée de façon
indissoluble à l'être de la France, comme tels parent, maître, femme,
ami que nous avons perdus ou dont nous sommes séparés restent
partie intégrante de notre être spirituel. Ce que Comte appelait leur
existence subjective n'est pas fonction stricte de leur existence objec-
tive. La littérature des Génies, le style décoratif de Chateaubriand
ont pour mission d'élever à l'existence subjective, ordre distinct, avec
son atmosphère et ses lois propres, ces réalités mortes. Mais pour se
conserver dans cet alcool ces réalités doivent au moins être imaginées
oomme mortes. Et c'est cette présence de la mort que veulent ardem-
ment éluder l'imagination et la raison de M. Maurras. La vieille
monarchie lui a jeté, comme la Vera des Contes cruels^ la clef de
son tombeau, il sait qu'une église animée de vie religieuse matérielle
nous parle mieux qu'une église désaffectée où ne subsistent que la
beauté de l'architecture et les jeux de l'imagination. L'état de la France
entre 1 889 et 1 900 nous montre qu'elle avait besoin d'un homme et
d'un parti qui assumassent le rôle de délégués à sa durée, de conserva-
teurs de son espèce permanente, et qui le fussent non dans le royaume
des ombres et des Génies, Araucanie où le vicomte de Vogué exerçait
une domination décorative, mais dans un monde de chair et d'os et
dans une pleine réalité : délégation à la durée française, quand elle
menace de se détendre et de se diluer, analogue à cette délégation à la
durée juive qu'assume le sionisme pour une race qui, dispersée de
corps, tend encore à se disperser d'âme. Les esprits attentifs qui se
rassemblèrent en 1898 autour de Trois Idées Politiques pouvaient se
sentir comme les Grecs d'Alexandre devant Pharos ou les Phocéens
au Lacydon sur un emplacement désigné par la nature des choses
pour servir de lieu à une cité nécessaire.
Cette cité aujourd'hui existe, pas plus grande, mais aussi complète
qu'une de ces cités antiques dont les rites et l'esprit ont présidé à sa
fondation. Elle a son Acropole sereine, où nous nous sommes tout le
long de ce volume largement promenés, où nous avons médité dans le
temple de Minerve Erganè, dans le sanctuaire d'Aristarchè. Elle a sa
Piiyx et son Agora où nous sommes descendus parfois quand on ne
risquait point d'y être assourdi ou bousculé. Elle a son port, si animé
314
CONCLUSION
d'échanges avec les cités amies ou adversaires, de vaisseaux de com-
merce intellectuel, et de ces vaisseaux de guerre que commandent des
chefs illustres. Mais toute cité est faite de deux éléments réunis, qu'ils
s'appellent partis, régions ou tendances, et leurs accords ou leurs
désaccords sont la vie même de cette cité. Et on peut même le penser
de la cité réduite à la simple expression qu'est un cerveau humain :
Renan aimait à instituer des-dialogues entre les lobes du sien, et dans le
cerveau de Tartarin il y avait un parti de droite, l'hémisphère Sancho,
et un parti de gauche, l'hémisphère Quichotte. Le cerveau d'Etat qu'est
dans la France d'aujourd'hui M. Maurras^ n'échappe pas à cette
loi.
Le dualisme, chez M. Maurras, est celui de deux idées, poussées
l'une à l'autre à leur plénitude, celle de l'ordre spirituel et celle de
l'intérêt français. Toutes deux, jouant sur leurs plans séparés, tantôt
se vivifient et tantôt se contrarient l'une l'autre, mais ces contradictions
elles-mêmes sont fécondes, et M. Maurras institue par !à sinon une
solution, du moins une position juste du problème de demain.
D'une part, pour M. Maurras, l'ordre spirituel existe, la cité des
idées est construite. Il croit à un ensemble de vérités, fruit non d'une
révélation subite, mais d'une expérience continue qui est aujourd'hui
à peu près terminée. En esthétique, en politique, nous avons des
modèles dont nous devons toujours nous inspirer pour bien faire.
Le monde est petit. Un moment il a tenu dans l'Attique. Aujour-
d'hui il tient, comme au temps du déluge, dans l'arche d'une Contre-
Révolution. Entendons, évidemment, le monde spirituel, celui des
idées justes, hors duquel le monde matériel se résoud en un indigne
chaos. « Il croit comme une brute à la réalité des choses », dit de saint
Antoine Apollonius. M. Maurras croit avec une obstination matérielle
à la réalité de ses idées, à la circonscription dure de son monde spirituel.
La conséquence est tirée en ces termes par M. Daniel Halévy : « Maurras
est un méditerranéen, un tragique : son esprit conçoit des formes
nettes, terminées par la mort ; Maurras c'est Cassandre, Démosthène
ou Machiavel, le cœur ardent et l'esprit dur qui ose voir et prédire 1 a
mort de son peuple ^. »
La conséquence est tirée par M. Halévy, mais non pas par M. Maur -
ras. On doit discerner là avec M. Halévy une des limites logiques de sa
pensée, mais aussi un refus d'aller à cette limite ; car cette idée de l'ordre
L Charles Péguy, p. 146.
315
LES IDEES DE CHARLES MAURRAS
spirituel, nourri de formes grecques, romaines, catholiques, coexiste
chez lui avec Tidée non moins vive de Tintérêt français.
Ce serait abuser étrangement de deux ou trois phrases — relevées
plus haut dans certains monologues lyriques de M. Maurras et qui
marquent Vultima Thule de ses méditations solitaires — que de le
croire hanté par Tidée de la mort possible de la France. J'entends bien
que pour M. Halévy cette idée de la mort, chez Démosthène ou
M. Maurras, n*est que le côté pile de la face royale, celle de la vie, et
qu'ils prédisent la mort, ou plutôt la laissent entrevoir, par prétérition,
en posant les conditions de la vie. Mais précisément ces idées de vie
cl de mort, prises en elles-mêmes, restent abstraites et inopérantes. La
forme de nationalisme fondée par M. Maurras consistait à tout envi-
sager, dans l'ordre politique, du point de vue de l'intérêt français.
Et la guerre a renforcé chez M. Maurras le caractère exclusif de ce
point de vue. Personne n'a eu moins de chemin à faire que cette
Cassandre pour se trouver, dans Troie assiégée, presque sans bouger
de place, en pleine union sacrée.
Aujourd'hui encore, avec son centre de perspective sur le passé et
sur le présent de la France, avec le patriotisme qui l'inspire, avec
l'instinct de divination intérieure qui lui fait épouser souvent l'être
même de la France politique, la pensée de M^ Maurras peut être
considérée comme une place où l'on vient utilement se renseigner sur
l'intérêt français, ainsi qu'on va demander à M. Angot des indications
sur l'état de l'atmosphère. Le zèle et la compétence de l'un et de l'autre
«ont indiscutables. La différence est que M. Angot insiste surtout
auprès d'un public candide sur ce que sa science ne sait et ne prédit
pas, et M. Maurras, comme il est naturel en politique, sur ce qu'elle
sait et prédit.
Or l'idée de l'intérêt français n'est pas nécessairement une idée
claire ; elle peut devenir aussi dangereuse et aussi trompeuse que celle
de l'intérêt individuel. L'idée fixe de l'intérêt national constitue pour
un individu cultivé une école admirable, elle satisfait chez lui en les
équilibrant le besoin de développement, le besoin de domination, le
besoin de discipline, le besoin de sacrifice. Un égotisme intelligent la
trouvera fort bien sur sa route, s'y apaisera et s'y ordonnera. C'est
surtout en suivant ce fil qu'on s'expliquera l'influence de M. Maurras
aussi bien que de M. Barrés sur une génération intellectuelle.
Mais de ce qu'on a trouvé de telles satisfactions personnelles dans
i*idée de l'intérêt national, s'ensuit-il nécessairement qu'il soit absolu^
316
CONCLUSION
ment bon que l'idée de l'intérêt national descende pour Tanimer dans
toute la substance d'un peuple ? Il ne le semble pas. L'idée de l'intérêt i
national montée à l'excès et trop ardente chez une nation entière la'
conduit à un nationalisme impérialiste, entretient en elle une virtualité
de guerre. L'idée de l'intérêt national, poussée, exaspérée ici ou là,
a produit les guerres de la Révolution et de l'Empire et celle de 1914.
Le mal qu'elle a fait n'est sans doute pas épuisé : laissée à elle-même
elle empoisonnera l'Europe balkanisée, puis le monde de demain.
Elle n'est donc pas plus un but dernier que la recherche de l'intérêt
individuel. Il n'y aurait pas de civilisation sans la tension constante
de l'intérêt individuel. Il n'y en aurait pas davantage sans l'ardeur de
l'intérêt national. Mais ni l'un ni l'autre ne saurait être élevé à l'état de
VjE^ur suprême : un benthamisme nationaliste trouve aussi vite qu'un
benthamîsme égoïste sa pierre d'achoppement. Il n'y a de valeur
suprême que dans la sagesse, la modération, l'intelligence mûries par
la vie. C'est aux heures les plus troubles que nous devons tenir les yeux
obstinément fixés sur ces puissances directrices.
L'intérêt individuel est un corps soumis à bien des nécessités humî-
iiantes ou ridicules, et qui fait figure présentable et charmante lorsqu'il
est nettoyé, habillé, aéré par une atmosphère civile. Il apparaît néces-
saire et sain quand il se montre dans l'acte même de fournir à la vie
sociale, et surtout à une famille, du brillant, de la santé et de la joie.
C'est à sa façon de comprendre l'intérêt individuel, à égale distance
de ravi<toé sordide et de la philosophie cynique, qu'on reconnaît le
gentlemen et l'honnête homme. L'intérêt général doit comporter une
modération et une culture analogues. Il est naturel que le nationalisme
étranger nous repousse et nous aigrisse comme l'égoïsme d'autrui î
celui de l'Allemagne nous a fait horreur, celui de l'Angleterre et celui
de l'halie n'ont pas cette année dans nos propos publics une bonne
presse et certains de leurs traits un peu grimaçants nous égayent comme
au théâtre. Mais si c'est un théâtre, que du moins il nous conduise à
un retour sur nous-mêmes et nous corrige. Les nationalistes de tous les
pays s'indignent, de bonne foi, que leur programme d'intérêt national,
leur souci d'intérêt national ne rallient pas toutes les adhésions, ils
murmurent les mots de trahison, d'ennemi intérieur, et ils augmentent
encore par là le nombre des gens de goût qui aimeront davantage la
mesure en l'aimant, comme c'est bien humain, contre quelqu'un, ou,
comme c'est bien français, contre d'autres FrançMS. M. Maurras
lorsqu'il se proclame a Français forcené», Victor Hugo lorsqu'il déclare
3)7
LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS
admirer Shakespeare comme une brute ne satisfont peut-être ni tous
les vrais Français ni tous les bons shakespeariens.
Mais on ne revient pas d'Athènes sans profit. Ne croyons pas que
la divine mesure soit étrangère à M. Maurras. Ne croyons pas que ce
nationaliste intégral porte l'idée exclusive de l'intérêt français avec
une bonne conscience. Il ne demande qu'à la réintégrer, à la subor-
donner dans un ordre spirituel et matériel, à recomposer l'harmonie
entre les deux hémisphères de son cerveau. Il reconnaîtrait sans doute
facilement que cette idée, lorsqu'elle est déchaînée dans un peuple, risque
d'y tout bousculer et d'y tout compromettre, comme celle de l'intérêt
individuel lorsqu'elle s'installe libre et vorace dans une conscience. L'ex-
périence quotidienne nous montre que le sentiment de l'intérêt est,
chez l'individu, décanté, rendu sain et bienfaisant par la fondation
d'une famille. C'est pareillement l'intermédiaire d'une famille qui pour
M. Maurras donne à l'intérêt national ses puissances de mesure, de sa-
gesse, d'humanité. L'idée de l'intérêt français a sa place normale dans la
vie, la personne et surtout la famille d'un individu de chair et d'os, que
neutralise une fiction bienfaisante née de la même source que ces
fictions de l'intelligence abstraite par lesquelles l'homme établit de
l'ordre dans les phénomènes et se rend capable d'agir sur la nature.
Le nationalisme intégral, le parti exclusif des intérêts français sont des
formes aussi hors nature et aussi désordonnées que les formes ennemies
qui les ont forcées de se lever et de prendre pour les combattre leur
figure et leurs armes. M. Maurras a mené pendant la guerre une cam-
pagne dans son journal pour montrer que l'ancienne monarchie ne
pratiquait pas un nationalisme immodéré, — que Louis XV, Louis XVI,
Louis XVIII, Louis-Philippe, princes pacifiques, ont été affaiblis
ou renversés par une opposition mangeuse d'Autrichiens ou d'An-
glais, enragée de guerres qui auraient tourné ou qui tournèrent réelle-
ment très mal, — que Louis XIV qui avait accepté les guerres d'un
cœur trop léger en fit au moins à son lit de mort son acte de contrition,
et qu'on attend encore cet acte des régimes qui nous conduisirent à
Moscou pour en ramener l'invasion. Peut-être retrouve-t-on dans les
canons de V Action Française pas mal de boulets tels que les Belle-Isle,
les Girondins, les anti-pritchardistes en employaient autrefois contre
cette politique royale. Mais reste ceci, l'essentiel, qu'il n'y a pour
M. Maurras qu'une idée souveraine, celle du souverain, et qu'une idée
qui occupe la place royale, l'idée du roi.
L'œuvre essentielle et solide de M. Maurras dans ces trente années
318
CONCLUSION
de notre temps aura été, en fin de compte, la restauration, en France,
de ridée du roi. S'il a posé 1' « immense question de Tordre » il ne la
pas posée stérilement, en théoricien pur, mais en constructeur artiste,
comme Auguste Comte d'ailleurs qui ne la séparait pas du Grand Etre,
Dans le corps français, construit en dix siècles sur une ossature de
quarante rois,, il était juste que cette idée fût retrouvée. Je veux, sur
ces terrasses de pure spéculation, laisser de côté la question de politique
pratique et actuelle. Si la rupture de la France et de sa famille royale
fut incontestablement un grand malheur, ce n'est pas une raison
suffisante pour que leur réunion soit recherchée par tous les moyens
comme un bien actuel évident. Beaucoup d'autres facteurs intervien-
nent, que c'est l'affaire des praticiens de discuter, et j'en ai touché
légèrement quelques mots au cours de ce livre. Mais la restauration
de l'idée royale doit être envisagée en elle-même comme un bien, pour
la lumière et la force qu'elle projette dans notre passé, pour le sens
intérieur avec lequel elle nous permet de vivre notre histoire, pour l'air
humanisé et intelligent dont elle enveloppe à la façon de Poussin le
paysage français. Devant la statue qu'est la France, la critique de
M. Maurras, fleur suprême de la critique littéraire par laquelle il
débuta, fut vraiment une critique créatrice de valeurs : elle nous a fait
sentir bien des dessous, bien des muscles, bien des raisons d'équilibre
et d'expression dans ce marbre autour duquel nous tournons et où
nous reconnaissons les puissances épurées de notre propre vie. L'œuvre
n'est pas finie, — soit que M. Maurras en complète un jour les parties
hautes par cette Théorie de la France qu'il nous annonçait il y a vingt ans
comme une des tâches de son âge mûr, — soit que le cours du temps et
la vie naturelle de l'esprit la reprennent, comme il semble inévitable,
pour la mêler aux éléments qu'elle paraissait d'abord impliquer le moins
— soit que l'idée française du roi, l'idée politique, se retire et se cris-
tallise dans ridée royale de l'intelligence, devienne pareille au diamant
le plus pur de tous qui reste seul au Louvre des trésors de la couronne,
et pareille à cet homme royal qui est, et non pas l'Etat, la fin de la
République de Platon.
319
TABLE DES MATIÈRES
UVRE I. LUMIÈRE DE GRÈCE PAGE 9
UVRE IL AIR DE PROVENCE PAGE 41
LIVRE III. PIERRE DE ROME PAGE 93
LIVRE IV. TERRE DE FRANCE PAGE 199
ACHEVÉ D*IMPRIMER
LE 21 JANVIER 1931
PAR F. PAILLART A
ABBEVILLE (sOMMê)
w
^*î».
A A
^•*c>î-,^j(f
'^Ué
DC
365
T5
t.l
Thibaudet, Albert ^
Trente ans de vie française
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
T
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY